|
L’histoire française du «
jeu pour la patrie »
Il aura fallu quarante-neuf
ans pour que « l’invention » sportive de William
Webb Ellis, le rugby, né en 1823, franchisse la Manche. C’est
en effet en 1872 que ce jeu débarque en Normandie, au Havre,
sur le gazon de l’Athletic Club, à l ‘initiative
de quelques Anglais de passage. La même année, de l’autre
côté de la mer, le rugby achève son institutionnalisation
: une Fédération est créée, bien distincte
de la Football Association dont le jeu se pratique, lui, exclusivement
au pied. Le premier match international a eu lieu un an plus tôt
: il a vu la victoire de l’Ecosse sur l’Angleterre par
2 buts à 1.
La France connaît toutefois le jeu à la main depuis
fort longtemps. Dès le Moyen Age, on se disputait la «
soule », une sorte de ballon que l’on pouvait porter
sous le bras. Un exercice un rien brutal dont le code, flou, laissait
une large place au pugilat. Autre occupation : la « barrette
» - du nom du ballon utilisé, déjà de
forme ovoïde -, beaucoup plus réglementée. Des
lignes de but et de touche étaient méticuleusement
tracées pour délimiter une aire de jeu, et une règle
prévoyait qu’on pouvait arrêter l’adversaire
après l’avoir simplement effleuré à condition
de crier : « Touché ! ». Une délicatesse
dont les Anglais, friands de mauls et de plaquages, se gaussent.
Malgré les efforts du Havre Athletic Club (HAC), la France
ne succombe pas immédiatement à la correcte virilité
du jeu de passes. En Normandie, on pratique encore un football hybride,
où jeu à la main et jeu au pied cohabitent. C’est
à Paris, au bois de Boulogne, que le ballon ovale fait le
plus d’émules. A l’image des étudiants
anglais, les jeunes français se retrouvent pour jouer au
rugby et finissent par fonder le Racing-Club de France (1882), puis
le Stade Français (1883).
En 1887, l’Union des sociétés françaises
de sports athlétiques (USFSA) est fondée à
Ville-d’Avray; elle a bien sûr sa section rugby. La
multiplication des associations scolaires conduit ses dirigeants
– dont le secrétaire général s’appelle
Pierre de Coubertin – à organiser un championnat universitaire
dès 1890. Quant aux clubs « civils », comme le
Racing et le Stade Français, ils comptent de plus en plus
de membres. On ne peut se contenter de rencontres internes au cours
desquelles les joueurs se répartissent en deux camps. Il
faut un championnat de France : il voit le jour le 20 mars 1892.
Faute de candidats, la compétition se résume à
un match entre les deux clubs parisiens, à Bagatelle, devant
3 000 spectateurs. C’est finalement le Racing qui s’impose
de justesse (4-3). Pierre de Coubertin, qui arbitrait lui-même
ce premier sommet, remet aux vainqueurs un bouclier de cuivre monté
sur un cadre de moquette rouge, frappé des armes de l’USFSA
et de sa devise : « Ludus pro patria » (« Un jeu
pour la patrie »). L’auteur de cet objet d’art
est Charles Brennus, trésorier, arbitre et sélectionneur
de la section rugby de l’USFSA. Le « Bouclier de Brennus
» vient de naître : au fil des années, il deviendra
l’un des trophées les plus convoités du sport
français, celui que tous les champions de France de rugby
brandissent devant leurs supporteurs au soir de la victoire.
Désormais bien enraciné sur son territoire, que le
Sud-Ouest et une partie du Midi transforment en « terroir
», le rugby hexagonal est bientôt autorisé à
risquer la comparaison avec les maîtres anglo-saxons.
En 1906, pour son premier match international, le XV de France essuie
au premier Parc des Princes une cuisante défaite (8-38) face
aux Néo-Zélandais. Il faudra attendre 1911 pour que
10 000 spectateurs assistent, à Colombes, au premier succès
des « Coqs », devant l’Ecosse (16-15). Un succès
en forme de triomphe, la revanche de l’élève,
le début d’une autre histoire…
Florent Guyotat

Haut de la page
Retour au menu
|
|