De la soule aux mêlée simulées



Illustration : Avant ''l'invention'' du rugby dans le colège du même nom, un sport de football pratiqué au collège de Westminster avait déjà expérimenté des mêlées qui ne savaient pas encore leur nom.

Du Moyen-Age à nos jours, la mêlée a traversé les siècles en fascinant les hommes, assouvissant leurs passions, sublimant leurs vertus ou excitant leurs mauvais instincts.

En France, tout commença par la soule, ce jeu aussi barbare que symbolique pratiqué depuis la nuit des temps, dont la première trace écrite, datant du XIIe siècle, explique l’unique règle : elle consistait, pour les hommes (valides) de deux villages voisins, à ‘’conquérir’’ une outre en cuir remplie de son, de foin ou de sable, pouvant peser jusqu’à 4 kg, qui devait ensuite être déposée en un lieu précisé à l’avance. A cet effet, comme tous les coups étaient permis, inutile de décrire à quelles furieuses ‘’mêlées’’ les spectateurs de l’époque ont dû assister !
Plus près de nous, pour lire officiellement le mot (‘’scrum’’ en l’occurrence), il faut franchir le Channel, comme le fit victorieusement le Duc de Normandie Guillaume 1er, devenu pour l’occasion ‘’Le Conquérant’’ au début du deuxième millénaire (1066), dont les soldats se firent un plaisir d’apprendre à leurs vaincus à jouer à la soule. Bien sûr, ne répétez jamais à des Anglais que le rugby est ‘’né’’ en France, tellement ils sont jaloux de la paternité du sport-roi attribuée, comme chacun sait, en 1823, à William Webb Ellis, élève du collège de Rugby…
Mais en ce qui concerne la mêlée proprement dite, c’est aux collèges de Westminster et d’Eaton qu’il faut rendre l’initiative du premier jeu de ‘’football’’ s’apparentant à une mêlée, et baptisé ‘’mur’’ : il s’agissait pour deux équipes d’une dizaine de joueurs (ou plus) de s’emboîter têtes baissées le long d’un mur, puis de faire reculer les adversaires à la poussée afin d’assurer la progression d’un ballon jeté entre les belligérants.
Il faudra pourtant attendre 1871 et la première mouture des règles officielles du ‘’football-rugby’’, éditées par la fédération anglaise (Rugby Football Union), pour y lire que « tout en-avant est sanctionné par une mêlée ». C’est cette année-là également que fut interdit le ‘’hacking’’ qui permettait de donner des coups de pied dans les tibias des adversaires pour favoriser la récupération du ballon ou l’avancée de l’équipe. Une interdiction qui fit de la mêlée l’acte dominant de chaque match, puisque le fin du fin était de la faire durer le plus longtemps possible (parfois jusqu’à vingt minutes !), par des moyens et avec des objectifs très particuliers selon les témoignages de l’époque : « Baisser la tête dans une mêlée est considéré comme un acte de haute trahison. Et sortir la balle de la mêlée est jugé déloyal et peu honorable… »
En France, le mot ‘’mêlée’’ apparaît dans le règlement du jeu de la ‘’barette’’, héritée de la soule et ressemblant un peu au rugby par le cadre, le ballon et le but avoué : le faire passer, par tous les moyens, derrière la ligne de but. Mais la ‘’mêlée’’ ne fait pas partie du jeu proprement dit, puisqu’il s’agit simplement de se placer en rond sur la pelouse, épaule contre épaule, lors d’un arrêt de jeu provoqué par un joueur ayant crié : « Touché », après avoir posé la main sur la barette afin d’arrêter le joueur en sa possession.
Rien à voir, donc, avec la vraie mêlée de rugby qui, de son côté, va évoluer rapidement : de vingt joueurs (dont treize avants), on passe à quinze (saison 1876-77) avec l’introduction d’une règle capitale, celle du tenu, obligeant le porteur du ballon à la lâcher aussitôt après avoir été plaqué, afin d’éviter ces interminables mêlées ‘’de récupération’’. Pendant quelques années, le ‘’jeu’’ consista alors pour les avants (9 ou 10 suivant les nations) à faire reculer l’adversaire en mêlée (sans talonner le ballon), ou à partir en ‘’dribbling’’ (ballon dans les pieds) après avoir tourné la mêlée. Puis les Gallois vainquirent les trois autres nations britanniques grâce à huit avants au service des lignes arrières, ce qui fit se rallier les vaincus à cette ‘’formule’’ qui existe encore aujourd’hui et qui fut longtemps l’une des principales sources d’approvisionnement en ballons, puisque de 1892 à 1905, toutes les remises en jeu à la touche étaient… des mêlées, à 10 mètres du point de sortie du ballon. Mesure en vigueur (au choix du capitaine) jusqu’en 1946 ! Mais au XXe siècle, les principales évolutions constatées en mêlée viendront des terrains de l’hémisphère Sud et des salons feutrés où l’International Rugby Board modifie de temps à autre les règles du jeu…
L’interminable tournée en Europe des ‘’Invincibles’’ venus de Nouvelle-Zélande bouleversa le fameux ‘’3-2-3’’ dont les historiens du rugby attribuent la paternité aux Ecossais. Mais en 1924-25, les ‘’All Blacks’’ présentent un ‘’2-3-2’’ révolutionnaire qui permet à un ‘’winger’’ (troisième ligne aile, côté ouvert) de rester détaché en permanence. Cette innovation va déplaire souverainement aux Britanniques qui feront voter en 1932 par l’International Rugby Board une nouvelle règle imposant trois joueurs en première ligne.
Dans les années 30, tandis que la France est isolée sur la scène internationale, ce sont les ‘’Springboks’’ sud-africains qui vont donner à la mêlée toute son importance stratégique en se positionnant en ‘’3-4-1’’, permettant ainsi à leurs troisièmes lignes ailes de monter plus vite en défense tout en favorisant, pour l’attaque, une sortie plus rapide et mieux protégée du ballon. Revenus vainqueurs en 1937 d’une tournée en Australie et en Nouvelle-Zélande, ils assurent leur hégémonie mondiale l’année suivante, sous le capitanat de Dannie Craven, en remportant leur série de tests face aux Lions britanniques. Onze ans plus tard, les pragmatiques ‘’All Blacks’’, à nouveau surclassés par les ‘’Springboks’’ lors des quatre tests de leur tournée en Afrique du Sud, adoptent les premiers le ‘’3-4-1’’ qui est quasiment obligatoire aujourd’hui puisque tous les joueurs de la mêlée doivent rester liés à la deuxième ligne jusqu’à ce qu’elle soit terminée.
La mêlée devint pourtant progressivement une ‘’spécialité’’ française, avec les entrées en bélier du pack de Lucien Mias de la fin des années 50 à celui de Jacques Fouroux lors du Grand Chelem de 1977 en passant par la ‘’mêlée fantastique’’ de 1961 et les ‘’Bestiaux’’ de Michel Crauste en 1964, vainqueurs en Afrique du Sud, sans oublier ceux des trois grandes équipes de clubs qui dominèrent successivement le championnat de France : le Football-Club lourdais, l’Association Sportive biterroise (et sa mêlée en ‘’crabe’’) et le Stade Toulousain. Ni les Palois de 1964, les Niçois de 1983 (et leur flexion avant l’introduction) et les ‘’mammouths’’ de Grenoble (1993). Sur le plan international, la seule ‘’invention’’ vint encore d’un pays de l’hémisphère Sud (mais lui aussi ‘’latin’’) au début des années 70 : l’Argentine, qui, en quelques années, grâce à la ‘’Badajita’’, allait rejoindre le club très fermé des grandes nations de rugby.
Toujours est-il que depuis une trentaine d’années, on a souvent eu l’impression que les nations ‘’de langue anglaise’’ voulaient neutraliser au maximum cette hégémonie franco-argentine.
Au nom de la sécurité (Nouvelle-Zélande et Australie) ou du développement du jeu d’attaque, la commission des règles de l’International Rugby Board n’a cessé de rétrécir comme une peau de chagrin tout ce qui pouvait avantager d’éventuels tricheurs (suivez notre regard…) :
- 1964 : talonnage des piliers autorisé; le hors-jeu passe par le dernier pied de la mêlée; seul le demi de mêlée peut suivre la progression du ballon.
- 1982 : les piliers opposés doivent se lier en mêlée.
- 1985 : entrée en mêlée à une longueur de bras; épaules plus hautes que le bassin.
- 1988 : interdiction de tourner les mêlées de plus de 90 degrés; une mêlée effondrée avant que le ballon ne soit sorti est à refaire.
- 1998 : les mêlées doivent se jouer à huit; la tête d’un joueur de première ligne ne devra pas être à côté de la tête de l’un de ses équipiers (c’est la fin officielle des entrées en ‘’bélier’’); tous les joueurs de la mêlée doivent rester liés aux deuxièmes lignes (au moins par un bras) jusqu’à la fin de la mêlée; quand il n’est plus possible de constituer une première ligne complète, le jeu continuera avec des mêlées non disputées, sans poussée, en formation 3-4-1, le ballon étant gagné obligatoirement par l’équipe qui l’introduit.
- 2000 : introduction à l’adversaire après mêlée tournée de plus de 90 degrés. Si une équipe désigne 22 joueurs, elle devra avoir au moins 5 joueurs capables de jouer en première ligne (6 pour les moins de 19 ans); tout joueur de première ligne peut être remplacé à tout moment et revenir en jeu à tout moment s’il n’est pas sorti sur blessure.
Ce qui n’empêche pas les mêlées, malgré leur diminution sensible en nombre (38 en 1968, 27 en 1995, 18 en 1999), d’être devenues les ‘’pétaudières’’ du jeu actuel ! Au point que l’on est en droit de se demander si la commission des règles du Board, prétextant que le combat est suffisamment intense dans le ‘’jeu’’ proprement dit (ce qui n’est pas forcément faux), ne va pas, dans les années à venir, ‘’émasculer’’ complètement la mêlée, soit en interdisant la poussée pour n’en faire qu’une simple remise en jeu offrant automatiquement le ballon à l’équipe qui effectue l’introduction, soit en la limitant en durée ou en distance.
Ce jour-là, le rugby sera devenu un autre sport…

Jacques Souquet



Haut de la page

Retour au menu