LA MÊLÉE

Menacée dans sa forme actuelle, la mêlée illustre pourtant la philosophie du rugby, sport fondé sur l’effort collectif. Elle reste encore une phase importante du déroulement d’une rencontre. La « maison du ballon » est un univers fermé où l’invisible le dispute au non-dit, où tous les coups – ou presque – sont permis puisque l’arbitre n’est plus alors qu’un spectateur comme les autres. Le Français Jean-Pierre Garuet, maître ès-mêlées, a rendu célèbre la « fourchette ». Ce geste (illicite mais en vogue) n’est qu’un des éléments de l’arsenal physique utilisé par les joueurs de première ligne dans ce combat au corps à corps. Plus qu’une action de jeu, elle est avant tout une question d’hommes. L’orgueil et la fierté s’y mélangent.

« La mêlée, c’est réservé aux joueurs les plus intelligents »

Que se passe-t-il sous une mêlée ? Qui le sait ?
Jean-Pierre Garuet, dit « Garuche », pilier lourdais, capable de miracles, auteur de quelques « fourchettes » et autres coups plus ou moins interdits. Alors, que se passe-t-il sous une mêlée ?
Des histoires d’hommes, forts de préférence.
Quinze ans plus tard, l’homme en parle avec toujours autant de retenue et d’embarras.
C’était un après-midi de janvier 1984 sur la pelouse du Parc des Princes : le XV de France recevait l’Irlande. Après une heure de jeu, fatigué et quelque peu échauffé par le duel sans merci que se livraient les deux packs, Jean-Pierre Garuet s’était laissé aller à planter une « fourchette » dans les yeux d’un adversaire qui tardait à relâcher le ballon. L’arbitre avait expulsé le pilier originaire de Lourdes, ce qui avait constitué une « première » pour le rugby français. « Mais on oublie de dire que, deux minutes avant ce geste malheureux, j’avais réalisé ce que peu de joueurs ont réussi à faire. J’avais en face de moi Phil Orr, l’un des tous meilleurs piliers internationaux, alors que moi je débutais ma carrière avec l’équipe de France. Eh bien, lors d’une mêlée, je l’ai soulevé dans les airs ! Ça, on ne l’a pas retenu », raconte le puni.
Clef de voûte du pack tricolore lors du grand chelem 1987, désigné « meilleur pilier du monde » par ses pairs anglophones la même année, Jean-Pierre Garuet est resté l’une des grandes figures de cette époque ayant précédé l’arrivée du professionnalisme. Moustache à la gauloise, voix aux accents de rossignol, celui que tout le monde appelle « Garuche », lui compris, doit surtout sa réputation à cet art invisible dans lequel il était passé maître : la mêlée fermée. « On a toujours donné une mauvaise image de la mêlée. Aujourd’hui encore, on continue d’en parler comme d’une affaire d’abrutis, de mecs qui s’en mettent plein la tronche. Tout cela est caricatural. La mêlée, c’est réservé aux joueurs les plus intelligents », plaide-t-il.
Fils de cultivateur pyrénéens, agriculteur lui-même après s’être lancé dans l’hôtellerie et la vente de pommes de terre, le Lourdais n’a pas eu assez d’une carrière de pilier pour comprendre comment fonctionne une mêlée. Âgé de quarante-sept ans, l’homme en parle aujourd’hui comme d’un Meccano humain, répertoriant des « leviers » (les cous des premières-lignes) et des « charnières » (les épaules), évoquant de mystérieux « fluides » entre les lignes. « J’ai toujours aimé la physique, raconte-t-il. En mêlée, ce qui est important, c’est la « force résultante ». Elle est l’addition de toutes les forces produites, individuellement, par les huit gaillards. Pour être efficaces, ces forces doivent converger vers le cou du talonneur, le but étant qu’il y ait le moins de déperdition pendant le trajet. Pour cela, les joueurs doivent être parfaitement accrochés les uns aux autres. Une mêlée, il faut d’abord que ce soit hermétique. Un centimètre de jeu entre deux gars, et tout est foutu. »
Quand il débute sa carrière, en 1974, les attelages sont loin de ressembler aux monolithes d’aujourd’hui : « Avec 85 kilos, vous faisiez l’affaire. À l’époque, les avants tiraient leur force de leur activité professionnelle. Il y avait des maçons ou des paysans qui étaient habitués à soulever des sacs de ciment ou des bottes de paille, ou encore des pêcheurs comme le Basque Diochet Manterola, qui a été mon professeur à Lourdes. Et puis, au cours de l’année 1978, le règlement a été modifié : du jour au lendemain, les piliers qui se faisaient face dans une mêlée ont eu le droit de s’accrocher avec le bras extérieur. Cette règle a eu pour effet de faire venir en première ligne des gars de plus de 100 kilos car, avec cette histoire de bras, il devenait plus difficile de remuer la mêlée adverse. »


Photo : Jean-Pierre Garuet (au centre), pilier droit d'un fameux pack français, se prépare à entrer en mêlée contre l'Angleterre, lors d'un match du Tournoi des cinq nations, gagné (29-10) au Parc des Princes, à Paris, le 15 mars 1986.

L’autre grand pilier français de l’époque s’appelle Robert Paparemborde. C’est lui que « Garuche » remplace, en 1983, sur le flanc droit de la mêlée de l’équipe de France. Côté gauche, pas moins de sept piliers se succèdent pendant le règne de Jean-Pierre Garuet. « Les piliers, c’est comme les bœufs, ça marche par paires, affirme-t-il. Quand on sent que le copain dévie un peu sur la droite, on remet un coup à gauche pour lui porter secours. Paparemborde était très fort pour cela. Lui avait une caractéristique physique qui s’est révélée bien utile pour la mêlée : ses épaules étaient en forme de bouteille de Vichy. Quand on jouait contre lui, il était difficile de bien s’arrimer à sa carcasse car il n’y avait pratiquement pas de prise. Il en a profité toute sa carrière. »
S’il ressemble beaucoup à un duel de mouflons encastrés cornes contre cornes, le face-à-face que se livrent deux piliers lors d’une mêlée n’est pas affaire d’approximations. Ce n’est pas à Jean-Pierre Garuet que l’on apprendra les ficelles du métier. « L’une des ruses les plus répandues consiste à glisser sa tête sous l’épaule de votre vis-à-vis et à la diriger vers son sternum, révèle-t-il. Une fois là, vous redressez légèrement le crâne. Cinq centimètres, pas plus. Le gars a la respiration bloquée, il est en manque d’oxygène. Vous, vous n’avez plus qu’à pousser, et c’est gagné. » L’autre grande technique relève du châtiment tauromachique. « Il faut savoir se servir de son épaule comme d’une pique de picador, continue Jean-Pierre Garuet. Vous appuyez bien sur le dessus de la tête du pilier d’en face, de telle sorte qu’il ne puisse plus remuer. Si le geste est bien effectué, vous êtes tranquille, vous pouvez même fumer une petite cigarette, il ne bougera pas. »
Mais cette science de la ruade ne serait rien sans son arsenal de fourberies et de coups défendus. Le geste de la « fourchette », qui rendit célèbre Jean-Pierre Garuet – et qui donna l’idée à ses amis d’organiser un « championnat du monde de lancer de patates à la fourchette », référence à son ancienne activité de négoce en pommes de terre -, n’est pas la plus vilaine des atteintes au « fair-play ».
Moins visible, le « coup du casque » apparaît largement plus cruel. Explication : « il faut s’entendre avec son talonneur : chacun doit tourner la tête en direction du pilier opposé afin de lui serrer le crâne à la manière d’un étau. Cela peut faire très mal. Je me souviens de gars qui sortaient de la mêlée avec des joues comme de la tôle ondulée ou avec de sacrés hématomes. Je remercie ma mère : j’ai le cuir assez dur. En équipe de France, on l’a fait aux Anglais. Ils n’ont pas trop aimé. »
Plus classiques et plus spontanés, les mornifles et autres ramponneaux ont également toujours beaucoup volé sous la coupole humaine. « En général, ce sont les secondes-lignes qui balancent des coups de poing, voire des coups de pied, au pilier d’en face. À mon époque, les arbitres laissaient faire. Le délégué, qui avait bien mangé à midi, et l’arbitre, qui était un joueur remplaçant, faisaient semblant de ne pas voir. Aujourd’hui, tout cela n’est plus possible et ce n’est pas plus mal », raconte le massif des Pyrénées.
Jean-Pierre Garuet le jure : il a davantage « reçu » que « donné » tout au long de sa carrière. « Parce que j’étais international, les adversaires prenaient un certain plaisir à m’envoyer des marrons. « Il a eu dix points de suture à cause de moi », disait l’un. « Moi, je l’ai ouvert sur quinze points », disait un autre. C’étaient leurs lettres de noblesse. Résultat, je m’en suis pris beaucoup en 17 saisons. J’ai été ouvert aux lèvres, aux arcades sourcilières et au menton. On m’a posé 167 points de suture en tout, je les ai comptés. Mais je n’ai jamais eu d’os cassé. »

Frédéric Potet



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