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LA PASSE
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La passe consiste à transmettre
de la main, le ballon à un équipier. Elle
fait vivre le rugby et renouvelle sans cesse le jeu.
Essence même de ce sport, elle est une offrande
au partenaire. Un acte technique qui permet de fixer
l’opposition. Mais, pour les Français,
elle a toujours représenté une esthétique
et une harmonie de l’esprit. La génération
des Boniface et Prat insistaient sur la tenue de tête
et l’équilibre du corps au moment du service.
La passe personnifie le lien qui unit une équipe.
Pour être efficace, elle doit forcément
être belle et accomplie. Un geste de grâce,
en quelque sorte.
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« Si on n’a rien compris à la passe, on a rien
compris au rugby »
C’est un ballon ovale qui vole de main en
main, comme une colombe portant un message d’amitié,
comme un bout jeté vers un compagnon impatient. C’est
une passe de rugby, un geste magnifique que Maurice Prat a accompli
des milliers de fois. Pour le plaisir.
C’est ici, au centre de la ligne de trois-quarts, que le rugby
français gagna sa réputation. C’est dans ces
envolées limpides, ces longues courses inspirées,
ces esquives de torero, ces feintes inattendues qui laissent l’adversaire
le nez dans l’herbe, plaquant le vent, que le rugby français
a bâti son image. Les Britanniques, estomaqués devant
tant d’habileté et d’imagination, devant cette
capacité très française à inventer le
jeu en permanence, appelèrent cela le « rugby-champagne
». C’était dans les années 50-60. Cette
manière de jouer était l’expression d’une
authentique philosophie et d’une pure esthétique. Elle
eut ses grandes figures, penseurs et acteurs à la fois, dont
le souvenir plane toujours sur les terrains à l’heure
où la puissance physique laisse de moins en moins de place
à la magie du jeu.
Les trois-quarts centre forment une engeance à part. Il n’y
a guère que les piliers, vaillants guerriers des affrontements
obscurs, aux antipodes de ce jeu de lumière, pour partager,
comme eux, une éternelle complicité. Entre les centres,
il se passe, sur le terrain, des choses tellement fortes dont ils
sont les seuls à connaître les secrets, qu’il
leur arrive de se retrouver, vingt ou trente ans après, pour
refaire le monde, encore et encore : celui du rugby d’attaque.
Ainsi sont Maurice Prat et André Boniface, amoureux du ballon
à la folie. Maurice Prat fut international à trente
reprises, André Boniface constitua, avec son frère
Guy, au Stade Montois et en équipe de France, une paire d’attaquants
exceptionnels qui fait toujours référence.
Dans sa retraite lourdaise, Maurice Prat (soixante-dix ans) martèle,
nostalgique, ses phrases de sa voix de stentor. « La supériorité
du jeu français s’exprimait à ce niveau des
centres. Pas que des centres, d’ailleurs. Il faut inclure
les ouvreurs là-dedans. Les autres équipes jouaient
toutes de la même façon derrière, alors que
nous étions capables de proposer autre chose. De là
venait notre supériorité. Si nous faisions peur aux
Anglais, et aux autres nations, ce n’est pas à cause
de notre physique, mais grâce à notre rugby. Être
trois-quarts centre, c’était appartenir à une
école, et c’est cela que l’on a perdu. Ce n’est
pas en percutant les adversaires que l’on va réussir
à passer car, à ce jeu, ils sont bien plus costauds
que nous. »
Il se lève pour esquisser un mouvement, mime une passe, ces
gestes mille fois répétés, jusqu’à
la perfection, et qui firent la renommée de la grande lignée
de centres français. Dans ses yeux brillent toujours la jouissance
d’un cadrage-débordement, d’une percée
plein champ buste droit et tête haute, la fluidité
d’une passe sur un pas pour accélérer le jeu.
Et ces souvenirs réveillent dans son esprit les clameurs
de la foule, aussi prête à crier au génie qu’à
accabler le moindre raté. Cela aussi contribuait au mythe
: cette grande valse des sentiments.
Pourtant, lorsque vous parlez de cette élégance du
style qui caractérisait les centres de la grande époque,
de cette réputation de star qui les enveloppait, de ce statut
d’artiste qui collait à chacun de leurs gestes, ils
vous répondront unanimes que, derrière l’apparente
facilité, se cachait avant tout une somme incalculable de
travail. « Quand un joueur, poursuit Maurice Prat, feintait
un adversaire, le public ne voyait que le résultat mais pas
tout l’ensemble des petits détails qui avait permis
cela. C’est comme lorsque Jean Gachassin faisait un cadrage-débordement,
à l’ouverture. Le plus dur restait à réaliser
par les centres à côté de lui. Ils devaient
se décaler en même temps que lui, ce qui réclamait
une extrême rigueur. Les gens, eux, ne voyaient que le porteur
du ballon. » Le talent s’exprimait en pleine lumière,
sans possibilité de cacher la méforme d’un jour
ou les défaillances techniques dans le clair-obscur d’affrontements
approximatifs et sécurisants. Les jalousies, aussi, qu’il
suscitait, la passion qu’il soulevait, provoquaient d’interminables
débats qui se prolongeaient fort tard aux comptoirs des troisièmes
mi-temps. Sur les zincs, les verres redessinaient sans fin les arabesques
de l’après-midi…
André Boniface a lui aussi conservé le verbe haut,
comme il portait autrefois la tête sur les terrains. «
Ce que nous recherchions, c’était le jeu de ligne.
Avant d’en arriver là, il fallait un énorme
travail, pas du hasard. La passe, par exemple, était une
préoccupation quotidienne, comme les gammes du pianiste.
Et puis, il y avait les discussions, ces points techniques sur lesquels
nous revenions sans cesse. Il nous arrivait de passer des heures
à faire et refaire des mouvements, des combinaisons sur un
coin de table avec des verres, des salières, tout ce qui
nous tombait sous la main. Des actions que nous travaillions ensuite
sur le terrain. Il semble que, pour les joueurs d’aujourd’hui,
ce genre de discussion soit presque désobligeant.. Et puis
il y avait la critique, sévère et profonde, que nous
faisions de notre propre jeu, avec une extrême rigueur. »
Photo: Maurice Prat, ballon en main, échappe au placage d'un
adversaire, lors d'un match France-Italie en 1957 |
Et Maurice Prat se souvient en riant de cette belle engueulade survenue
un jour, entre Roger Martine et lui, pour une passe manquée
ou mal réceptionnée dont personne ne connaît
encore précisément le fautif. « Nous n’avons
pas eu le courage de nous faire des excuses mais, en revanche, nous
nous sommes juré de ne plus faire de fautes durant le reste
de la saison. Cet incident, nous n’en avons reparlé
que lors du banquet qui fêta le titre, cette année-là…
»
La passe est au cœur de tout. Tout est là, dans la manière
d’envoyer le ballon à l’autre, une offrande,
pour que le jeu continue à vivre. Pour que la vie continue.
La passe est la notion sacrée du jeu de ces centres. «
Au bon moment, à la bonne longueur, à la hauteur et
à la vitesse nécessaires : c’est la passe qui
définit tout, scande Maurice Prat. Si on n’a rien compris
à la passe, on n’a rien compris au rugby. Savoir faire
une passe doit être un acquis : il faut être capable
de ne plus s’en préoccuper, pour pouvoir anticiper
et prendre un temps d’avance sur l’adversaire. La passe,
c’est comme lorsqu’on apprend à conduire. Au
début, vous vous focalisez sur les pédales, le levier
de vitesse. Or si vous ne dépassez pas ce stade, si vous
continuez à être obnubilé par ce genre de détail,
vous ne pouvez regarder la route et voir ce qui va se passer. »
« Avec ‘’Bichon’’ Martine, dit Maurice
Prat, nous savions parfaitement où et comment allait arriver
le ballon, sans avoir besoin de le regarder, et nous étions
vraiment étonnés lorsque, à cause d’un
coup de vent par exemple, ce ballon ne nous tombait pas dans la
main. On se posait alors de sérieuses questions. »
Le jeu d’aujourd’hui laisse perplexe les vieux artistes.
« Quand je vois le nombre de fautes de main, je m’interroge…
Et puis alors ces passes vissées ! Si mon partenaire m’avait
fait une telle passe, il m’aurait entendu! », dit Maurice
Prat. « On a cassé ce rôle primordial de la technique
dans le jeu des centres », renchérit André Boniface.
Passéistes, ces critiques qui ne prendraient pas en compte
les réalités d’un rugby moderne et qui aurait
tant évolué depuis leur époque ? Le ton monte
: « Dire que l’on ne peut plus attaquer en première
main est absurde, décrète Maurice Prat. Une attaque
en première main, c’est mathématique : un joueur
contre un joueur. Et si un défenseur t’emmerde dans
cette situation, c’est que tu es un mauvais attaquant. Surtout
maintenant, où les troisièmes-lignes doivent restés
collés à la mêlée. C’est une question
d’éducation. Or comme certains ne savent pas expliquer
ces choses-là, ils ont dit qu’il n’était
plus possible de les faire, que c’était dépassé.
»
« Rien n’est fini, assure André Boniface. Une
passe croisée, un cadrage-débordement restent les
mêmes. J’ai encore vu tout récemment un essai
de Colomiers contre Narbonne. Du pur classicisme. Il aurait pu être
marqué en 1920 ou en 1950. Apprendre à réaliser
des choses délicates, c’est un boulot de remise en
question permanente, et il est trop facile de dire qu’on ne
peut plus le faire. Le poste de centre générait la
passion, mais si tu n’es pas passionné, tu ne peux
rien transmettre. »
Et surtout pas un ballon.
Charles Latour-Conil

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