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Les 10 belles années de l’«
Orchestre Rouge »
Photo : Le demi de mêlée
Gareth Edwards à la manoeuvre
derrière son pack, à Cardiff, face à la France |
Nous avons tant rêvé
dans les années 70, quand nous allions voir les joueurs gallois
qui ressemblaient encore aux Beatles. Sans doute parce qu’ils
conquirent alors le monde ovale en s’amusant. On les appelaient
les « Diables Rouges », parfois aussi l’«
Orchestre Rouge ».
Ils s’appelaient Gareth Edwards, Barry John, J.P.R Williams,
Phil Bennett, John Dawes, Mervyn Davies, J.J. Williams, John Bevan,
Gerald Davies, Derek Quinnell (le papa de Scott et Craig Quinnell
d’aujourd’hui) ou encore John Taylor et plus tard Steve
Fenwick, Trevor Cobner, Graham Price, Windsor et Faulkner. Plus
le 16e homme. Celui qui avant le temps du coaching, comptait pour
plus qu’un simple remplaçant : le public. Assis, enfin
pas toujours, dans son antre de l’Arms Park de Cardiff que
l’on appelait la « Cathédrale » du rugby,
quand Twickenham, à Londres, était son « Temple
». Comme réglé sur du papier à musique
au bout d’une demi-heure de jeu, quoi qu’il arrive,
ce public chantait. Juste. Et en gaélique. Quelque chose
qui prenait au corps et au cœur et qui vous emmenait jusqu’au
bord des larmes : « Land Of My Father » (« La
terre de nos aïeux »). Et puis, il y avait cet impossible
« Hywl », un cri poussé de façon synchrone
par 60 000 âmes, avec l’action des joueurs. «
Hywl », en gaélique, voulait dire à la fois
« Vaillant » et « Prions ». A l’époque,
juste avant la grande crise économique mondiale, le «
Noble Game » restait une religion pour un peuple de métallos,
mineurs, dockers et de quelques enseignants. A la différence
des Anglais, Ecossais et Irlandais que l’on voyait arriver
au match du Tournoi en Bentley ou en Rolls Royce. Mais la première
ligne galloise, Price, Windsor et Faulkner, par exemple, venait
de Pontypool, un village qui vivait uniquement du charbon et qui
aujourd’hui ne vit plus du tout, au point qu’on lui
a supprimé sa gare. Tevor Cobner, le troisième ligne
chauve, était métallo à Cardiff. Seul J.P.R.
Williams était étudiant en médecine. Il est
aujourd’hui docteur. Gerald Davies, John Taylor et Gareth
Edwards sont ex-journalistes de… rugby. Comme dans le sud
rural de la France, le sport-roi donnait dans la promotion sociale.
Mais le Pays de Galles de ces années-là ne constitue
pas seulement la chronique d’un temps révolu. Ces jeunes
hommes réinventèrent le rugby, comme les « All
Blacks » avant eux et les Australiens plus tard.
Tout débute en 1967, quand les Beatles sortent « Revolver
» et préparent « Sergent Pepper’s Lonely
Heart Band ». Un certain Ray Williams devient le premier directeur
technique national de l’histoire du rugby mondial. Il s’entoure
d’un « coaching comittee » et d’un comité
de sélection. Il crée le « squad system ».
Il s’agit alors d’une révolution qui consiste
à réunir les meilleurs joueurs de la Principauté
en dehors des stages d’avant-match (du Tournoi des Cinq Nations).
Voilà pour la pratique. Pour la théorie, en janvier
68, naît dans un ouvrage intitulé « Back Row
Forward Play » (« Le jeu de la troisième ligne
»), la ligne de force et le fil rouge du nouveau jeu gallois
: la « continuité ». Pour cela, une seule chose
à faire pour chacun des avants, les gros piliers compris
: « Aider le porteur du ballon ». Aussi, Faulkner sera-t-il
surnommé le « pilier galopant ». Bref, les avants
sont des joueurs comme les autres, leur tâche en mêlée
et touche ne suffisent plus. Ray Williams, son compère Cliff
Jones, le premier capitaine de la bande, John Dawes suivent les
principes des théoriciens néo-zélandais, comme
John Saxon, ou français, tel René Deleplace, auteur
de « Rugby de mouvement, rugby total ». Ce dernier,
alors complètement ignoré dans son pays, à
l’exception d’un grand joueur en fin de carrière
nommé Pierre Villepreux.
Il faut maintenant ajouter ce qui restera essentiel de cette folle
époque de rêve. La touche de génie. Gareth Edwards,
un corps trapu et tonique, un visage à la Lord Byron, J.P.R.
Williams, des rouflaquettes à la Conan Doyle, une chevelure
à la Dorian Gray, Barry John, le sosie de Paul McCartney,
et Phil Bennett, l’allure d’un enfant chétif.
Tous, aujourd’hui, apparaissent dans les Quinze du Siècle
qui fleurissent ici et là. Sans doute, Gareth Edwards, le
demi de mêlée, est à placer au dessus de tous.
Il est au rugby ce que Pelé ou Maradona sont au football.
Il changeait le cours d’un match d’une passe renversée,
d’une accélération ponctuée d’un
coup de pied à suivre et terminé par un cadrage débordement.
De 1969 à 1979, ces bons petits diables remporteront huit
Tournois des Cinq Nations, dont six seuls à la première
place, et trois Grands Chelems, en 1971, 1976 et 1978. Mieux même
: de 1976 à 1979, ils ne seront jamais battus par une autre
équipe britannique. En revanche, les « All Blacks »
ne leur réussiront pas trop bien. 1969, 1972, 1974, 1978
sont autant d’échecs. Seule, l’équipe
de France de 1977, emmenée par Jacques Fouroux accompagné
des Rives, Skrela, Paparemborde viendra à bout de cette joyeuse
bande. Une victoire 16 à 9 au Parc des Princes et un Grand
Chelem. Mais l’année suivante, à Cardiff, le
choc des Géants rend la suprématie aux Gallois (16-7)
guidés par la paire hors-pair, Gareth Edwards / Phil Bennett,
car Barry John, l’autre ouvreur de légende s’est
déjà retiré en pleine jeunesse. Phil Bennett
inscrit ce jour-là deux essais et en transforme un. Edwards,
dont c’est le dernier match international, passe un drop.
Depuis, sa statue trône au beau milieu d’un centre commercial
de Cardiff. A la Saint David, patron de la Principauté, on
y jette des bouquets de jonquilles, comme pour en appeler au printemps
du rugby. Comme quand celui-ci était enseigné dans
toutes les écoles galloises à raison de cinq heures
par semaine. Quand les Beatles chantaient. Quand l’«
Orchestre Rouge » jouait juste.
Jean-Louis Ivani

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