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À Rugby, sur les traces du messie ovale
Dans le très anglais
collège où William Webb Ellis a pour la première
fois
pris le ballon à la main en 1823,
la tradition perdure tant bien que mal.
Le « Close », avec
son pavillon champêtre, ses poteaux d’un blanc immaculé
et son gazon aussi lisse et dense qu’une moquette, est beaucoup
plus qu’une aire de jeu. Cette vaste enceinte, entourée
de vieux bâtiments couverts de lierre, de murs crénelés,
de tours et de clochers, abrite un espace réservé
au cricket et surtout deux terrains de rugby entretenus avec le
soin accordé à un autel. « C’est une
pelouse sacrée », déclare le Dr Jonathan
Smith, porte-parole du maître de céans, la très
prestigieuse Rugby School.
Des visiteurs en provenance du monde entier viennent s’agenouiller
sur son tapis vert. Des touristes, des célébrités,
des fous du ballon ovale. « Nous avons accueilli les All
Blacks, les Barbarians, même des Japonais. » Tout
a commencé sur ce lopin de terre anglaise par un acte de
rébellion. En 1823, un élève un peu plus têtu
que les autres, du nom de William Webb Ellis, jouait au football
encore balbutiant. En violation de toutes les convenances, il a
saisi la balle entre ses mains, couru vers les buts adverses et
initié un nouveau sport. Un mythe, bien sûr, scellé
sur l’un des murs qui borde la pelouse : « Cette
pierre commémore l’exploit de William Webb Ellis qui,
au mépris admirable des règles du football de son
temps, a le premier couru avec le ballon dans ses bras. »
Chaque matin, en se rendant à la chapelle, les élèves
doivent passer devant la plaque de marbre. Paradoxalement, cet hommage
à la désobéissance sert de poste de surveillance.
À l’ombre de cette figure tutélaire, les aînés
responsables de la discipline inspectent les uniformes, des nœuds
de cravate au tombé des vestes de tweed, et sermonnent les
retardataires.
Le rugby, dans l’établissement qui porte son nom, constitue
un article de foi. « S’entraîner ensemble
et communier ensemble à l’église sont deux activités
collectives qui se complètent », explique Jonathan
Smith, qui depuis vingt ans enseigne dans le collège le français
et l’allemand. Une sainte alliance entre le goupillon et le
ballon ovale. Les collégiens longent le Close sans avoir
le droit de le traverser. Les profanateurs encourent des retenues.
Le sanctuaire ne peut être foulé du pied que par ses
serviteurs les plus dévoués.
Par un bel après-midi d’automne, quatre d’entre
eux marchent d’un pas assuré sur l’herbe rase
dont ils connaissent chaque brindille. Inscrits en terminale, âgés
de 17 ans, ils se disent heureux de pratiquer le rugby sur son lieu
de naissance et espèrent tous passer un jour professionnels.
Face à leurs condisciples, Paul Trendell, Aaron Niel, Dan
Balfour et James Boswell forment une élite et ils le savent.
Ils appartiennent à l’équipe la plus prestigieuse
du collège, le First XV, un club fermé et adulé.
« C’est le pinacle », confirme le directeur
des sports masculins, Simon Brown, un ancien de l’équipe
des Harlequins.
Trois d’entre eux portent le blazer marine réservé
aux chefs. Ils ont la responsabilité de leur « maison
» respective, ces collectivités si chères
aux pensionnats anglais qui tiennent lieu à la fois de tribus,
de cantines et de dortoirs. Un poste de confiance et de pouvoir
qu’ils doivent en grande partie à leurs prouesses sportives
et à l’aura dont ils jouissent parmi les plus jeunes.
Dans leur dialecte de potache qui diffère d’un collège
à l’autre, ils se désignent sous le nom de «
Levee », comme naguère les chambellans chargés
du lever du roi.
À leurs yeux, le rugby reste étroitement associé
aux Public Schools, ces écoles privées – malgré
leur nom – destinées aux rejetons de la bonne société
anglaise. Un jeu qui, dans cet espace protégé, a su
rester l’apanage de gentlemen, malgré son succès
populaire. Une activité placée au cœur d’un
système éducatif, liée à des valeurs
de virilité et à des traditions ancestrales. «
Aujourd’hui, tout le monde joue au rugby, mais dans les
Public Schools, le niveau est bien plus élevé car
on fait beaucoup plus de sport », souligne Aaron Niel.
Le rythme peut paraître effréné. Ils s’entraînent
dix heures par semaine, disputent des matchs chaque week-end et
partent en tournée à l’étranger pendant
l’été. Ils participent au plus vieux tournoi
de rugby du monde, le Cheltenham & Uppingham Fixture, qui oppose
les onze écoles les plus huppées du royaume.
Quand ils ne défendent pas les couleurs de leur collège,
ils jouent pour leur « maison ». Un championnat interne
encore plus féroce que les autres. « For your school,
you try, for your house, you die » (« Pour
ton école, tu marques, pour ta maison, tu meurs »),
proclame le dicton de Rugby. La finale de la Cock House donne lieu
à une vaste empoignade. « L’an dernier, ils ont
menacé d’arrêter la compétition tellement
c’était violent. Il y a eu beaucoup de blessés.
Ils craignaient qu’après ça on ne puisse plus
jouer pour l’école », raconte Dan Balfour.
Une âpreté confirmée par une ancienne élève,
Lucinda Orr, auteure d’une maîtrise à Oxford
sur le mythe William Webb Ellis. « Pendant la Cock House,
mon frère s’est cassé un bras dès la
deuxième semaine et quelqu’un est tombé dans
le coma. J’étais contente qu’il échappe
au reste du championnat. Lui était furieux, évidemment.
» Pendant l’été 2000, ils sont partis
en tournée en Nouvelle-Zélande. « Sur vingt-cinq
participants, il y a eu vingt blessés. C’était
ridicule. »
Le collège ne compte pas moins de douze terrains et seize
équipes dédiés au ballon ovale. « Cela
signifie que beaucoup de garçons jouent », se
félicite Simon Brown, le directeur des sports. « Si
le rugby n’est pas votre passe-temps favori, il peut être
évité », affirme le site web d’une
école qui a donné aussi des écrivains comme
Lewis Carroll ou plus récemment Salman Rushdie. En pratique,
c’est presque une activité obligatoire. «
J’estime qu’un garçon qui vient à Rugby
doit jouer au rugby. Pensez à toute la gloire attachée
à ce lieu ! » Le collège se retrouve cependant
confronté à un dilemme. Il veut maintenir son armée
de rugbymen , mais dispose d’un vivier de plus en plus réduit.
Depuis 1993, contrairement à Eton, Radley, Harrow et bien
d’autres, Rugby a choisi la mixité. Aujourd’hui,
près de la moitié des 782 élèves sont
des filles. Un changement apprécié par les quinzistes.
« Je pense que c’est bien de se mélanger
avec des femmes », lance l’un d’eux sous
les rires de ses coéquipiers. Mais Rugby peine à remplir
ses seize équipes et souffre d’un handicap face à
des écoles composées entièrement de garçons.
« Dans une maison, quand vous devez sélectionner
quinze joueurs parmi une vingtaine d’élèves
de première et de terminale, le choix est restreint. Des
garçons chétifs, peu sportifs, se retrouvent confrontés
à des baraques qui s’entraînent depuis leur plus
jeune âge. C’est la raison pour laquelle il y a autant
de casse durant la Cock House », explique Lucinda Orr.
Par le passé, Rugby a produit de très nombreux champions.
Il compte parmi ses anciens élèves 63 internationaux
dont 4 capitaines de l’équipe d’Angleterre. Il
a fourni à la Rugby Football Union (RFU), la Fédération
de rugby, ses cinq premiers présidents. En 1871, dix des
vingt joueurs de l’équipe d’Angleterre étaient
des Old Rugbeians, des vieux Rugbyiens. Un âge d’or
aujourd’hui révolu. Depuis longtemps déjà,
le rugby s’est émancipé des Public Schools où
il a fleuri. Pas plus d’un tiers de l’équipe
actuelle d’Angleterre sort des collèges privés.
« Ça coûte beaucoup d’argent pour venir
ici », souligne Dan Balfour. Les frais de scolarité
s’élèvent à 20 000 livres par an (28
000 euros). Ses coéquipiers Aaron Niel et James Boswell bénéficient
de bourses, mais ils sont des exceptions.
La professionnalisation du sport a accéléré
le déclin. Avant, jouer dans des Public Schools, puis parmi
les Bleus Ciel d’Oxford ou les Bleus Marine de Cambridge constituait
la voir royale. « Aujourd’hui, les clubs tentent
de recruter leurs joueurs plus jeunes, dès 15 ans, et se
sont dotés de leurs propres centres de formation »,
explique Simon Brown.
Reste la tradition. Il y a quelques années, le collège
a reconstitué le premier match. De nombreuses stars du rugby
étaient invitées. Un élève interprétait
William Webb Ellis et le match a été commenté
au micro par Cliff Morgan, le célèbre journaliste
sportif de la BBC. Les amateurs peuvent même louer le Old
Big Side, le terrain mythique sur le Close, pour la somme de 500
livres (700 euros), rafraîchissements et vestiaires compris.
« Retournez sur le turf sacré où William
Webb Ellis a pour la première fois pris la balle dans ses
mains », dit la publicité…
Christophe Boltanski


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