Onze…

«Le Onze, sortez ! Sortez du regroupement !»
Trop tard, cette buse en jaune me siffle.
« Plaqueur plaqué, vous ne faites pas l’effort de sortir !
- Mais…
- Vous voulez dix mètres ? »
Je ferme ma gueule. Il n’a pas vu que la jambe, que dis-je, le tronc d’arbre du deuxième ligne adverse m’empêchait tout mouvement. D’ailleurs il l’a fait exprès, ce con, vu le clin d’œil vicieux qu’il m’a glissé lorsque cette partie de Mikado humain s’est terminée.
Je n’ose pas regarder le banc de touche. ’’Le Grec’’ doit être fou, s’il le pouvait il m’aurait déjà mis l’abri des entraîneurs à travers le portrait. C’est le troisième ballon que je rends : un en-avant sur une chandelle, un autre sur une passe dans les chaussettes – voire même dans les crampons - de ’’Girouette’’, et là, allez savoir pourquoi, j’ai décidé d’aller me disloquer sur la deuxième ligne adverse, comme ça, par plaisir. Deux types qui pèsent deux fois mon poids. Même pas l’occasion de discuter avec eux, l’un est Géorgien, l’autre possède une trentaine de mots de vocabulaire.
Je sens sur ma nuque le regard attristé de mon jumeau, mon compère de l’aile opposée. Une équipe de rugby, c’est comme un avion : les deux ailes ne se voient jamais, ne se fréquentent pas, mais faut qu’elles soient foutues pareil pour que le tas de ferrailles puisse voler. Avec ’’Friture”, on ne se croise jamais. Mais on s’aime. C’est même moi qui l’ai baptisé ’’Friture’’, car avec cette fâcheuse tendance qu’il a à éclater après chaque plaquage qu’il reçoit, on dit qu’il y a de la friture sur la ligne. C’est fin… De loin, on s’observe, on se jauge, on se regarde. Quand on fait une boulette, idem. On se mate et on se marre. Là, il ne rigole pas. C’est sûrement ce qui me fait le plus mal.
Quoique non. A bien y réfléchir, c’est un autre regard, celui de ’’Barrique’’, notre talon, qui est le plus cruel. On y lit un «putain encore une mêlée à cause de tes conneries» qui me laisse à penser que ma voiture devrait être couverte de cirage d’ici 48 heures. On ne vexe pas un talonneur grossiste en chaussures sans s’exposer à ce genre de choses. Il traîne les pieds. Ca sera trois litres de cirage pour ma Peugeot. Et merde…
Je suis donc ’’onze’’. Ailier. De toute façon j’y étais condamné. Je suis né le onze novembre 1971. A Carcassonne, dans l’Aude (département numéro… 11). J’ai commencé le rugby à onze ans. J’ai marqué mon premier essai au bout de mon onzième match avec l’équipe première. Il y a onze marches pour arriver chez moi. Il y a onze rayures sur mon maillot, cinq rouges et six bleues. Mais je n’ai que dix doigts, ce qui peut expliquer ma maladresse du jour, pour peu qu’on soit de mauvaise foi. Je pèse officiellement 88 kilos… Huit fois onze. Je fais un mètre quatre-vingt-sept soit... 17 x 11… Ma première voiture fut une Renault 11. Nous sommes onze enfants dans la famille. C’est usant, pas vrai ? Je pourrais multiplier les signes du destin comme ça, à foison. Je suis l’incarnation d’un multiple de onze, et c’est humainement assez réducteur.
Quand vient la onzième minute, des fois, j’angoisse. C’est une sorte de pile ou face. Un saut dans le vide. C’est le cadrage débordement de ma vie, ou bien la boulette qui vous condamne au banc, voir pire, à la réserve.
Je suis donc ailier, et vous voulez savoir pourquoi ? Parce que je cours le 100 mètres en onze secondes. Celui qui s’étonne encore à cela n’a rien compris à ma vie. Médiocre défenseur, mauvais relanceur, mais tellement difficile à rattraper une fois en mouvement. Aucun entraîneur n’avait su résister au charme trompeur de la gazelle potentielle. J’ai toujours joué, même mauvais, même un lendemain de cuite, même une veille d’enterrement. Même fâché avec ’’Le Grec’’, qui a pourtant usé son prose sur les bancs biterrois, narbonnais, catalans, et même bretons, et qui devrait faire la distinction entre un crack et une chèvre. Mais je ne suis pas une chèvre, je suis une gazelle.
Il n’empêche que la gazelle, aujourd’hui, elle va chopper un rhume des foins à force de brouter l’herbe. C’est le onzième plaquage que je ramasse. J’ai compté et je vous interdis de rire. Parce que sinon, des dents, c’est à peine onze qu’il va vous en rester.
Je ne sais pas ce qu’ils ont aujourd’hui à la charnière. En théorie, une charnière, ça coulisse, ça s’articule, ça bouge. Là, que ce soit ’’Girouette’’ ou ’’Tiozzo’’ ( on appelle notre 10 ainsi parce qu’on a l’impression, parfois, qu’il joue avec des gants de boxe tant il est agile au moment de faire ses passes ) ils m’envoient immanquablement au carton. C’est le Géorgien d’en face qui se marre, avec ses biceps gros comme mes cuisses. J’ai tout essayé : le crochet, le cadrage, la feinte de passe, le jeu au pied. La prochaine fois ce sera un billet d’avion pour Tbilissi, et encore je lis dans son œil bovin qu’il ne doit être corruptible qu’après avoir ingurgité une grande quantité d’un alcool à brûler local.
Mi-temps. 11 à 6 pour eux. La malédiction frappe encore, le onze s’incruste au tableau d’affichage maintenant. ’’Le Grec’’ passe une savonnée monumentale aux gros. On ne sait même pas pourquoi. Moi je bouffe mon orange, je visse mes crampons, et je regarde ’’Friture’’ qui n’a pas eu une balle à négocier. Enfin, quand je dit qu’il les négocie, c’est pas vrai, il négocie rien du tout : il fonce. Dans l’adversaire, dans l’arbitre de touche, dans le poteau de l’en-but, il s’en fout, il court droit, point. Un peu comme moi, finalement. Sauf que lui il a le quatorze. Et ça change tout.
Parce que moi, si j’avais eu le 14, si je suis l’impitoyable logique mathématique qui guide mon destin, je n’en serais pas là. Je serai né un 14 d’un mois quelconque de l’année 1974, dans le Calvados. Et Caen, comme terre de rugby, pardon, mais j’ai vu mieux. Je poursuis… Un ailier qui court le 100 mètres en 14 secondes, soit c’est un asthmatique, soit c’est un Ecossais. Je n’ai jamais vu un seul ailier calédonien semer qui que ce soit sur le sol français, pas même le juge de ligne. Plus subjectif : je préfère la Renault 11 à la Renault 14.
C’est le sifflet de l’arbitre qui m’arrache à mes songes, et c’est mieux ainsi, car j’allais dire des conneries.
’’Girouette’’ tape le coup d’envoi. Sur mon aile, quel hasard ! Les gros font le nécessaire, ’’Girouette’’ se penche, ’’Tiozzo’’ me sert et m’expédie sur mon copain géorgien.
Je me réveille une éternité plus tard, chambre onze, à la clinique, avec une partie du nez sur mon visage, l’autre étant, selon des sources proches de l’enquête, perdu quelque part entre le stade municipal et Tbilissi. Les copains se marrent : j’ai onze points de suture au dessus de l’arcade gauche. Il paraît que j’ai joué onze secondes de la deuxième mi-temps.
C’est au moment ou le médecin est venu me faire les soins que j’ai, je crois, définitivement pété les plombs. Gentil, le toubib me dit. :
«Le rugby, quelle idée. Quel sport de brute… Vous devriez essayer le foot.
- Pourquoi ?
- Y a moins de risque de collisions, déjà. Il y a moins de joueurs sur le terrain, ça se joue à onze contre onze.»
Connard…

Julien Pierre



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