Camillot
On s’asseyait au coin
du feu. La tête bouillante, le cul gelé. La vieille
pendule tricotait le temps. Dehors, décembre frissonnait.
Un fumet de bouillon de poule s’échappait du toupin.
Dessous, quelques brochettes de grives grillonnaient doucement sur
les braises. On se taisait. On était moitié bourrés.
Et le silence de la jeune nuit nous allait bien. Il était
vaporeux. Une paix légèrement nauséeuse. Brouillard
à peine exquis de mauvais Sauternes. Un chat-huant, le touloulou,
criait parfois dans les bois. Le chien rêvait déjà.
Depuis un moment le vieux Camillot n’avait rien dit. Devant
la cheminée qui ondoyait en rougeoiements, il avait avancé
ses lèvres en une moue perplexe. Son crâne, maintenant
privé de béret, brillait très blanc dans la
valse des flammes. On aurait pu craindre qu’il cramât,
comme du lait, en taches noires et rousses.
- Eh oui, eh oui, eh oui…, on a encore perdu à noste…
Camillot avait parlé doucement en détachant les syllabes,
en marquant bien les ’’r’’, avec le ton
démodé de ceux pour qui le français est la
deuxième langue. Une langue, celle des instituteurs, que
le vieux respectait profondément, qui lui faisait un peu
peur mais dont il était fier de pouvoir user avec minutie.
Simplement, il ne pouvait s’empêcher de la saupoudrer
de patois, comme du sucre glace sur la tourtière.
Eh oui, on avait encore perdu chez nous, à noste, à
l’oustaou, à la maison.
Et nous, on s’en foutait un peu. Le comité avait annoncé
dés l’automne que personne ne descendrait cette saison.
Manière de faire plaisir à un club minable de banlieue
dont le président était député…
Alors nous, huitième ou avant-derniers…
Mais le vieux Camillot, lui, ne s’en moquait surtout pas.
Chaque défaite sur notre pré – heureusement,
elles étaient quand même rares -, le plongeait dans
une profonde mélancolie, une tristesse muette qui nous peinait
un peu. N’en était-on pas responsables…
On apercevait sa lourde silhouette à la sortie des vestiaires.
Un peu loin, il nous regardait comme qui assiste au défilé
de quelques condamnés. Il se taisait. Personne ne le dérangeait.
Il était seul. Les aboyeurs du bord de touche, les soiffards
de la buvette, les compagnons de la belote, les équipiers
de la pétanque : tous respectaient sa solitude et l’avaient
abandonné à son silence. Comme s’ils avaient
deviné que ce n’était pas le moment de lui demander
quelque chose, et surtout pas un coup à boire. Le rosé
en pleurait dans les verres… Même son chauffeur - un
vieux garçon timide qu’il réquisitionnait le
dimanche moyennant un gueuleton -, n’osait pas troubler le
chagrin palpable que l’on devinait sous le gros velours du
vieux.
Enfin il finissait par s’enfoncer dans le siège déglingué
de la vieille deux-chevaux - la sienne, pour les chemins sans permis
-, et d’un doigt autoritaire indiquait au chauffeur la direction
du bistrot.
Là, il allait directement voir le patron et lui glissait
dans l’oreille : «tiens, te voilà dix mille,
tu donneras à boire aux drôles !...»
Avec un clin d’œil complice, le bistroquet escamotait
le billet de cent francs.
Nous, on était censés ne pas savoir qui payait le
blanc liquoreux, un Sauternes de contrebande qu’un supporter
tenait de son beau-frère vigneron à Fargues, près
de Langon. Après une semaine de flotte au lycée, on
en goûtait la suavité sucrée, une boisson friandise
pour les presque mômes que nous étions. Et puis on
savait ce que cette épaisseur un peu pâteuse cachait
d’alcoolisé, planquait de cuite prohibée à
l’horizon de ces dimanches soirs tristes où les lundis
nous attendaient à la maison.
Le vieux Camillot restait en retrait. Silencieux toujours. Il écoutait
le brouhaha. L’œil vif derrière ses lunettes rondes
de la Sécurité sociale. Il piquait une explication
à droite, une vague excuse à gauche, une tactique
foirée, une combine ratée, une mêlée
qui bouge trop, un ailier trop lent, un arbitre très con,
un pas de pot, un poteau de touche : enfin toute une jacasserie
de poulailler vaincu et chauffé au Sauternes.
Le vieux Camillot, ça lui suffisait pour éponger sa
tristesse. Un petit sourire éclairait assez vite sa lourde
face. Il nous savait gré, avec nos explications braillardes,
d’avoir dévoilé quelques secrets de ce jeu qu’il
aimait tant, qu’il aimait plus que tout par on ne sait quel
mystère profond…
Lui-même, pourtant un colosse, n’avait jamais joué.
Le père mort à Verdun, la guerre, les boches, la mère
qui interdit, le travail dans les bois, la gamelle à assurer
pour toute la famille, les dimanches à faire le champ après
une semaine à gemmer, les bêtes à s’occuper,
pas de voiture, le bourg trop éloigné… Voilà
comment celui – il en était persuadé en secret
- qui aurait pu être un seconde ligne d’anthologie,
n’avait jamais touché un ballon.
Il en ressentait comme une défaite de la vie, loin devant
les propriétaires qui l’avaient exploité, les
curés qui l’avait excédé, les politicards
qui l’avait déçu, surtout ceux pour qui il votait…
Mais une défaite loin devant c’est toujours un peloton
de misères qui s’égrène. Camillot l’avait
regardé passer avec tranquillité ce peloton…
La nature, avec les kilos et la force, lui avait donné une
sérénité benoîte.
Un jour, il était tombé sur un livre comme une poule
qui trouve un couteau : Le droit à la paresse, de Lafargue,
le gendre fainéant de Marx. Il en était resté
ébloui et avait décidé une fois pour toutes
de travailler le moins possible.
Pourtant Camillot se déclarait communiste comme à
la campagne ; c’est-à-dire forcément un peu
anar puisque l’ennemi c’était le curé,
le propriétaire et les gendarmes, bien entendu. Ceux-là
ils les avaient dans le collimateur.
Il possédait une vraie générosité, une
générosité de pauvre, un cœur à
peu prés aussi gros que son bide. Alors, les soirs de défaite,
comme ce soir là, d’une voix un peu solennelle, au
bistrot et aux deux ou trois petits jeunes qui traînaient
encore, il nous avait dit cette phrase sublime, une des plus belles
qu’il nous sera donné d’entendre, et pour longtemps,
pour la vie :
- N’as qu’a beneus a l’oustaou, ban minya quaouques
tourts…
Vous n’avez qu’à venir à la maison, on
va manger quelques grives… Et c’est comme ça
qu’on se trouvait devant la cheminée où la ventrèche
suait entre les délicieux oiseaux encore gras des vendanges.
On refaisait le match. On enseignait Camillot. Il était attentif
comme un écolier, goulu de nos vagues lumières…
- Eh ho, eh oui…
Il ponctuait, emmagasinant les complexités de ce jeu comme
un avare qui range sa cassette.
Des fois, bizarrement, il se mettait à gueuler :
- Ban pas cula !
On ne va pas reculer ! Cette vocifération on l’entendait
souvent au bord de la touche. On savait que c’était
le vieux Camillot qui nous la lançait, comme une bouée
alors qu’on prenait l’eau de tous les côtés
de la mêlée.
- Ce Camillot, quel gulère ! râlait quelque pisse-froid
qui n’avait jamais fait quoi que ce soit pour le club, pour
nous, pour le village, pour le rugby…
Des «cagues mindres, des chie-menus», disait le vieux
qui leur foutait une trouille terrible.
Gulère, gueulante, hurlements de passion, cris d’amour
lancés dans l’indifférence des nuages et le
vol maniéré des pies. Des yeux en l’air comme
une DCA. Des mains de bûcheron assassin. Et la bouche qui
souffle, à peine mouillée de rosé. Et le béret
qui s’en va taper des têtes inconnues pour leur expliquer,
d’un violent coup de feutre, que le rugby, c’est comme
ça et pas autrement, chez nous, sur notre pré…
Malgré son âge, Camillot se battait beaucoup sur les
bords de la touche. Mais il se battait à l’ancienne.
Il faisait mal mais sans méchanceté. A coup de sabots
et de béret. Il se battait pour nous. Pour les marrons qu’on
avait pas su mettre, pour ceux qu’on avait reçu. Et
même à 75 ans passés, il nous sauvés
des pires batailles, des humiliations que nos corps d’adolescents
endossaient comme des insultes au clocher.
D’un œil, entre deux touches, on voyait son béret
valser contre la main courante comme un corbeau affolé. On
se disait : il est là le vieux, au moins lui il ne nous laisse
pas tomber, et peut-être que ce soir il va finir par nous
inviter… Et le soir il nous invitait. Nous étions tellement
heureux de ne pas rentrer chez nous et d’y retrouver le sac
du pensionnat.
Là, dans la cuisine sombre de la ferme, le vieux essayait
de nous parler français. Il avait du mal. On le voyait à
ses mimiques. Mais comme il ne disait que des choses bonnes, de
belles colères allumées d’irrévérences,
nous apprêtions nos impatiences en goûtant son anarchisme
du fond des bois.
On était une espèce de public choisi, par lui, le
vieux Camillot, le libertaire de la bande, le lecteur de Lafargue,
celui que le curé honnissait, celui qui se battait sur le
bord de la touche, celui qui buvait vingt rosés à
la buvette sans broncher, celui qui nous aimait…
Camillot nous aimait vraiment, taiseux ou gueulant, sincère.
Mais, à travers nous, on savait très bien que c’était
le rugby qu’il adorait plus que tout.
Le vieux était redoutable à la belote et encore supérieur
à la pétanque. Il était aussi le meilleur chasseur
de palombes du canton, champion du monde des palombières.
Mais il pouvait passer des milliers d’oiseaux bleus dans le
ciel d’octobre qu’il n’aurait jamais imaginé
être ailleurs qu’au pré, à 13h30, au coup
d’envoi de l’équipe réserve.
On se souvient tous d’un dimanche matin où il a été
sélectionné pour disputer une finale de pétanque
l’après-midi. Un concours important, genre une moitié
de cochon à gagner. Il n’en fut bien évidemment
pas question. Le type devait être absolument «ou prat»,
au pré pour le lever de rideau des juniors.
Et, adieu jambons !, il y était. Le béret vissé
et véhément, l’assurance pesante de son quintal,
ses lunettes déjà embuées et ses pièces
de monnaie parsemées sur le chemin des rosés.
Il était royal. Impeccable. Déjà bien arrosé
par le concours de pétanque du matin. Et il gueulait : «Dessous
les petits verts !», si peu qu’on tape un coup de pied,
avec cet accent français d’avant-guerre qu’il
avait appris à l’école primaire.
Un jour, un soir, devant la cheminée, une espèce de
dimanche d’hiver morose, il nous a dit simplement : «Je
vais crever, les drôles, c’est le «hityeu»,
le foie. Ils m’ont trouvé une cirrhose. Pourtant j’ai
jamais eu mal au foie. Je pouvais manger trois fois de la sauce,
j’y ai jamais eu mal. Ils m’ont dit aussi que j’avais
peut-être un peu trop bu. Ah ça, on a bien bu ! Chez
moi on n’a jamais crevé de soif ! A la palombière,
on allait chercher une barrique fin septembre et au 15 octobre il
fallait y revenir ! Sans compter le vin bouché qu’amenaient
les invités, et les apéritifs…» Et Camillot
faisait semblant d’avoir un peu peur, mais il n’avait
peur de rien et surtout pas du Bon Dieu…
Alors nous, les drôles, on lui assurait qu’il en avait
encore pour quelques années à nous faire griller des
grives dans la cheminée et à couper l’ail pour
le tourin. Il était heureux de ce petit mensonge. Il se levait.
Lourd comme un bœuf. Il titubait un peu. Rigolait. Gueulait
: «ban pa cula !», comme si la mort était une
vieille mêlée à enfoncer. Il allait vers un
petit meuble en formica dans cette cuisine tellement de la campagne.
Il ouvrait le pauvre buffet avec des discrétions de casseur.
Il portait un tourne-disques Teppaz et un disque, le seul qu’il
ait jamais eu. Un Brassens. Il mettait systématiquement Les
passantes, trois fois de suite. Il en marmonnait les paroles dans
ses grosses lèvres. Et il pleurait doucement.
Nous, on ne savait pas où se mettre. Sa femme, «la
vieille», comme il disait tendrement, s’esbignait dans
la souillarde. Elle nous avait fait comprendre, d’un signe
de tête, que c’était pas le moment de déranger
son Camillot.
Au cimetière non plus on l’a pas dérangé,
le vieux.
Un copain avait amené une cassette. On a écouté
Les passantes. On a chialé. Depuis la tombe, au loin, on
voyait les poteaux de rugby.
Patrick Estagnet

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