‘’Jeu de mains, jeu de Toulousains’’

Tout a commencé sur une plaine de jeu devenue mythique, la Prairie des Filtres, à la fin du XIXe siècle pour les élèves du Lycée Pierre de Fermat, passionnés de football-rugby. On y disputa même une finale de Championnat de France en 1903, qui vit le Sport Olympien Etudiant Toulousain s'incliner devant le Stade Français.
Les rugbymen émigrèrent dans le quartier Bourassol pendant une année avant qu’un groupe de notables achètent un terrain dans le quartier des Ponts-Jumeaux en 1907 à la création du Stade Toulousain. A leur tête, un professeur de droit, Ernest Wallon. A sa mort, le stade prit son nom. Près de cent ans plus tard, le club toulousain a conquis seize titres nationaux. Pourquoi une telle réussite, une telle longévité dans le succès ? On ne devient pas impunément le club français du siècle.

Depuis les débuts originaux au stade des Ponts-Jumeaux, les dirigeants ont su conserver un esprit d’initiative et d’indépendance qui leur permit de garder, en toutes circonstances, une longueur d’avance sur ses rivaux. L’érection des installations qui seront baptisées stade Ernest-Wallon se sont faites grâce à la constitution d’une société anonyme. Même en 1921 lorsque le club décide d’agrandir les tribunes pour porter la capacité d’accueil à 25 000 places, il n’est pas fait appel aux fonds municipaux.
Depuis le premier titre acquis en 1912, le club rouge et noir tente, par le biais de ses dirigeants, de transmettre une tradition d’excellence et de sauvegarde de son inestimable patrimoine. Une philosophie reprise par les générations futures. « C’est la fidélité à un idéal sportif vieux d’une centaine d’années qui doit régler tous les problèmes au sein de notre association », déclare en 1990 Henri Cazaux, ancien joueur, ex-président et membre de l’association des ‘’Amis du Stade Toulousain’’.
En passant des Ponts-Jumeaux au stade des Sept-Deniers dans les années 80, le Stade a su malgré tout conserver son indépendance. Un cas unique en France alors que la plupart des autres est passée sous les fourches caudines des municipalités.
Sûrement davantage que les autres, le club toulousain reste pour ces raisons un club novateur. Sportivement, il demeure le premier club resté invaincu toute une saison dès 1912, affublé alors du surnom de la ‘’Vierge Rouge’’. Citons aussi la première période hégémonique des années 20, avec les Boucliers de Brennus décrochés en 1922, 1923, 1924, 1926 et 1927. En 1947, les Toulousains reproduisent l’exploit de la ‘’Vierge Rouge’’. Il y a également la création des Masters en 1986, mini-championnat du monde des clubs, suivi du Centenaire en 1990, sur le même principe. Et les titres qui s’accumulent dans les années 90, après ceux des années 80.
Cette réussite sportive est accompagnée de choix originaux, sinon judicieux, dans la façon de faire croître le club. Karl Janik est le premier à développer une régie publicitaire interne. Didier Lacroix la reprend brillamment et développe les fondations installées par son prédecesseur en troisième ligne. Parallèlement, le club résiste jusqu’à l’extrême limite avant d’inscrire le nom d’un partenaire sur son maillot.
Techniquement, enfin, le club apporte sans conteste un souffle nouveau sur le rugby post-moderne des années 80. Jean Fabre n’hésite pas à placer à la tête du club deux entraîneurs professeurs d’éducation physique, Pierre Villepreux et Robert Bru, porteurs d’une méthode alors avant-gardiste.
Plus loin, l’impact de l’invincibilité de 1912, ou l’accumulation des titres dans les années 20, a longtemps permis au Stade Toulousain de se présenter comme un modèle du genre.
Cette indépendance d’esprit irrite beaucoup le pouvoir fédéral parisien en place. Elle se double, par un juste retour des choses, d’un anti-parisianisme primaire. Dans les années 30, le club toulousain se retire du championnat avec plusieurs autres clubs pour former l’Union Française de Rugby Amateur (UFRA). Une nouvelle fédération où l’amateurisme et l’esprit ‘’fair-play’’ devaient triompher de la brutalité et du professionnalisme de facto qui régnaient trop de clubs à l’époque. Bien plus tard, quand le Stade Toulousain fréquente à nouveau les sommets, le président Ferrasse s’empresse de mettre les bâtons dans les roues des Stadistes.
Pendant longtemps, la ville développe un sentiment de défiance vis-à-vis de cet autre pouvoir fédéral, agenais celui-là.
On ne sait pas trop pourquoi, dès le départ, Toulouse représente un formidable terreau où ce jeu de rugby plante avec vigueur ses racines. En 1924, plus de 180 clubs existent dans la région toulousaine et au sein de la ville. Son contexte géographique, son rôle de pôle économique et administratif régional et son implantation universitaire font du Stade Toulousain un club ‘’régionaliste’’. Paul Mounicq, en 1912, capitaine de la fameuse ‘’Vierge Rouge’’, vient de Luz-Saint-Sauveur, dans les Pyrénées. Il débarque à Toulouse afin d’y suivre des études en médecine. Adolphe Jauréguy, ailier élancé et racé des années 20, est né au Pays Basque. Lubin-Lebrère, avant courageux, aveugle d’un œil suite à la guerre de 14-18, voit le jour à Agen. François Borde, un des créateurs du poste de trois-quarts centre, est originaire de Tarbes. Plus près de nous, Jean-Louis Bérot vient de Dax, Charvet de Cahors, Cigagna de Mazères-du-Salat, Fabre de Rodez…
Avec la sélection des meilleurs talents, l’équipe toulousaine devient vite emblématique. Toulouse développe vite l’image d’un eldorado sportif pour joueurs en soif de reconnaissance. C’était vrai hier comme aujourd’hui. Dans les années 20, Adolphe Jauréguy débute sa carrière rugbystique à Paris, au Racing Club de France, avant d’être attiré par le Stade Toulousain. Il arrive en terre toulousaine accompagné de François Borde, centre exceptionnel.
Bien plus tard, le Stade Toulousain conserve son lustre. Christian Califano vient de Toulon, Emile N’Tamack de la banlieue lyonnaise… Le club de la ville rose séduit même des étrangers de talent. Dans les années 70, l’Irlandais d’origine néo-zélandaise O’Callaghan fait des ravages sur les bords de la Garonne. Il ouvre la voie au deuxième ligne anglais, Nigel Horton, à l’ouvreur du XV de la Rose, Rob Andrew, à d’autres All Blacks, Lee Stensness ou Isotolo Maka.
Et pourtant tout ne fut pas simple. Parallèlement à cette évolution originale, le Stade Toulousain vit des périodes quelconques, voire dramatiques. On pense notamment à cette saison et demie passée entre le stade des Ponts-Jumeaux détruit et celui des Sept-Deniers en construction. Au moment où Lourdes et Béziers crèvent l’écran, le Stade Toulousain n’est pas loin de crever tout court. Lors de la saison 1961-62, « une équipe sans âme et sans méthode » écrivent les gazettes, évite la relégation grâce au droit divin de la fédération… On ne peut passer sous silence la longue bataille engagée afin de recevoir une indemnisation de l’État pour la destruction du stade des Ponts-Jumeaux. Sans l’intervention bienveillante du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas,la société anonyme des ‘’Amis du Stade Toulousain’’ n’aurait jamais reçu une indemnité de 27 millions qui lui permit de construire le complexe des Sept-Deniers. Nouvelle alerte en 1976, l’équipe rouge et noir est bien pâle. Une défaite à Valence doit normalement la condamner à la relégation. Nouveau miracle, les Perpignanais font match nul à Tulle et sauvent, malgré eux, le Stade Toulousain assuré de la descente aux enfers. Pour mémoire, Jean-Pierre Rives, Jean-Claude Skrela, Serge Laïrle, Serge Gabernet, Guy Novès et même Walter Spanghero étaient de ce groupe ! On vous épargne les nombreuses et incessantes querelles de personnalités qui, parfois, mettent le club toulousain en péril.
Heureusement, au moment où la région décolle économiquement grâce au développement du secteur aéronautique, les Toulousains forment une épatante génération spontanée. Les supporters toulousains sont gâtés par les résultats comme par le jeu pratiqué. La banderole déployée régulièrement dit tout: ‘’Jeu de mains, jeu de Toulousains’’. De 1985 à 2001, tout le monde connait le parcours insensé réalisé: neuf titres de Champion de France ! Sans compter la première Coupe d’Europe des clubs en 1996, retrouvée en 2003. Et le stade des Sept-Deniers est devenu un écrin de près de 20 000 places assises avec loges, bureaux et brasserie, outil moderne suivant la professionnalisation du sport-roi. Il fut re-baptisé dernièrement du nom d’Ernest-Wallon pour revenir s’ancrer dans l’histoire du club rouge et noir à l’aube du siècle nouveau. Le Stade Toulousain aborde le XXIe siècle en position de force après avoir été le club du siècle précédent car personne n’a fait mieux, ni en France, ni ailleurs non plus…



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