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Planète Ovale
Le rugby semble simple. Il s'agit, pour quinze
garçons, de porter un ballon ovale au-delà d'une ligne blanche,
en dépit de l'opposition obstinée de quinze autres. Il ne faut ni
battes, ni filets, ni raquettes. Il suffit d'un pré. Il faut aussi
un ballon, qui est ovale.
Pour jouer, on se sert des mains et des pieds, à la différence des
sports qui interdisent l'emploi des unes ou des autres. Le rugby
délivre des frustrations que suscitent de tels interdits contre
nature. Il faut courir, sauter, pousser, se rouler dans l'herbe.
Les petits trapus sont en première ligne; les grands solides en
deuxième ligne; les un peu moins grands mais solides et rapides
en troisième ligne; un petit léger et malin fait le demi de mêlée
et ceux qui ne sont ni spécialement petits ou grands, mais vifs
et doués pour les zigzags, deviennent demi d'ouverture, trois-quarts,
arrière. Du moins en était-il ainsi avant le body-building, la créatine,
la télévision à péage et les ailiers-rhinocéros.
On pourrait en conclure que le rugby est un jeu naturel. Grosse
erreur. Sa complication est proportionnelle aux libertés qu'il accorde.
Des règles bizarres et changeantes enserrent le joueur dans un filet
serré. Il ne faut ni lancer ni pousser le ballon en avant avec la
main - mais au pied, on peut. Quand la balle a été jetée en avant
à la main, seize joueurs, huit de chaque équipe, se disposent de
manière former une coupole sous laquelle un neuvième lance le ballon.
Ce rite, dit mêlée fermée, se fonde sur le principe selon lequel
des forces d'intensité égale et de direction opposée s'équilibrent.
Si les forces ne sont pas d'intensité égale, échines et fiertés
souffrent.
Il y a d'autres règles curieuses au rugby, mais la plus délicate
tient à un point de morale. Il est prohibé de frapper ou de piétiner
violemment un adversaire. Chaque fois qu'il vient vers vous, ballon
en main, il faut néanmoins impérativement le renverser, lui arracher
la balle, tout cela avec la dernière énergie - mais sans violence
inutile. C'est difficile. L'interprétation de ce principe varie
selon l'humeur de l'arbitre. Elle a varié dans le temps. Elle varie
selon les lieux. Ce qui passera pour un méfait sur une pelouse anglaise
sera toléré dans la prairie d'une vallée pyrénéenne. Mais en Australie
? Mais en Afrique du Sud ? La loi est affaire de géographie.
Or celle du rugby n'est pas simple. La carte du football est universelle.
La carte du rugby se dessine en archipel. Elle réunit l'empire romain
tel qu'il était du temps de César, l'empire britannique tel qu'il
était du temps de Victoria, quelques anciennes colonies et l'Empire
du Soleil Levant. Empire romain : Italie, France et îles britanniques,
où le rugby aurait été inventé. Empire britannique : lesdites îles
(donc les quatre nations anglaise, écossaise, galloise et irlandaise),
Afrique du Sud, Canada, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande
et îles australes (Fidji, Samoa Occidentales, Tonga) par osmose.
Mais pas l'Inde. Pourquoi l'Inde, trésor de l'Empire britannique,
joue-t-elle au hockey sur gazon, au cricket et pas au rugby ? Enigme.
Le cas de la Roumanie et de l'Argentine se règle aisément : deux
pays latins. Mais le Japon ?
Voilà qui donne aux rencontres un fort air d'exotisme. On dirait
la chronique d'un port, où des cargos de partout accosteraient,
où des marins de toutes nationalités s'en iraient boire ensemble.
La géopolitique n'a ici aucune importance. Les Etats-Unis n'ont
guère l'espoir de l'emporter, pas même l'assurance de faire mieux
que les îles Tonga. Pouvoir et initiative appartiennent à des nations
qui pèsent modérément sur le destin du monde et qui, pour certaines,
sont connues essentiellement sur la planète pour leur adresse à
ce jeu.
En 1995, le rugby de haut niveau est devenu officiellement professionnel,
après plus d'un siècle de vertu bien hypocrite. Mais qu'a-t-on envie
de voir ? Des figures de géométrie tracées dans l'espace à grande
vitesse. Pas de batailles de vanités, mais des combinaisons dynamiques.
Pas de guerres de tranchées, mais des chorégraphies. Quand le rugby
tourne à l'affrontement, il est ennuyeux et quelquefois odieux.
Quand il s'allège et s'accélère, il lui arrive d'être presque un
art.

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