L’AS Béziers: pack au balcon

Pendant près de quinze ans, l’Association Sportive Biterroise
fut quasiment invincible. Forgeant sa réputation et ses résultats sur un
pack hors norme, purement extraordinaire, elle marqua l’histoire
du rugby français d’une poigne de fer.


Photo : Finale 1974 face à Narbonne, Estève relance avec Buonomo,
Saisset, Palmié et Armand Vaquerin

C’est l’histoire déjà ancienne d’une équipe de juniors bien née et d’un entraîneur passionné, un peu revêche, exigeant, précis, à la pointe des choses. C’est l’histoire d’un pack hors-norme, gigantesque, démesuré, extraordinairement puissant, extraordinairement méchant, jamais content et d’un demi de mêlée plein de rouerie et de finesse, technicien hors-pair, tacticien de grande lignée. C’est aussi, chemin faisant, l’histoire d’un ouvreur d’un sang froid impayable, buteur émérite, dropeur itou ; d’un arrière funambule, génial, dilettante.
Au vrai, c’est l’histoire d’un club qui, pendant plus d’une décennie, va marquer de sa patte le rugby français, terroriser ses adversaires, élever le jeu d’avant à la hauteur d’une institution, susciter toutes les passions, toutes les inimitiés, toutes les controverses; l’histoire passionnante, passionnée, d’une équipe qui va conjuguer le verbe gagner à tous les temps de l’indicatif, appeler indirectement le Grand Chelem de 1977, traîner après elle la fierté d’une région déshéritée, en proie plus qu’aucune autre à la crise économique qui s’annonce.
Le Béziers d’Astre à la mêlée, Cabrol à l’ouverture, de Cantoni à l’arrière, des avants Armand Vaquerin et Martin, Estève et Senal, de Saïsset et de Palmié, dit ‘’La Palme’’. Le ‘’Grand Béziers’’. Celui qui, à nos yeux, va de 1971 à 1978 et figure, par delà les résultats, ce goût de la recherche et de l’intelligence à l’usage du jeu d’avants.
Des images ? Des souvenirs ? Ils abondent à fleur de mémoire. Ainsi de la finale de 1971, la première de cette jeune phalange, sous la pluie diluvienne de Bordeaux face aux corsaires toulonnais d’André Herrero, ponctuée par cette relance de doux dingue de Jack Cantoni, récupérant un botté d’Iraztorza dans ses vingt-deux mètres et cinglant pleine gauche, de crochets en crochets, jusqu’à l’aile opposée, celle de Séguier, lequel, alerté par son arrière, termine à la perfection le mouvement vivement ébauché quelques cinquante mètres plus bas par ‘’Canto’’, en effectuant sur Paul Bos, un cadrage-débordement d’école. Ainsi celle de 1972, à Lyon, contre les Brivistes de Fite et Puget, Rossignol et Roques, marquée par les neuf points d’Henri Cabrol, dont cet essai plein d’opportunisme au cœur des fondations rivales qui, de la part d’un ouvreur, appelle déjà le jeu à plat des Toulousains Rougé-Thomas puis Deylaud, la modernité des choses. Ainsi, bien sûr, de celle de 1974, la première au Parc des Princes, face aux voisins Narbonnais des frères Spanghero et de Jo Maso, qui donne lieu à un combat homérique, un final insoutenable avec ce drop de Cabrol, toujours lui, à l’ultime minute, qui délivre l’ASB du joug audois. Ainsi évidemment de celles de 1975 et de 1977, respectivement gagnée contre Brive et Perpignan. Ainsi, surtout, de celle de 1978 contre Montferrand, pur chef d’œuvre de rugby, de jeu en passes courtes, de déboulés d’avants.
Et n’oublions pas le match-défi de Cardiff, à l’époque constitué au quatre-cinquième de l’équipe du Pays de Galles, croyant dominer dans le bourbier d’un jour de pluie à l’Arms Park et recevant une leçon de rugby à l’ancienne et plus de trente points…
C’est peu ? Evidemment, c’est peu. Parce qu’il faudrait aussi conter à voix murmurante la défaite contre Dax de 1973 en demi-finale, la défaite contre Agen de 1976, l’extraordinaire performance au Stadium de Toulouse, contre Brive en demi-finale de 1975. Il faudrait… La place nous manque, mais pas le cœur. On doit à ce Béziers-là parmi les plus belles images de notre adolescence, un goût indéfectible pour le jeu d’avants, chiadé aux petits oignons, peaufiné de mains de maîtres, dont on pourrait au fil des années dessiner les avancées, les découvertes, jusqu’à cette perfection technique de 1978.
Et encore ne dit-on rien de la deuxième époque, celle qui court de 1980 à 1984, moins dense sans doute, moins forte, techniquement plus faible, mais qui reflète encore l’avance considérable prise par ce club sur l’échiquier de son époque. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont peut-être pas idée de l’importance qu’aura revêtue cette équipe, de sa force. On peut ne pas tout aimer d’elle. Mais comment ne pas saluer pareille aventure ? Rugby capitale Béziers, c’était hier. Sera-ce encore demain ?

Jacques Verdier



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