La Coupe du monde de rugby

Longtemps bloquée par le conservatisme des dirigeants britanniques, la Coupe du Monde a tout de suite trouvé sa place. Elle s’est toujours offerte jusqu’ici aux nations de l’hémisphère Sud.
Dans l’histoire du sport, les Français auront à jamais une place à part. Ils ne resteront pas toujours dans les mémoires comme des héros sur les terrains de jeu, mais pourront se glorifier d’être à l’origine de quelques-unes des grandes compétitions du siècle. Pierre de Coubertin a réinventé les Jeux Olympiques, et Jules Rimet créé la Coupe du Monde de football. Albert Ferrasse pense rejoindre ces glorieux prédécesseurs quand, à la fin des années 70, il lance l’idée d’un Mondial de rugby calqué sur le modèle du football.
Certes, dès 1947, Alfred Eluère, alors président de la Fédération française de rugby, avait déjà proposé une compétition regroupant les grandes nations du Nord et du Sud. Mais les membres de l’International Board, instance suprême du rugby, avaient rejeté ce projet, jugé « complètement farfelu ».
Un quart de siècle après cette tentative, le truculent Albert Ferrasse, qui préside alors le rugby hexagonal, reprend l’idée à son compte. La crainte de perdre la mainmise sur la direction d’un sport qu’ils ont inventé, pousse les pontifes de l’International Board à bloquer les velléités modernistes du Français. Mais l’affaire est en marche et rien ne pourra l’arrêter. Déjà se profilent à l’horizon de nouveaux contestataires de l’ordre établi, de nationalité australienne, qui se présentent avec des arguments autrement plus probants que ceux de « Tonton » Ferrasse. A leur tête se trouve le milliardaire David Lord, et son projet a beau être jugé « irréaliste » par le Board, il fera son chemin.
En coulisse, Nicolas Shehadie, président de la Fédération australienne, parvient à convaincre les Néo-Zélandais et les Sud-Africains du bien-fondé de l’épreuve. Le puissant dirigeant a l’avantage de posséder une chaîne de télévision. Le putsch n’est plus très loin, d’autant que les nations de l’hémisphère Nord – hormis l’Écosse et l’Irlande – adhèrent à l’aventure, et le 22 mars 1985, au pied de la Tour Eiffel, à Paris, les seize membres de l’International Board votent à l’unanimité la création de la Coupe du Monde de rugby. Elle se déroulera conjointement en Australie et en Nouvelle-Zélande, en 1987.
Dans une ambiance de kermesse, la première « Coupe William Webb Ellis » s’ouvre à Auckland. Seize pays sont invités, sans match qualificatif. L’Afrique du Sud, mise au ban des nations pour cause d’apartheid, ne participe pas à la compétition. De cette première, on retient le rugby agréable joué dans un climat festif respirant encore l’amateurisme (le XV australien prépare sa demi-finale en s’échauffant sur le parking du stade, entre les voitures). La victoire des Fidji sur l’Argentine (28-9) surprend les spécialistes. Les All Blacks affolent les préposés au tableau d’affichage. Les Français, auteurs d’un Grand Chelem dans le Tournoi des cinq nations, commencent de manière pénible le Mondial. Un nul contre l’Écosse (20-20), puis un peu convaincant quart de finale face aux Fidjiens (31-16) ne présagent rien de bon.
Le méprisant Alan Jones, entraîneur des Australiens, se frotte les mains à l’idée de rencontrer le Coq français au stade des demi-finales. Il se trompe, car va se dérouler au Concord Oval de Sydney, un monument érigé à la gloire du jeu, un match comme on en voit peu. Sublimes de générosité, étourdissants d’enthousiasme, les trente protagonistes livrent une partie d’anthologie (30-24 pour la France, qui l’emporte sur un essai de cent mètres), de celles que les nostalgiques se rappellent longtemps après. Tous les témoins sont unanimes : « Nous venons de vivre le plus grand match de tous les temps. » Émoussé, le XV tricolore perd la finale face aux Néo-Zélandais (29-9). La logique est respectée. Le roi d’Europe s’incline face au roi du monde.
L’édition 1991, organisée par l’Angleterre (et les 5 nations), ne laissera pas une trace indélébile dans l’histoire de ce sport. Les îles Samoa apportent une certaine fraîcheur en passant le premier tour. La France, dans une ambiance viciée, sur fond de conflit financier, sort sans gloire face à l’Angleterre dans un quart de finale houleux, au Parc des Princes (19-10). Le « Pelé du rugby », Serge Blanco, méritait d’autres adieux. C’est un Australien, David Campese, qui brille. Il abat l’équipe anglaise, dans une finale paradoxale (12-6). L’Australie, adepte du rugby total, montre surtout ses capacités défensives, alors que le XV à la Rose produit plus de jeu en un match qu’en toute une année. Mais le dieu du rugby reconnaît les siens.
La Coupe du Monde 1995 sera celle de l’émotion. L’Afrique du Sud réintègre le giron du sport mondial et orchestre cette édition. La Nouvelle-Zélande, à l’image de l’ailier poids lourd Jonah Lomu, marque les esprits et préfigure déjà le rugby du IIIe millénaire. Les héros australiens de 1991 sont fatigués et la France arrête sa course en demi-finale, face aux Springboks, dans des conditions apocalyptique. Le match, disputé sous un déluge, voit les Français frôler la victoire quand Benazzi échoue à 10 centimètres de la ligne (19-15). Dans l’autre demi-finale, les All Blacks font exploser l’Angleterre (45-29), porteuse d’un rugby d’un autre âge.
En finale, les coéquipiers de Lomu ne se heurtent pas à une équipe mais à l’Histoire. « Nous n’étions pas quinze, nous étions 44 millions », déclare François Pienaar, le capitaine des Springboks, victorieux (15-12 en prolongations). Nelson Mandela, rayonnant, peut remettre la Coupe du Monde aux Springboks, champions d’un sport qui est encore celui de la minorité blanche. Noirs et blancs se mêlent pour un temps dans un élan de joie unanime. Ce geste inoubliable a fait, à lui seul, du Mondial de rugby un événement universel.

Éric Camacho



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