’’La passe est une offrande’’
: Jean Dauger
Bayonne est une ville placée
sous le signe deux. Une ville sur deux cours d’eau, une ville
sous deux clochers. La légende de son rugby ne fait pas exception
: elle s’est construite sur les épaules de piliers
de marbre et d’airain mais aussi avec les gestes aériens
de ses grands trois-quarts. Un double visage que peu de clubs français
présentent. Il donne à la longue histoire de l’Aviron
Bayonnais un sentiment mêlé d’équilibre
et de sérénité, celui-là même
que l’on retrouve lorsque le soir tombe sur les rives brumeuses
de l’Adour.
Jamais un joueur et son club n'ont fait qu'un comme Jean ''Manech''
Dauger et l'Aviron Bayonnais.
Il est né le 12 novembre 1919 à Cambo, au Pays Basque.
A 15 ans, il aborde, béret à la main, le président
Georges Darhan pour lui demander de réaliser son rêve:
jouer à l'Aviron Bayonnais. Quinze jours plus tard, incorporé
dans les tous jeunes juniors, ''Jeannot'' réussi, en chaussettes,
son premier drop. On lui trouve bien vite une paire de chaussures
de rugby et, à l'ouverture, il forme pendant deux ans, avec
Tastet, le tandem d'une fameuse équipe qui parvient en demi-finale
du championnat de France.
Dès la fin de la saison, Jean joue quelques matchs en première
équipe. Il est époustouflant...
Alors seulement âgé de 18 ans, il était déjà
un grand de ce jeu, traversant les défenses soudainement
réduites à l’immobilité, dérisoire,
de soldats de plomb que passerait en revue un général
fantasque et frisé, tête droite et fière sur
un corps d’Apollon.
Le fait n’était pas passé inaperçu. Le
club de rugby à XIII professionnel de Roanne l’avait
acheté pour une bouchée de pain en 1937 et ‘’Jeannot’’
ne s’était jamais caché pour préciser
qu’il avait été vendu par ses parents, «
avec mon frère en plus » avait-il ajouté. On
n’a rien inventé aujourd’hui, voyez-vous…
Il aura le temps de devenir champion de France et international
de l’autre rugby avant de revenir à Bayonne, toujours
en possession de son incomparable talent. Illustration de la ''manière
bayonnaise'', il est champion de France en 1943, avec son club ''natal''.
Attaquant numéro un, aussi bon défenseur, Jean Dauger
est, sur le terrain, un modèle de patience, car nul n'est
plus marqué que lui. Que de placages à retardement
à son adresse ! De sa part, jamais un réflexe brutal,
un geste de représailles !
Parce qu'il a joué deux petites années dans le rugby
à XIII rémunérateur, Jean Dauger ne connaîtra
pas la carrière internationale qui aurait dû être
sienne. Il sera requalifié en 1945 et découvrira le
Tournoi des Cinq Nations en 1953, « comme un junior »
dira-t-il. En raison du diktat des Anglais, à l’époque
intransigeants avec les sacro-saintes règles de l’amateurisme,
l'équipe de France aura dû se passer du « meilleur
centre de tous les temps » disent les observateurs. Sans ces
longues années de grisaille, il compterait bien cinquante
sélections et d’autres titres de champion de France.
Avec la télévision d’aujourd’hui, il serait
une idole… Il n’aimait pas ce mot : il préférait
celui d’exemple, poursuivant la lignée de ses formateurs,
le ‘’Gallois-Bayonnais’’ Harry Owen Roe
en tête qui lui fit ses premières passes.
Pour tous ceux qui élèvent le rugby à la hauteur
d’un art, Jean Dauger a été le premier créateur,
le père, grand-père, inspirateur d’une grande
lignée de trois-quarts centre altruistes, élégants,
inspirés. Maurice Prat et Roger Martine, les frères
Boniface, Maso et Trillo, Sangalli et Bélascain, Codorniou
et Sella, tous sont des enfants de Dauger. Avant-guerre puis à
la Libération, il fut l'attaquant vedette du rugby français.
Puissant, racé, en un mot magnifique, le centre bayonnais
incarna le jeu qui plaît et qui gagne. Héros de plusieurs
générations dans les deux rugbys, le treize professionnel
et le quinze amateur, modèle et référence,
il a donné à la passe et au cadrage-débordement
ses lettres de noblesse qui se transmettent encore aujourd’hui.
Transmettre : s'il est un mot pour résumer Jean Dauger, et
c'est un sacrilège, c'est bien cet art de faire passer le
ballon comme un frisson pour l'offrande, pour faire marquer le partenaire,
l'ami, pour le décaler, lui offrir l'air et l'espace. Jean
Dauger a transmis sa passion pour le geste juste.
Il reviendra donc tenir une brasserie au centre ville, tiendra la
baraque à l’Aviron et éleva ses trois filles
avec sa merveilleuse épouse Annie.
Jean Dauger fut l’ami des plus grands. Il enseigna le rugby
aux enfants de riches de Lys-Gentilly, avait loge ouverte à
Roland-Garros, distillait quelques bons mots au cours de mémorables
virées sur le paseo de San Sebastian. Parlant de tel attaquant
plus fougueux que technique, il avait dit : « Celui-là,
il est meilleur à un contre deux qu’à deux contre
un ». Devenu journaliste, on lui doit l’expression «
les gros pardessus » pour désigner les prélats
de la Fédération Française de Rugby, engoncés
dans leurs certitudes.
Il recevait chez lui les écrivains Kléber Haedens
et Antoine Blondin. Ce dernier écrira le 15 novembre 1956
sur cette « sorte de génie du ballon ovale »
:
« J'ai vu Jean Dauger chez lui, à Bayonne. Je n'hésite
pas à déclarer que parmi les athlètes que j'ai
eu l'honneur de rencontrer, c'est une des personnalités qui
m'ont le plus impressionné ! Une grande passion enflamme
cet homme, un feu couve sous cette statue harmonieuse, que chaque
geste à la fois exprime et contient. L'intelligence, la sensibilité,
le muscle, en font un monument en actes, dédié au
rugby. Ecartant ses mains, qui semblent toujours tenir un ballon
imaginaire, cet exilé de l'intérieur me disait qu'il
aimait son sport parce qu'il reflétait toutes les qualités
de l'existence ordinaire. C'était là une première
leçon: on est sur le stade comme on est dans la vie. Quand
nous nous séparâmes, il me souhaita seulement sur le
pas de la porte ''beaucoup d'alegria pour les jours à venir''.
C'est cette alegria, ce mot de soleil que j'emporte avec moi pour
passer l'hiver. J'ai le sentiment de l'avoir reçu comme un
ballon. »
L’annonce de sa disparition, le 23 octobre 1999, ne bouleversa
pas les manchettes la veille du quart de finale France-Argentine
de l’avant-dernière Coupe du monde. Mais elle fit baisser
les yeux de ceux qui avaient aimé le jeu d’avant, le
rugby de Jean, la beauté du geste, le temps qu’il faut
pour en parler et toute l’émotion qui s’y rattache.
Ce soir-là, dans sa suite de l’hôtel Marrion
à Dublin, Jo Maso, devenu manager du XV de France, a appris
la funeste nouvelle à André Boniface. « C'est
un morceau de notre vie qui tombe. Il a été le premier
des messagers. En 1968, Maurice Prat et Roger Martine avaient invité
à Lourdes tous les jeunes centres à venir passer quelques
moments, en faisant des passes, en parlant beaucoup. C'était
extraordinaire, émouvant. Jean Dauger était là,
au milieu de nous, avec son éternel sourire. Il restera au
fond de nos cœurs car on l'a aimé. Il n'engendrait que
du bonheur, cet homme exquis…»
A une période où il commençait à ne
plus savoir où il avait trouvé tant de cèpes
la dernière fois dans l’arrière Pays Basque,
il avait murmuré : « Je n’ai plus de mémoire,
je n’ai que des souvenirs… »
Je garderais toujours l’image d’un soir d’automne
où, rejoignant des copains au Garage de la Nive, je passais
devant sa grande photo de l’entrée, tombant alors nez
à nez avec le vieux monsieur, s’excusant de son statut
d’icône par un petit sourire malicieux.
La mort ne plaque pas un mythe : Hermès en crampons, messager
de l'attaque, Jean Dauger fixe à jamais les plus nobles idées
de ce jeu. A l’unanimité, par acclamations, le Conseil
municipal de la ville de Bayonne donnera son nom au Parc des sports
‘’Saint-Léon’’. Le 3 juin 2001, l’inauguration
officielle dévoilera sa statue de bronze à l’entrée.
Sur son socle, une phrase fétiche du grand joueur : «
La passe est une offrande ». Le résultat du match qui
a suivi est accessoire, disons seulement qu’il y avait sur
le terrain trois des petit-fils du maître, Vincent Etcheto,
Thomas et Julien Ossard…
Il paraît que la beauté sauvera le monde. Le regard
et les gestes de Jean Dauger ont sauvé bien des après-midi
désertées par le soleil et l’esprit. Quand,
de sa ligne de but, il décidait de partir comme partent les
grands migrateurs attirés par des signes qu’eux seuls
perçoivent. Le ballon dans ses deux mains, devant le buste
haut et droit, comme on porte un calice, et les défenses
adverses qui s’écartent, se distendent et se trouent
dans une étrange facilité. A leurs sommets intouchables,
la justesse et la précision finissent en un sentiment de
beauté lente. Les gestes miraculeux se déposent alors,
pour l'éternité, dans les mémoires à
jamais fertiles des hommes d'Ovalie, comme des poussières
d'étoile.

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