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Les pionniers
Voici les histoires des premiers
titulaires d’une carte de joueur international français.
Amand, Henri 1er de France

Photographie : Sur ses vieux jours,
Henri Amand regardait avec amour
sa cape de numéro 1 de tous
les internationaux français avec
la mention ''Nouvelle-Zélande 1906''
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Le
jour décline. Une bonhomie paresseuse, mais parfaitement
vivante, règne encore dans le village qui tarde à
s’assoupir à l’image, d’ailleurs, d’un
été sans complexe qui a largement empiété
sur le temps de son voisin l’automne.
Mais malgré la tiédeur du soir, les volets de
la petite maison blanche située là-haut, sur la
butte de la Haute-Épine qui domine Villeneuve-sur-Yonne
– là où la Bourgogne daigne étaler
ses richesses, ses couleurs et sa lumière – sont
restés clos.
‘’Henri 1er de France’’ comme nous l’avions
baptisé, venait à 94 ans, sans un bruit, sans
une plainte, de quitter ce monde.
Un an plus tôt, en octobre 1966, il nous avait reçus
– pour les besoins d’un film de télévision
– en compagnie d’un confrère britannique,
et à cette occasion, il fut tout heureux d’apprendre
que « de l’autre côté de la Manche
», comme il disait, quelqu’un se souvenait encore
de lui. « Vous vous rendez compte, moi qui suis né
en 1873, au départ des troupes de Bismarck ! ».
C’est un cousin, alors qu’il n’était
encore qu’adolescent, qui incita Henri Amand à
pratiquer ce sport – que l’on appelait encore le
‘’football’’ – avec un ballon
aux formes bizarres, dans un pré à l’orée
du Bois de Boulogne, derrière la tribune du champ de
courses d’Auteuil. Et de se souvenir : « Au
milieu, il y avait un gros marronnier. Pour échapper
à l’adversaire, il m’était parfois
très utile ». Membre actif du Stade Français,
il en devint rapidement ‘’le capitaine… à
barbe’’. C’est Pierre Garcet de Vauresmont,
son équipier de la troisième ligne qui, à
l’occasion d’un déplacement à Richmond
en 1893, l’avait surnommé ainsi. La raison ? Des
fêtes de la Toussaint à celles de Pâques,
en effet, Henri Amand ne se rasait pas. Brillant chanteur à
la voix de baryton, il avait une peur bleue de prendre froid
à la gorge. De petite taille mais leste et rapide, il
occupait le plus souvent le poste de trois-quarts-aile : «
J’étais très difficile à plaquer
car bon feinteur ! ». |
Il jouait pourtant en ‘’bain
de mer’’ comme on disait à l’époque,
en parlant des sandales. Mais malin, il avait profité de
ses premiers voyages en Grande-Bretagne pour s’acheter des
bottines à crampons. C’était le souci numéro
un de ces pionniers internationaux en arrivant sur le sol britannique.
Lors de la seconde rencontre de cette ‘’tournée’’
de quarante-huit heures en terre anglaise, pour affronter les équipes
du Civil Service et Park House, il fut décidé qu’Henri
Amand – tout comme Louis Dedet et Frantz Reichel – serait
considéré comme international, compte tenu de son
talent et de son ancienneté. Mais à l’inverse
des deux autres ‘’capés’’, il disputera
lui, à l’ouverture, le premier match officiel avec
le ‘’vrai’’ XV de France, face à
la Nouvelle-Zélande du fameux Dave Gallaher, le 1er janvier
1906.
« C’était mon véritable poste. En
fait, on jouait un peu comme on voulait et n’importe comment.
Les avants ne prenaient jamais le ballon et ne savaient pas quoi
en faire. Le premier qui arrivait, par exemple, à l’endroit
où l’arbitre avait sifflé la faute, se mettait
en mêlée. A ce sujet, je garde surtout de ce match,
raconta-t-il encore devant la caméra de notre confrère
britannique, une impression d’impuissance. Chaque fois
que je voulais percer, je me retrouvais devant un mur tout noir.
Impossible de passer. Pardi : leur mêlée était
plus large que les autres. Ils étaient quatre en en deuxième
ligne ! ».
Henri Amand, titulaire donc de la carte d’international numéro
1, quatre fois champion de France de 1893 à 1903, et cinq
fois finaliste, disputa son dernier ‘’match’’
en 1915, sur le front de Champagne, aux côtés de Géo
André : « Mais il fut interrompu. Les Boches avaient
envoyé des fusées éclairantes au-dessus du
terrain, délimité par les… tranchées
! ».
« Sale histoire… » conclura en soupirant
‘’Henri 1er de France’’ encore tout ému
de ne pas avoir été oublié… «
Le seul journaliste qui était venu me voir jusqu’ici
m’avait envoyé gentiment cette photo ».
Et de nous la montrer, avec beaucoup de reconnaissance dans la voix.
C’était notre confrère de L’Équipe
Robert Roy, peu avant sa mort en 1962. C’est d’ailleurs
lui qui avait redécouvert Henri Amand, dans sa petite maison
blanche qui, depuis, n’existe plus…
Frantz Reichel, le grand prêtre

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Il
est bien vrai que les destinées des hommes sont pareilles
aux feuilles des arbres. Elles vieillissent, jaunissent , se
recroquevillent, tombent et, poussées par la bise, s’en
vont se cacher pour mourir… Il est ainsi des noms qui
n’éveillent le moindre sursaut d’un souvenir,
ou qui sèment le trouble dans les esprits, lorsqu’ils
reviennent au grand jour. Aussi il est bon, parfois, de faire
en sorte que soient perpétuées les mémoires
de ces personnages qui ont marqué l’histoire de
notre jeu. N’est-ce pas notre rôle, au fait ?
Frantz Reichel : pourquoi, par exemple, une compétition
réservée aux jeunes porte-t-elle ce nom ? Tout
simplement parce que la loyauté et la franchise, dans
le milieu du sport tout au moins, finissent toujours par l’emporter…
Au moment de sa naissance en 1871, le premier coup de canon
des Versaillais tombait sur Paris en pleine Commune. Et c’est
pourquoi il fut officiellement baptisé : François-Etienne
‘’Obus’’. Dès sa prime jeunesse,
Frantz s’adonna corps et âme au sport, car il sentit
qu’il était le trait d’union idéal
entre tous, quelle que soit leur religion, leur doctrine politique
ou leur situation sociale. Il prit ainsi part à son développement
et son organisation dans le monde et ce de 1888 à 1932,
restant jusqu’à sa mort le plus actif, le plus
désintéressé et aussi le plus clairvoyant
des animateurs. On peut affirmer d’ailleurs qu’il
fut le grand prêtre du sport. Un pionnier aussi en ce
qui nous concerne ici, puisque le 19 février 1893, au
sein d’une formation parisienne, sur le terrain de Myreside,
à l’ombre du célèbre château
surplombant Edimbourg, résidence des reines depuis Marie
Stuart, il disputa une des toutes premières rencontres
face à des Britanniques sur leur sol. Un ‘’échange
culturel’’ qui irait, on le sait, en s’intensifiant,
car les clubs de la capitale comptaient dans leurs rangs des
étudiants anglais et écossais, à l’image
du Havre AC ‘’port de débarquement’’
du rugby en France et précurseur. |
Frantz Reichel devint ainsi,
lui aussi, ‘’immortel’’ en obtenant la carte
d’international numéro 2, non pas le jour de cette
confrontation, mais grâce donc à sa forte personnalité
et en tant que pratiquant – il est bon de le dire aussi –
au sein des disciplines sportives de ce début du siècle.
On le retrouva en effet champion de France du 100 mètres
haies et de cross-country en 1889, recordman de la demi-heure, rugbyman
donc au Racing Club de France, mais aussi au SCUF, champion de boxe,
excellent escrimeur, gymnaste, et même pionnier de l’automobile
et de l’aviation, en devenant avec Wilburn Wright, titulaire
du record de durée avec deux passagers !
Dirigeant, journaliste, de surcroît, Frantz Reichel aura été,
à l’exemple de Pierre de Coubertin et Henri Desgrange,
un des grands visionnaires dont la France peut s’enorgueillir
aujourd’hui.
Louis Dedet, au rugby comme à la guerre !

Photographie : Louis Dedet, troisième
au second rang à partir de la gauche |
Numéro
3 sur la liste des internationaux français, Louis Dedet
possède une impressionnante carte de visite, bien qu’il
ne figure nulle part sur les tablettes des rencontres entre
deux pays de ce temps-là. En fait, il est – avec
Frantz Reichel – le seul joueur reconnu officiellement
comme ‘’international’’ sans avoir participé
au moindre match de l’équipe de France. Mais par
contre, Louis Dedet, professeur, athlète, héros
de la guerre, dirigeant, arbitre, peut être cité
en exemple. Il appartient en effet à cette noblesse de
l’homme qui rend ‘’immortel’’.
Il méritait donc bien ce ‘’titre suprême’’
: International d’Honneur. Le sportif ? Capitaine de la
formation du lycée Henri IV, champion interscolaire,
capitaine du Stade Français dès 1893, et champion
de France à quatre reprises, responsable pendant trente
ans du Collège de Normandie, modèle d’organisation
pédagogique et sportive, dirigeant de son club et de
la fédération de l’époque. Le 14
octobre 1900, au vélodrome municipal de Vincennes lors
du Tournoi Olympique, dans le cadre de l’Exposition Universelle,
il refusa de jouer et de commander une équipe de France
qui allait disputer un match contre une formation allemande,
le FK Frankfurt, et ce uniquement par mesure patriotique. |
Par contre, il fut tout heureux de pouvoir diriger le Jour de l’An
1906, le premier match international de l’histoire du rugby
français, face aux Néo-Zélandais, en visite
à Paris.
Le militaire a également ses titres de gloire : en 14-18,
parti comme simple soldat, Louis Dedet en est revenu avec le grade
de commandant d’une compagnie d’active avec plusieurs
citations et volontaire au front.
L’homme ? Professeur de philosophie à 25 ans à
la célèbre École de Dominicains d’Arcueil.
Sa définition du rugby ? « Il a été
pour moi le formateur exaltant qui a construit mon existence. Ce
que j’ai fait, c’est grâce à lui. Ce que
j’ai été, je le lui dois. Je n’en ai aucun
orgueil. Finalement, j’ai conduit ma guerre comme une partie
Stade Français – Racing CF. Et j’y ai même
éprouvé une certaine joie. Mes chefs n’en ont
pas été mécontents… Je rends grâce
au rugby. Et je dis : vous tous qui avez vingt ans, jouez au rugby
! »
Il n’y a pas d’hommage plus noble…
William Crichton, international pour ses talents… d’interprète
!
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Comme disait le brave commentateur
Roger Couderc avec son bon accent, son sens de l’analyse
bien à lui et sa faconde légendaire : «
Je ne comprendrai jamais la véritable raison qui
a fait que la Loire a toujours été plus ou moins,
et même à l’origine, une sorte de frontière
qui a ‘’coupé’’ en deux la pratique
du rugby. Je sais, on va me rétorquer que les Britanniques
l’ont implanté principalement dans le sud de la
France et à Paris, mais alors expliquez-moi pourquoi
il a prospéré dans le Sud-Ouest plutôt qu’ailleurs…
». Brave Roger, qui avait décidé une bonne
fois pour toutes de ne pas chercher à savoir. Mieux :
volontairement de l’ignorer, estimant que le destin l’avait
voulu ainsi. Voilà tout ! Il était d’autant
plus convaincu que toute supposition était superflue,
puisque les premières confrontations eurent lieu dans
une des régions d’ovalie, aujourd’hui parmi
les plus ‘’pauvres’’ en clubs et en
effectifs, car c’est au Havre, en Normandie, que tout
a commencé. Et oui, c’est là, dans un terrain
vague, à un endroit qui est devenu la Porte Océane,
à l’angle du boulevard François 1er et de
la rue Augustin-Normand, qu’en 1872, les premiers rugbymen
ont marqué leurs essais après avoir planté
des poteaux près d’un fossé. Il s’agissait
principalement de courtiers et d’étudiants anglais
venus s’installer dans le coin. |
A la stupéfaction des Havrais,
ils créèrent d’abord un club ‘’mi-football-association’’,
mi-football-rugby’’ car ils pratiquaient indifféremment
les deux disciplines. Une question importante s’était
posée d’ailleurs à l’époque : celle
du choix des maillots. Les supporters de Cambridge voulaient le
bleu marine, ceux d'Oxford le bleu ciel. On transigea et c’est
ainsi que plus d’un siècle, toutes les sections du
Havre Athlétique Club portent les couleurs… ‘’ciel
et marine’’.
Parmi ces jeunes ‘’sportsmen’’ venus de
l'autre côté du Channel : William Hay Crichton, un
Anglais, qui deviendra plus tard un gros industriel en laine. Son
atout majeur : il parlait parfaitement français. Qui nous
démentira si nous affirmons – avec l’assentiment
d’Émile Lesieur, une des vedettes du Stade Français
de ce début du siècle qui joua à ses côtés
à l’aile du XV de France et qui vécut presque
centenaire – que c’est la raison pour laquelle il fut
incorporé dans l’équipe de France, à
deux reprises, en 1906 contre la Nouvelle-Zélande et face
à… l’Angleterre, au poste d’arrière.
Avouez qu’il y a là un aspect insolite de voir un Britannique
titulaire de la carte numéro 4 d’international français.
Il avait certainement d’autres qualités, mais cela
donne un aperçu de ce qu’était ce ‘’rugby
de lampes à pétrole’’ du début
du siècle.
Crichton était reconnaissable entre tous : il jouait toujours
avec des gants noirs et un énorme protège-oreilles
qui se rabattait mais qu’il ne fixait jamais, de sorte qu’il
volait au vent. William Hay Crichton opéra longtemps au Havre
AC entraîné par un révérend du nom de
George Washington ! Il fut même rejoint au sein du XV de France
par autre Anglais : E.W. Lewis, un ancien colonel de l’armée
britannique. Il y avait aussi Wood, Mayer, Mason, etc.
Il avait bien raison Roger Couderc : aujourd’hui, si la tradition
avait été respectée, le Havre devrait être
un fief du ballon ovale. C’est bien vrai que les ‘’voix’’
du rugby sont décidément impénétrables…
Joe Anduran : international contre un… Corot

Photographie : Joe Anduran,
allongé devant ses coéquipiers |
« Rendez-vous vendredi
à 14 heures à la gare Saint-Lazare, à l’endroit
du départ du train pour Dieppe. Messieurs Charles Brennus
et Cyril Rutherford, les deux dirigeants, seront sur le quai
pour vous accueillir. Surtout, soyez à l’heure
». Nous sommes le soir du réveillon, le 31 décembre
1910. La rencontre que vont disputer le lendemain nos vaillants
rugbymen est importante : l’équipe de France s’apprête
à faire, en effet, son entrée solennelle dans
le Tournoi des Cinq Nations pour la première fois de
son histoire. Or, à l’heure fixée, ils ne
sont que… quatorze. Les remplaçants et un avant
bordelais, titulaire, Helier Tilh, manquent à l’appel
! Ce dernier, consigné à la caserne, n’a
pu avertir les responsables. Il n’y a plus une seconde
à perdre. |
Charles Brennus, pâle d’angoisse
–comme l’écrira un confrère de la ‘’Vie
au Grand Air’’ – s’engouffre dans un taxi
et part à la recherche d’un quinzième homme.
Il a appris justement par les gazettes que Joe Anduran, un troisième
ligne du SCUF (Sporting Club Universitaire de France) – le
club parisien que connaît bien Brennus et qui a damé
le pion au Racing CF et au Stade Français -, vendeur de tableaux
bien connu dans le milieu des Arts, a ouvert dans la matinée
une exposition de peinture dans une galerie réputée
de la capitale, à proximité de la rue de la Boétie.
Il s’y rend donc. Les dieux sont avec lui : Anduran est là.
Très occupé d’ailleurs : il est en passe de
vendre un tableau de Corot. Au moment de pénétrer
dans la grande salle, Charles Brennus est rejoint par deux autres
dirigeants : Isambert et Cartoux. Ils ont eu la même idée.
Supplications. Ordre au nom de la « Mère Patrie
reconnaissante ». Joe Anduran hésite. L’aventure
le tente. Mais que va dire son épouse qui est en train certainement
de préparer déjà le repas de fête de
fin d’année et qui attend des amis ? Il aura effectivement
droit à une belle scène de ménage. Mais sa
passion pour le rugby a été la plus forte. Le temps
d’enfiler un gros chandail de laine, de rassembler quelques
objets de toilette et il se retrouvait quelques minutes avant que
le convoi ne s’ébranle, auprès de Menrath, l’arrière
de couleur de son club, et de ses autres équipiers, Houblain,
Boudreaux, Thévenot, et surtout son compère Lafitte,
le talonneur de son club et compagnon des nuitées parisiennes,
pour ce voyage en terre britannique.
La suite fut moins drôle. Dans un vent glacial, sous la pluie,
devant cinq mille spectateurs frigorifiés mais entonnant
des chants gallois à donner un… frisson supplémentaire,
la France encaissa dix essais, 49-14. Une belle raclée. C’est
égal : Joe Anduran pouvait s’enorgueillir d’avoir
été international. Il eut même le privilège
exceptionnel à l’époque de recevoir la superbe
carte rayée de tricolore. Il perdit ce précieux document
juste avant sa mort, en 1914, sur le front.
Le destin avait fait auparavant un autre cadeau à ce rugbyman
‘’scufiste’’ : une finale de championnat
de France en 1913. Une autre déculottée d’ailleurs,
sept essais à deux, face à une équipe que personne
ne connaissait alors dans la capitale : l’Aviron Bayonnais.
Roger Dries

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