LE BUTEUR

Le buteur est un homme essentiel dans une équipe de rugby. Il permet d’accumuler les points et de sanctionner les fautes adverses au tableau d’affichage. Un bon buteur doit garder son calme et sa lucidité pour résister à la pression. Acte personnel qui rejaillit sur le collectif, la tentative de coup de pied au but nécessite une concentration extrême et un entraînement quasi-quotidien. Perfectionniste, le buteur répète son geste des centaines de fois afin que celui-ci devienne un véritable automatisme. Sur le terrain, il accomplit méticuleusement le même rituel avant de frapper le ballon. Car le buteur est souvent aussi superstitieux qu’il est adroit.

«Pour devenir buteur, il faut avoir l’intelligence des courants d’air»


Photo : Pierre Albaladejo, au centre, sous le maillot de l'équipe de France, à Colombes, face à l'Angleterre, en mai 1963.

« Torpedo », « torpedo plat », « demi-torpedo » : autant de noms étranges, autant de façons de poser son ballon afin de le propulser vers les perches. Autant de manières, pour le joueur chargé des coups de pied, de soulever les foules quand l’étrange objet de cuir trouve le juste chemin.
Dès la formation de la mêlée ouverte, il a vu le troisième-aile d’en face se mettre à la faute. Un hors-jeu criard. Il entend aussitôt le coup de sifflet de l’arbitre. Il cherche des yeux le capitane, qui, sans hésiter, désigne les poteaux adverses. D’un seul coup tout change. La solitude lui tombe sur les épaules.
Jusqu’alors, au pus chaud du combat, les nerfs à fleur de peau, hargne dehors, il vivait malgré tout dans une sorte de cocon. Il n’avait pas accompli un seul geste réellement personnel, pas une seule action qui ne soit destinée à améliorer le rendement de l’équipe tout entière. Il n’existait qu’en fonction des uns ou des autres, de leurs positions en attaque ou en défense sur l’échiquier du terrain, qu’il balayait sans cesse du regard. Il n’était rien d’autre qu’une petite part d’un grand corps en pleine action et le voici soudain devenu un acteur seul en scène. Ou dans la peau d’un athlète de sport individuel, lui qui a choisit le jeu le plus collectif qui soit.
Mains sur les hanches, les quatorze autres regagnent leur camp en soufflant. Pour eux c’est tout bénéfice : un moment de repos toujours bon à prendre et l’espoir d’engranger trois points.
A 45 mètres dans la diagonale des perches, le buteur accomplit son rituel : pose du tee ou confection du tas de sable, essuyage du ballon et mise en place de celui-ci dans le bon axe; quatre pas de recul, deux sur le côté, inspiration, expiration, l’œil passe des poteaux au ballon, inspiration… C’est parti… Un, deux, trois, quatre. La jambe d’appui légèrement fléchie et le pied placé au demi-centimètre près (ce qu’il faut comprendre, c’est que la position du pied d’appui est plus importante encore que celle du pied qui frappe) et, venant de loin, le coup de fouet de la jambe libre en balancier…
Enfin, c’est ce que l’on voit des tribunes, ce que l’on sait. Ce dont on ne sait rien, en revanche, c’est ce tumulte intérieur qu’il faut mater. Les hurlements et les sifflets des gradins qu’il ne faut pas entendre. L’angoisse du buteur au moment du coup de pied…
En l’occurrence, il en veut au capitaine : « Quarante-cinq mètres en biais, merde ! Moi, j’aurais cherché la touche. Il me prend pour quoi, ce con ? Pour une machine ? Si je le rate, ce sera bien fait pour sa gueule ! Et personne ne m’en voudra. » Il sait très bien que c’est faux. Même si l’on affirme le contraire, on en veut toujours au buteur qui rate son coup. Et si c’est à trente mètres en face, alors là, c’est affreux. Et quand le sort du match dépend de l’ultime coup de pied, cela devient carrément l’horreur.
Être le buteur désigné d'une équipe est une lourde charge. En plus de l’entraînement classique en compagnie des autres joueurs, il faut rester seul sur le terrain et botter, botter, botter encore jusqu’à l’écœurement, chaque jour, sous tous les angles.
« On s’y fait, dit Pierre Albaladejo. Le jour où l’on accepte de devenir buteur, on sait qu’on va porter toute sa carrière durant la victoire ou la défaite de son équipe. C’est comme ça. Il faut savoir faire le vide. Les sifflets et les huées, on vit avec. J’en avais même tellement l’habitude en championnat, ça faisait tellement partie de l’environnement que, lorsque je me suis retrouvé en Nouvelle-Zélande avec une pénalité à tirer dans le silence le plus respectueux, un silence de cathédrale, ça m’a complètement paniqué. »
Alors comment, et surtout pourquoi, devient-on buteur ? Par masochisme ?
« Peut-être un peu, mais pas seulement, dit Pierre Albaladejo, car de la même manière que l’on naît rapide et que l’on devient un sprinter grâce à l’entraînement, on naît botteur et on devient buteur. Au départ, on a le don. On frappe plus vite et plus loin que tout le monde. Ce n’est pas une question de gabarit, mais de coordination naturelle et de vitesse, un peu comme on a le punch en boxe. Ensuite, c’est une affaire, une longue patience. Mais on ne deviendra jamais un vrai buteur si l’on ne possède pas un fort équilibre psychologique et, en outre, ce que j’appellerais l’intelligence des courants d’air et des vents. »
« Bala », qui possédait cet instinct, l’a affiné alors qu’il n’avait que dix-neuf ans, grâce à un joueur mythique, Max Rouzié, qui l’amena seul sur le stade de Saint-Paul-les-Dax et le fit buter sous tous les angles par un jour de grand vent : « Il se plaçait sur la ligne d’essai, parfois sous les poteaux, parfois près d’eux, parfois plus loin, à 7 ou 8 mètres. Il me disait de ne jamais regarder les perches, mais de le viser lui. Et à chaque fois, je réussissais mon coup de pied. Ce jour-là, j’ai compris ce que jusqu'alors je pressentais. »
A l’époque, le jeu était différent et les tentatives de pénalités moins nombreuses. Aujourd’hui, le buteur est devenu l’élément-clé des équipes. Un joueur comme le Gallois Neil Jenkins s’entraîne seul, chaque jour, mais aussi tous les matins précédant les matchs.
« C’est un surdoué devenu une mécanique de précision, dit Pierre Alabaladejo. Comme l’était le Néo-Zélandais Don Clarke dans le temps. A l’époque, le buteur portait des chaussures spéciales, plus lourdes et souvent à bout carré. On frappait « de pointe ». Depuis 1966, avec l’accélération du jeu, plus question de traîner de lourdes chaussures. Les buteurs, sans exception, frappent « de travers ». Le point d’impact sur le ballon se situe au-dessus de l’intérieur du pied. On gagne ainsi beaucoup en puissance. »
La position du ballon : verticale ou pointée vers les poteaux, position dite « torpedo », est fonction du vent. Vent de face : « torpedo plat » pour filer bas. Vent favorable : ballon droit pour profiter de la portance. Vent nul ou faible : « demi-torpedo », c’est-à-dire dirigé vers le but, pointe vers le haut.
Mais le buteur, c’est aussi celui qui réussit des drops, et le drop, c’est une autre histoire.
« Pour le premier test en Nouvelle-Zélande, en 1961, raconte « Bala », j’arrive avec une réputation terrible. On m’appelait «Monsieur Drop ». Un journal avait même publié la photo de mes pieds nus. C’est dire ! Et comme ils sont plats, ce n’était pas très décoratif. Bon. Arrive le match. Et histoire de ne pas décevoir le rédacteur en chef, je leur passe deux drops. Un du gauche, un du droit. Le fameux Don Clarke, mon homologue-buteur néo-zélandais, m’invite dans sa ferme, où il avait planté des poteaux. Don Clarke, c’était le super-buteur de pénalités, quasi-infaillible, mais il était incapable de passer un drop difficile. Il voulait savoir pourquoi. J’ai compris en le voyant s’entraîner : il était devenu un pur automate. Il ne pouvait réussir sa frappe que s’il avait ses appuis, au millimètre près. Il s’était tellement discipliné, robotisé, qu’il avait supprimé tout instinct. En fait, passer des drops n’est pas une affaire de buteur. C’est une question d’instinct. J’irais même plus loin. L’instinct du drop est celui d’un gibier traqué qui se défend. Et rien d’autre. Et ça, désolé, ça ne s’apprend pas. On l’a dans le sang. »
L’histoire du rugby est riche de buteurs légendaires qui terrorisaient leurs adversaires, les paralysant dans leur jeu, noués par la peur de commettre la faute qui ouvriraient les buts à l’ « assassin ».
« Bala » les cite en rafale : Don Clarke et Grant Fox, de Nouvelle-Zélande, Michael Lynagh, d’Australie, Neil Jenkins, de Galles, Diego Dominguez, d’Argentine, et pour la France, Guy Cambérabero, Pierre Villepreux, Thierry Lacroix, Paul Dedieu… Mais, au-dessus de tous, le roi des rois, le surdoué des surdoués, ne s’entraînant pas, fumant, buvant, mais insurpassable : Puig-Aubert. Méconnu car ayant fait la majorité de sa carrière en rugby à XIII – où il fut héros de la Tournée 1951 victorieuse chez les maîtres Australiens, puis Champion du monde un peu plus tard… - c’était un petit bonhomme rondouillard, aux jambes arquées, et qui, du point de corner vous expédiait trois ballons sur cinq entre les perches. « Nous, les autres buteurs, conclut Pierre Albaladejo, on en réussissait un sur six ou sept. Puig-Aubert… « Pipette », je crois que le buteur du siècle, c’est lui. »

Guy Lagorce



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