Biarritz a toujours souffert
de la réputation d'excellence et du panache
dont jouit fiérement sa voisine, Bayonne. Elle
nourrit ce complexe étrange et douloureux de
la belle qui doit lutter dans le labeur et l'humilité
pour conquérir sa parcelle de reconnaissance.
Quand on parle de Bayonne à une table de rugbymen,
les yeux s'éclairent, les épaules s'assouplissent,
l'atmosphère se détend. On s'assure
alors un brin de fraîcheur dans une conversation
qui tourne surtout autour d'emplâtres sans pitié
et de caramels à l'ancienne.
Bayonne est métisse et populaire. Ses vieux
quartiers du centre, près de la cathédrale,
recèlent ce que l'âme basque a de plus
vindicatif. Et Saint Léon ! Ce stade est un
temple d'excellence et de courtoisie. Quand je partais
en déplacement à Bayonne, je savais
que l'adversaire serait brillant, joueur, inventif.
Et j'étais sûr de la noblesse des sentiments,
de la sincérité de l'engagement. Pas
de tricheurs, pas de requins des stades... Et c'est
si rare, pour ne pas dire unique, dans le rugby de
France !
Venir à Bayonne, c'était prendre un
seul risque : celui de l'humiliation au jeu. Et ces
bougres de Basques le savaient bien ! Ils nourrissaient
une légère suffisance, née de
l'intime conviction de leur panache et de l'assurance
du spectacle.
« A l'Aviron Bayonnais, on ne recrute pas, monsieur,
les joueurs viennent d’eux-mêmes !…
»
Daniel
Herrero, "L’Esprit du jeu"
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L’Aviron
Bayonnais :
la rame et le rêve d’un Gallois singulier
Photo : Bayonne, le Garage de la Nive,
les remparts et les flèches de la cathédrale |
1904…
A l’ombre des arcades de pierre du Théâtre, en
cette fin du mois d’août, la colère s’échappe
des discussions de groupe de jeunes qui se réunissent. Ce
sont des rameurs de la Société Nautique de Bayonne
en butte à l’intransigeance de leurs dirigeants. La
radiation de l’un des leurs sera l’étincelle.
Le 28 septembre, vingt-huit ‘’révoltés’’
pénètrent dans le Café du Théâtre,
traversent la salle, faisant fi des consommateurs et des joueurs
de cartes. Ils empruntent l’escalier du fond qui conduit au
premier étage. L’Aviron Bayonnais vient de voir le
jour. Son but est la pratique de la rame, ses couleurs le bleu ciel
et blanc.
Il faut trouver un local pour abriter les premiers bateaux. Ce sera
sur les bords capricieux de la Nive, au 18 de la rue des Cordeliers
dans le quartier du Petit-Bayonne. Après tout, il suffira
de ‘’passer les ponts pour retrouver vite l’Adour
avec son cours rectiligne et ses champs d’eau plus étendus’’.
Pour guider le frêle esquif à travers les difficultés,
un riche minotier, Joseph Larran, est nommé président.
Mais la crédibilité passe par les résultats.
Le public bayonnais attend avec impatience les régates annuelles
de la Société Nautique. Elles ont lieu le 16 juillet
1905. On se bouscule ce jour-là sur les bords de l’Adour.
L’Aviron gagne quatre trophées contre un à l’aîné
des clubs. La course reine du huit voit le ‘’Essayons’’
bleu ciel et blanc devancer le ‘’Mousserolles’’
de la ‘’Nautique’’. La revanche est prévue
lors des premières régates de l’Aviron Bayonnais,
le 3 septembre. Des milliers de personnes se massent le long du
parcours. Et les bleus ciel et blanc gagnent tout…
Cette première saison fantastique n’est pas finie.
Le 10 septembre, c’est le premier titre de Champion de France,
en yole de mer à quatre, puis le 17, le même bateau
remporte la Coupe du Roi d’Espagne à Saint-Sébastien.
Un nouveau sport se développe dans la ville. Bon nombre de
rameurs s’y adonne et les rencontres improvisées drainent
un public dense. Sa pratique remonte déjà à
une dizaine d’années. Tous les jeudis et dimanches
après-midi, au Camp Saint-Léon, les lycéens
s’abandonnent à ce jeu bizarre, appelé football-rugby,
se passant un ballon aux courbes particulières. Ils ont été
initiés par Pierre Fabre, un Landais, qui a rejoint à
vingt ans, le lycée de Bayonne en provenance de Bordeaux.
Il y avait noué de solides amitiés, notamment avec
un élève britannique épris de football-rugby.
Dès son arrivée, il transmet sa passion. Les Bayonnais
mordent. La première équipe est formée dès
les premiers mois de 1897, le XV du lycée de Bayonne prend
pour nom ‘’Les Montagnards’’. La contagion
gagne le collège Saint-Louis-de-Gonzague puis tous les jeunes
de la ville.
L’influence du pionnier s’étendra jusqu’à
Biarritz où les frères Lafitte, élèves
au lycée de Bayonne, contribueront à la création
du Biarritz Stade en 1898, qui deviendra, après la fusion
avec le Biarritz Sporting Club en 1913, le Biarritz Olympique…
Pierre Fabre s’installera ensuite à Paris en 1900 pour
revenir au Pays Basque en 1960 où il s’éteindra
au milieu de sa famille.
Les lycéens font rapidement des émules. A l’automne
1905, de jeunes bayonnais créent un club de rugby, le Stade
Bayonnais, qui a son siège rue Lagréou. Les seuls
adversaires de la région sont le Biarritz Stade et l’Aspremontoise
de Peyrehorade. Puis un certain Elisseiry, grainetier et organisateur
hors-pair, met sur pied, le 10 juin 1906, un spectacle sportif fait
de course cycliste, d’athlétisme et, en apothéose,
d’une rencontre de rugby entre le Stade Bayonnais et une équipe
de lycéens. C’est un surprenant succès populaire.
Le conseil d’administration de l’Aviron Bayonnais sait
que ses rameurs ne seront pas tous les ans Champions de France et
décide de prendre le Stade Bayonnais sous son aile. Le 14
septembre 1906 a lieu le premier entraînement.
Fort de ses deux sections, le club ne cesse d’accueillir de
nouveaux membres. L’équipe de rugby, avec de nombreux
rameurs, découvre de nouveaux horizons. Elle se mesure maintenant
aussi à l’Union Sportive de Dax, au Sport Athlétique
de Mauléon, à l’Union Sportive d’Orthez
et au Stade Olympien Vélo Sport de Toulouse qui s’effacera
pour devenir bientôt le Stade Toulousain.
Après une année de matchs amicaux, l’Aviron
Bayonnais débute en championnat de troisième série
de Guyenne et Gascogne en 1907.
La nécessité se fait jour de posséder ses propres
murs. Le club trouve un emplacement idéal, à proximité
de la Nive et du Camp Saint-Léon. Il loue un terrain et fait
ériger un garage en bois.
L’Aviron Bayonnais, en cette année 1907, s’installe
au bord de la Nive. Pour longtemps. Aujourd’hui, il y est
encore…
Pavillon bleu ciel sur fond blanc, le
logo de l’Aviron Bayonnais. |

Le Garage de la Nive dans les années
30. |
La section rugby ne tarde pas
à remporter son premier trophée : le 14 février
1909, il est sacré Champion de France de troisième
série (troisième division de l’époque)
en battant Langon (5-0) et termine la saison invaincu. Le 7 mars,
il bat Bègles en match de barrages pour la montée
en deuxième série (11-0) mais les banlieusards bordelais
contestent la qualification d’un joueur bayonnais. Il faut
rejouer. Le 9 mai, les Bleus et Blancs, déchaînés,
confirment largement leur supériorité (43-0).
L’Aviron Bayonnais quitte le niveau régional pour se
retrouver en Championnat de France de deuxième série…
et remporte le titre, le 17 avril 1910, face à Evreux (11-0).
Le club accède à l’élite du rugby français.
Cette ascension fulgurante est le fruit de la cohabitation de garçons
doués pour ce jeu et de la rencontre avec deux britanniques.
Un Écossais, Alfred Russel, amené par Albert Caudron,
courtier maritime et dirigeant, venu parfaire son français,
transforme une première fois le jeu bayonnais. Basé
sur l’énergie, il passe à un rugby plus élaboré
et plus offensif. ‘’Freddy’’ Russel aura
ainsi amené l’Aviron Bayonnais parmi les meilleurs.
Le départ de l’Écossais et une saison creuse
incitent les dirigeants à se remettre à la recherche
d’un autre maître à penser. Des contacts se nouent
avec un club proche de Cardiff, au Pays de Galles, le Penrith Football
Club qui, en mars 1910, viendra même sur la Côte Basque.
Un an après, l’un de ses meilleurs éléments,
Harry Owen Roe, accepte de poser, pour un temps, ses valises à
Bayonne.
Il y restera toute sa vie.

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