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Le temps des ’’Boni’’
Il était si beau, ce
ballon, d’un si bel ovale et d’un si beau cuir, tellement
vivant sous la caresse, que les élèves décidèrent
d’un commun accord qu’il serait interdit de donner des
coups de pied dedans. C’était le premier ballon de
rugby tombé dans les mains d’André Boniface
et de ses petits camarades de l’école de Montfort-en-Chalosse,
dans les Landes (sud-ouest de la France). Un cadeau sans prix de
leur instituteur, M. Jean-Baptiste Daverat, et cadeau qu’il
se faisait à lui-même car il n’aimait rien tant
que de se mêler à leurs jeux.
« Bon » pouvait avoir dix, onze ans, et jusque là
il n’avait feinté la passe qu’avec un ballon
de fortune, un béret roulé, une guenille. Il tient
aujourd’hui pour certain que sa passion exclusive pour le
grand jeu à la main lui est venue de cette disposition que
les élèves de l’école de Montfort-en-Chalosse
étaient tenus de respecter : de crainte d’abîmer
le ballon, défendu de jouer au pied !
Il était déjà une flèche, qui courait
plus vite que les autres, sautait plus haut, lançait plus
loin, aussi l’avait-on mis trois-quarts aile. Voulait-on marquer
un essai ? Le moyen infaillible était d’envoyer la
balle à ’’Boni’’. « Voilà
pourquoi, raconte l’ami d’enfance Jean Camescasse,
nous avons mangé de la passe à l’école
et, ensuite, chez les ’’Tango et Noir’’
de l’Association Sportive Montfortoise. Et alors,
le ’’Dédé’’, une fois qu’il
avait le ballon, pour le suivre, il aurait fallu partir la veille
! »
Pus tard, élève au lycée de Dax, il pratique
l’athlétisme à l’Union Sportive Dacquoise
(vitesse, longueur, poids). Il est bien sûr repéré
par la section rugby où il ne restera qu’une saison
mais connaîtra un jour capital pour sa carrière.
Il a 18 ans. Dax affronte une équipe britannique en tournée,
le comté de Clamorgan, et le trois-quarts centre de l’Aviron
Bayonnais Jean Dauger est venu renforcer les lignes arrières
landaises. « Ma première rencontre avec mon idole
: mon père m’avait emmené le voir jouer à
Bayonne et cela avait été un moment merveilleux. Il
m’a propulsé dix fois dans le trou et j’ai marqué
trois essais de 50 mètres, simplement en courant. J’ai
compris ce jour-là que celui qui marquait et que l’on
voyait le plus n’était pas toujours celui qui faisait
le boulot. Et je me suis dit que, dans ma carrière, ce serait
le but de mon jeu… »
Ce jour-là, sa vie bascule doublement : Camile Pédarré,
le président du Stade Montois, lui propose de rejoindre le
club du chef-lieu départemental : « Je n’étais
jamais allé à Mont-de-Marsan de ma vie ! La Chalosse,
c’est un endroit particulier, vallonné, un peu replié
sur lui-même. Quand j’ai pris la route, que j’ai
vu cette ligne droite interminable, au milieu des pins, j’ai
dit à mon père : ‘’On rentre, je n’ai
pas envie d’aller vivre là-bas, c’est trop loin
!’’ » Il y jouera vingt ans. Avec, dès
sa première année avec les ’’Jaunes et
Noirs’’, la finale de championnat, perdue 16-21 face
au grand FC Lourdes des frères Prat.
Il faudrait aussi parler du coup de pied d’André Boniface,
qui a marqué sans effort un nombre astronomique de drops
et de pénalités, comme il faudrait parler de sa force
de bras, qui en fit un homme imbattable à l’exercice
du bras de fer. Athlète prédestiné mais artiste
surdoué et toujours disposé à se fondre dans
la discipline du jeu de ligne, à l’image du maître
Dauger. Pour un peu, il en serait venu à haïr sa vitesse
de course, sa puissance de reins et sa facilité en tout.
Longtemps, le siège du Stade Montois s’orna d’une
photo géante le représentant, tous muscles bandés,
mâchoires serrées, débordant les Anglais en
1954 à Colombes : son premier essai dans le Tournoi à
l’âge de 19 ans et au poste de trois-quarts aile. Et
‘’’Boni’’ ne pouvait passer devant
cette image à sa gloire sans marmonner : « Ce que
j’ai l’air con, là-dessus ! » Il ne
rêvait que d’être, au poste de trois-quarts centre,
l’architecte des beaux essais que signeraient les autres.
Pour cela, sa fascination pour Dauger s’accordait à
un penchant plus que généreux de sa nature. Tout jeune,
il aurait donné sa chemise, et ainsi fut-il, plus tard, toujours
le premier à téléphoner à quelque joueur
malheureux, éreinté par la critique, oublié
des sélectionneurs… avec toutes les raisons de se mettre
à sa place.
Sous ses dehors arrogants, André Boniface aura sans cesse
offert l’image contraire de ce qu’il était :
image de la facilité quand il était un monstre d’exigence,
s’imposait une discipline de fer, image de ‘’croqueur
de ballons’’ quand il ne pensait qu’au record
des essais de son ailier Christian Darrouy. Image également
d’un artiste éperdu d’esthétisme quand
il était un gagneur dans l’âme, que rendait malade
un match amical perdu.
A quelqu’un qui faisait l’important en public, certifiant
que les défenses avancées d’aujourd’hui
rendent impossible les attaques ’’à l’ancienne’’,
André Boniface a coupé tous ses effets en répliquant
benoîtement : « Vous voulez dire que les défenseurs,
contre nous, se mettaient en profondeur ? »
Un Boniface, ça trompe énormément, deux Boniface
plus encore…
« Un jour, en 1957-58, on m’a dit qu’il y
avait un junior qui dominait tout le monde, et que nous allions
l’intégrer au centre en équipe première.
Je me suis dit : ’’Merde ! Il va peut-être jouer
à ma place !’’. L’entraînement
du jeudi arrive, on appelle ce jeune : c’était Guy
! À partir de là, il fut mon coéquipier…
»
Le chef d’œuvre d’André Boniface, ce fut
Guy, son cadet de trois ans, passé par les mêmes ruelles
et la même école de Montfort-en-Chalosse, dix kilos
de moins mais des tonnes d’énergie sous la semelle
et un cœur gros comme leur région natale.
L’histoire devient épopée.
Ils perdent ensemble la finale de 1959 face au Racing Club de France
(3-8), Guy débute en équipe de France quand André
est laissé de côté. Il reviendra lors de la
tournée de 1961 en Nouvelle-Zélande. « Nous
avons eu des années très difficiles à vivre
: quand l’un était sélectionné et pas
l’autre, c’était très douloureux. Et ce
sont des moments de regrets, on nous les a volés ! Quand
tu te retrouves côte à côte en 12 et 13 avec
ton frère à Murrayfield ou à Cardiff, c’est
un grand bonheur… »
Erreurs, incompréhensions, injustices… Les occasions
de se révolter ne manqueront pas, à commencer par
cette curieuse suspension récoltée par André
en 1964 à Bucarest : « Face à des Roumains
très durs, nous n’avons pas voulu nous laisser faire
et j’ai donné un coup de pied au cul de l’un
d’entre eux qui venait d’écrabouiller Caillau.
L’arbitre a voulu me mettre dehors et j’ai refusé
de quitter le terrain. J’ai pris six mois de suspension et
j’ai loupé la tournée en Afrique du Sud. Du
coup, mon frère n’y est pas allé non plus…
»
Deux ans plus tard, après une fameuse défaite à
Cardiff, le 26 mars 1966, et la passe de Gachassin que le vent de
l’Arms Park envoya dans les bras de l’ailier gallois
Watkins allant marquer en contre l’essai privant le XV de
France de son premier Grand Chelem : « En voulant nous punir,
ils ont fait de nous des martyrs alors qu’on allait arrêter
tout seuls. » ’’Peter Pan’’ Gachassin
et les ‘’’Boni’’ sont virés…
Ils porteront respectivement 48 fois (André) et 35 fois (Guy)
le maillot bleu frappé du coq dont 16 sélections communes.
Ils gagneront ensemble le seul Bouclier de Brennus du Stade Montois
en 1963 (9-6 face au voisin Dax). Et puis, la tragédie…
Le 31 décembre 1967, après un match amical à
Orthez, la voiture conduite par Claude Bercowitz sort de la route
et percute un arbre, son passager Guy Boniface est le plus touché.
Le lendemain, 1er janvier 1968, après 17 heures de lutte
à l’hôpital de Saint-Sever, il perd son dernier
match. André : «Après l’accident,
j’étais détruit, physiquement et moralement.
J’ai même eu un moment, à Montfort, où
j’ai cru que j’allais mourir sur la place de mon village,
vers trois heures du matin. C’était deux jours après.
Il y a eu un orage terrible… »
À Mont-de-Marsan, le stade de la Barbe d’Or fut baptisé
’’Stade Guy-Boniface’’ en juin 2000. «
Cette inauguration fut pour moi un bonheur formidable. Pour
la vie, tous les enfants qui viendront au stade passeront devant
la statue de mon frère. »
André a encore le souvenir de Guy déchaîné
dans un cloaque de Nouvelle-Zélande avec le sang qui giclait
à travers le cuir de sa chaussure, car le pansement était
encore tout frais d’une opération d’un ongle
infecté. C’est cela qui plaisait aux sélectionneurs,
cette combativité formidable qu’ils voulaient opposer
à l’aisance par trop provocante de son aîné.
Sans doute Guy Boniface s’imposait-il ce redoublement de courage
en vue de combler toute différence avec un frère comblé
par la nature. Mais la pire injure qu’on pourrait faire à
sa mémoire justement d’oublier la véritable
raison qui a fait de Guy Boniface l’un des plus forts trois-quarts
centre de la planète, à savoir une volonté
immense de ressembler à son frère, de devenir un attaquant
à son image, son complément et son double. Ce fut
mission accomplie lorsque l’ancien arrière de Lourdes
Georges Bernardet sortit cette formule souvent reprise par la suite
:
« Le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a
pas le ballon. »
On voit comment André et Guy Boniface, qui ne faisaient qu’un
depuis la plus tendre enfance, ont pu égarer les jugements
sur leur compte. En réalité, André brûlait
du feu que l’on prêtait à Guy et celui-ci a réussi
plus de percées que la légende pourrait en attribuer
à André. Ils avaient un idéal qui passait par-dessus
la tête de sélectionneurs obtus et nombre de boutiquiers
de ce jeu, s’attirant par là des querelles à
n’en plus finir comme des amours inconditionnels, car c’était
le temps du rugby sentimental, à la folie ou pas du tout.
C’était comme un rêve de rugby.
C’était, pour toujours, le temps des ’’Boni’’.

Photographie : Guy et André
Boniface sous le maillot tricolore
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