Les Basques

La musique avait oublié de frapper à la porte de notre petit appartement du vieux Toulon. Nous n'avions pas de tourne-disques, mon père ne chantait pas dans une chorale et ma mère n'allait à l'église que pour les mariages et les enterrements. Les chants religieux, exceptés Soeur Dominique nique, nique, n'ont pas nourri mes dimanche matin. De fait, les seuls rythmes qui firent vibrer mes tympans furent les cris de la mégère d'à côté, et les beuglements féroces de mes professeurs en colère.
Mais, sans musique, les oreilles bouchonnent, elles s'encrassent, elles se rouillent. Que savais-je du tempo ? des mesures ? de la voix, sinon qu'elle servait à parler, ce que je faisait peu ? et mal. Chez nous, jusqu'à l'arrivée de la télé, qui fut d'ailleurs tardive, pas de chant ni de danse...
Et voilà qu'un beau jour les éducateurs du Rugby Club Toulonnais entassèrent comme des anchois de Collioure tous les collègues de mon équipe de benjamins dans un vieux bus déglingué. A peine le moteur allumé, mes copains sortirent caramels et guimauves, et firent le concours de la plus grosse bulle de chewing-gum. Mais, surtout, ils se mirent à chanter à tue-tête, éliminant les mouches attirées par le sucre à coups de postillons noirs de réglisse et de carambars.
Ils reprenaient ensemble des refrains qui racontaient les histoires d'une Janeton qui aimait bien les garçons, d'un Curé de Camaret qui avait les couilles pendantes, et autres problèmes de digue, la digue, la digue... Nos entraîneurs s'y mettaient aussi tous en chœurs ! J'appris sans effort toutes ces chansons paillardes, qui éclairaient tous les visages.
Nous bramions à nous en faire péter la luette ! Au milieu de cette débauche de couplets truffés de bites, de merde, et de cocus, nous reprenions le sempiternel "Ciel, ciel, protégez-nous, Toulon, Ollioules, La Seyne et la Valette..." qui se terminait par ces mots: "Laissez mourir ces enfants de Bretagne, mais, par pitié, ravitaillez Toulon !" Le rire me débordait, ma rate se dilatait, mes poumons enflaient...Plus c'était salace, et plus nous nous bidonnions !
Jamais, oh ! grand jamais ! aucun déplacement sportif de ma vie de rugbyman ne se déroula sans que l'on se mît à chanter La Pitxuri, Les Fêtes de Mauléon. Bref les chants basques ! Par chansons interposées, je découvris les noms de Mauléon, de Bayonne, de Saint-Jean-de-Luz, avant ceux des capitales européennes. Pourquoi les petits rugbymens de Toulon apprenaient-ils les chants Basques avant La Marseillaise, Le chant des partisans ou Douce France ?
Eh bien couillons que vous êtes, parce que pour nous, gens d'Ovalie, le Pays Basque est une terre de référence. Une cathédrale.
Au Pays Basque, depuis des millénaires, les hommes soulèvent des pierres, tirent sur des cordes et taillent en pièces des troncs d'arbres. Ils sont aussi les maîtres de ce jeu à nul autre comparable, la pelote.
Ces traditions ancestrales auraient pu s'irriter de l'arrivée de la belle d'Ovalie. Ils l'accueillirent avec amour, et elle entra, fière comme une jeune mariée, dans la famille.
Minot, je ne savais rien des Basques. Les anciens de club parlaient souvent de ces hommes petits, aux jambes arquées, au cou enfoui dans les épaules, mais d'une vaillance extrème. J'en déduisait alors que tous les Basques jouaient piliers ! Je les imaginais durs au mal, prenant leur élan et fonçant tête baissée pour attaquer la mêlée adverse.
De combats en rencontres, de troisièmes mi-temps en pintes de bière, je compris que la famille basque était nombreuse et variée !
Déjà, sa terre est sciée en deux par la frontière. Du côté français, le rugby est un jeu tenu en haute estime, tandis que le football est resté un parent pauvre, l'enfant malade de la fratrie. Mais le ballon de rugby n'a jamais vraiment franchi la frontière espagnole. Il est roi à Saint-Jean-de-Luz et inconnu à San Sebastian. Rien. Pas une paire de poteaux, pas un pilar ! C'est étrange... Les Espagnols ont bien eux aussi le sens du combat, de l'orgueil. Peut-être est-ce la faute du Bon Dieu ? Les curés, nombreux et influents en Espagne, n'ont jamais porté dans leurs coeurs le rugby, sport trop rude, où les corps se touchent de trop près...
Aprés les temps magiques de la construction en équipes minimes et cadette, vint pour moi le jour d'entrer chez les grands. Avec eux, les routes de France s'ouvrirent, les frontières régionales tombèrent. J'allais enfin les rencontrer, ces fameux Basques ! Les deux fleurons du championnat, c'étaient Bayonne et Biarritz. Je les croyais identiques... De loin, on peut confondre ! Mais dès que j'eus le privilège de venir les taquiner sur les stades d'Aguilera et de Saint-Léon, je fus surpris de tant de différences. Biarritz, l'Anglaise, la touristique, riche et belle... On pourrait la croire superficielle, pailletée, voire prétentieuse. Ville de soleil bien proprette, elle vit arriver les amoureux de la tranquilité et des eaux qui soignent, alors que son rugby gardait orgueil et tempérament. Aujourd'hui encore, il sent le camphre et le soufre des entrées en mêlée fermée. A Aguilera, on est friand des charges répétitives, des mêlées qui avancent et des chandelles bien allumées. Ici, on se régale à l'avance du défi des gros, des tamponneurs émérites, des costauds qui ne se plaignent jamais. Aguilera chante le maul solide, la mêlée déferlante qui nettoie tout sur son passage. Le joueur chouchou des Biarrots est sans conteste le pilier massif, râblé et cabossé. Pascal Ondartz, prototype de ces héroiques enfants du pays, était capable de jouer pilier à droite comme à gauche, aussi bien que talonneur.
Jusqu'à trés récemment, le Pays Basque produisit, avec Toulon, Béziers et peut-être Oloron, l'une des plus belles lignées de piliers. Urtizverea, Iraçabal, Azarete, Ugartemendia, Dospital, Ondartz, Gonzales... Ceux-là qui ne touchaient presque jamais la balle, mais bûchaient dans l'obscurité. Ceux-là dont le corps était fait de leur terre !
Mais Biarritz a su aussi enfanter des créateurs, des fantaisistes...Les chevaux hargneux et véloces que furent Etchenique, Amade, Béraud, Hontas, jusqu'à Arieta et Bidabé, et surtout, surtout... Serge, l'unique !
Serge Blanco, servi nature par le métissage d'un sang basque téméraire et un sang caraïbe fougueux. Tout rugbyman, d'Auckland ou de Buenos Aires, mettrait Serge sur le podium des meilleurs joueur du monde.
Il avait la rareté du joueur libre, dont la course effrontée est guidée par les battements du coeur. Il mangeait le ballon, captait l'énergie de l'adversaire, réduisait les joueurs modestes au rang des médiocres. Il était hors norme, simplement parce qu'il savait tout faire. Et la classe émerge quand la technique, devenue évidente, s'efface.
L'ennui avec ce genre de joueurs, c'est qu'il est vain de vouloir les copier. Blanco faisait des choses étranges, son jeu était plein de scories et de parasites, de gestes inconsidérés. Il aurait été capable de transmettre sa richesse, il ne pouvait que la vivre. Tenter de le copier, ce serait perdre d'avance.
Biarritz a toujours souffert de la réputation d'excellence et du panache dont jouit fièrement sa voisine, Bayonne. Elle nourrit ce complexe étrange et douloureux de la belle qui doit lutter dans le labeur et l'humilité pour conquérir sa parcelle de reconnaissance.
Quand on parle de Bayonne à une table de rugbymen, les yeux s'éclairent, les épaules s'assouplissent, l'atmosphère se détend. On s'assure alors un brin de fraîcheur dans une conversation qui tourne surtout autour d'emplâtres sans pitié et de caramels à l'ancienne.
Bayonne est métisse et populaire. Ses vieux quartiers du centre, prés de la cathédrale, recèlent ce que l'âme basque a de plus vindicatif. Et Saint-Léon ! Ce stade est un temple d'excellence et de courtoisie. Quand je partais en déplacement à Bayonne, je savais que l'adversaire serait brillant, joueur, et inventif. Et j'étais sûr de la noblesse des sentiments, de la sincérité de l'engagement. Pas de tricheurs, de requins des stades...Et c'est si rare, pour ne pas dire unique dans le rugby de France !
Venir à Bayonne, c'était prendre un seul risque : celui de l'humiliation au jeu. Et ces bougres de Basques le savaient bien ! Ils nourrissaient une légère suffisance, née de l'intime conviction de leur panache et de l'assurance du spectacle. "A l'Aviron Bayonnais, on ne recrute pas, Monsieur, les joueurs viennent d'eux mêmes !..."
Si bien qu'il y a là-bas une forme de consanguinité, qui étrangement ne donne pas naissance à des enfants débiles, mais à une famille de grands et beaux attaquants !
Duprat, Belascain, Perrier, Pardo... Jusqu'au plus grand de tous, Jean Dauger, qui ouvrit le sillon des trois-quarts géniaux de notre pays, dans lequel s'engouffrèrent ensuite les frères Boniface, Prat, Martine, Maso, Gachassin, Codorniou et Castaignède...
Ici, intelligence et courage ne suffisent pas à gagner l'estime populaire. Il faut ce petit quelque chose en plus, cette touche indéfinissable d'esthétique, de sens du rythme et de liberté.
Biarritz et Bayonne se regardent en chiens de faience depuis mille ans, se donnant des leçons, se tirant les oreilles et se traitant de tous les noms d'oiseaux. Mais dans tous les cas, chez l'une comme chez l'autre, aprés les matches et leurs rations d'ecchymoses, on boit des barriques de bière et on partage des tapas généreux en huile d'olive... Les piliers chantent comme nulle part ailleurs, les anciens critiquent avec acidité, et l'adversaire, d'où qu'il vienne, est respecté.
Loin des strass et paillettes du championnat, il y a les travailleurs de l'ombre, l'arrière-garde des équipes vedettes du Pays Basque. Baigorry, Mauléon, Hendaye, Saint-Jean-de-Luz...
Baigorry, fief irréductible des coupeurs de fougères, des petits gabarits sacrificiels ! Ceux là nous apprennent qu'on peut faire beaucoup avec peu, que l'acharnement rend beau, et que les vraies victoires ne se remportent qu'avec le coeur. Ici, étranger, mets-toi à l'aise et sens toi bien, mais ne leur casse pas les alibofis, respecte la montagne et les bergères, ne te moque pas de leur accent, ni de leur rusticité, et ne leur donne pas de leçons...
Toujours dans les montagnes, Mauléon, cité ouvrière, dont j'ai si souvent chanté le nom (et les fêtes...), figure au tableau d'honneur des terres ovales. Mauléon est moqueur, son public est le plus chauvin de tous, infernal pour les adversaires, mais d'une fidélité à toutes épreuves. Il faut avoir de l'humour et du courage pour aller battre Mauléon sur ses terres !
Tout au long de la côte Atlantique bénie des dieux, où souffle les bises qui nourrissent les légendes, siège à chaque kilomètre un stade de rugby. Hendaye est le premier à partir de l'Espagne, avec qui la ville partage une bonne partie de son sang et de son porte monnaie. Ici, c'est le bout du monde, la fin continentale des territoires rugbystiques. Il fut un temps où Hendaye, sauvage, silencieuse et sévère, donnait un aperçu de ce que pourrait être le rugby espagnol. Un rugby qui préfèrerait l'obscurité et l'âpreté du combat à la jovialité de l'esprit basque.
A quelques sardines de là, un des club fleurons du Pays Basque maritime : Saint-Jean-de-Luz. Un club de pêcheurs... Ils vous le diraient, ceux de La Rochelle, rien n'est facile sur un bateau, tout se gagne durement, les intempéries ne font pas de cadeau. Ici, le rugby et la pêche ont des points communs. Les hommes parlent peu, ne se plaignent jamais; la solidarité rassemble ceux qui connaissent le don de soi, le goût du sacrifice, l'éloquence des regards. A une époque, à Saint-Jean, chaque bateau de pêche rentrant au port mettait de côté un thon bien charnu pour l'Olympique, le club de rugby. Les matches attiraient un public impitoyable, qui faisait savoir aux étrangers que l'aprés midi serait rude. Saint-Jean engendra une pléiade de superbes joueurs qui nourrirent le rugby de France : Echavé qui connut la gloire à Agen; Diochet qui fit les beaux jours du grand Lourdes; Capendeguy, dont le nom enchanteur fait encore rêver Toulon, Irastorza qui avait ce courage inaltérable que le monde entier envie aux Basques...
A vous, les Basques, que j'aime tellement.
Daniel Herrero

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