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L’âme des « All Blacks »
Une obsession, une religion,
un mythe, un symbole de réussite, une icône nationale
et un bout tissu noir. Le maillot des « All Blacks »
est tout ça à la fois et personne – même
ceux qui l’ont porté sur les terrains du monde entier
– n’arrive à expliquer pourquoi.
Pourquoi la Nouvelle-Zélande et le rugby ? Parce que c’est
le sport national. Parce qu’en Nouvelle-Zélande, le
rugby et le pays ont grandi ensemble, formant une sorte d’osmose
ovale où le destin, l’image et la personnalité
de l’un ont toujours été intimement liés
à l’autre.
Dans un pays flambant neuf (la colonisation n’a commencé
qu’à partir de 1850), peuplé de colons férocement
indépendants, le rugby est rapidement devenu la seule vraie
foi. Pendant qu’on travaillait sans relâche pour fabriquer
un pays, la coupure du samedi après-midi était le
seul moment de plaisir et de détente, pratiquement le seul
moyen de réunir les gens. Vingt ans après l’arrivée
du rugby et alors que la population dépassait à peine
les 500 000 habitants, il y avait déjà 800 clubs de
rugby en Nouvelle-Zélande, 800 terrains et autant de poteaux
qui deviendraient les emblèmes omniprésents d’une
passion collective. C’est sans doute ce que voulait dire le
romancier John Mulgan qui a écrit dans les années
1940 : « Le rugby était le meilleur de nos plaisirs.
C’était religion, désir et épanouissement
tout à la fois. »
Pourtant, ceci n’explique pas pourquoi ces hommes tout de
noir vêtu ont déferlé sur la planète,
devenant dès leur première visite européenne
en 1905, la référence absolue dans le rugby mondial.
Et qui possède un palmarès historique que même
Jonah Lomu n’arrive pas à expliquer : « Tout
le monde essaie de comprendre. Moi-même je ne sais toujours
pas exactement quel est le secret, nous avoue-t-il. Je pense que
c’est simplement la volonté de gagner, de ne jamais
accepter la défaite. Quand tu portes le maillot des All Blacks,
tu sais que le pays entier est derrière toi. Tu sais que
les gens te soutiennent, mais aussi qu’ils exigent que tu
sois le meilleur. C’est la peur de perdre. »
Pour Wayne Shelford, l’ancien troisième ligne maori
et capitaine charismatique, le secret se trouve dans la force intérieure
des joueurs. « En un mot, c’est parce qu’on a
la foi. La foi en nous-mêmes, la conviction d’être
les meilleurs. On croit en nous-mêmes, on croit dans le maillot
et toute son histoire. Voilà pour moi une immense partie
de la réussite des All Blacks. »
Gary Whetton, deuxième ligne, a joué onze saisons
pour les Blacks, dont deux en tant que capitaine, avant de jouer
deux ans en France, à Castres. Son analyse est peut-être
encore plus pertinente : « On joue pour gagner. Mais pas que
pour gagner une fois. On joue pour gagner tout le temps, encore
et encore, insiste-t-il. Il y a plein d’équipes capables
de gagner un titre. Mais le vrai champion, c’est celui qui
sait gagner tout le temps pendant une saison, deux saisons, trois
saisons. Quand tu grandis dans le rugby néo-zélandais,
tu apprends deux choses : comment devenir un champion. Et comment
le rester, pour en devenir un vrai. »
C’est le credo qui, depuis sa première apparition sur
la scène mondiale, fait partie du mystère du maillot
noir. Lors de la première grande tournée en Europe
en 1905-1906, les hommes de Dave Gallaher – les « Incomparables
» - jouent 35 matchs pour 34 victoires et une défaite,
inscrivant 976 points et en encaissant 59. Pour la visite suivante,
en 1924-1925, l’équipe de Cliff Porter – les
« Invincibles », au sein desquels un jeune arrière
maori de 19 ans appelé Georges Nepia joue chacune des rencontres
– fait encore mieux avec 30 matchs, 30 victoires, 721 points
pour, 112 contre.
Le moule était forgé à jamais, la référence
avec laquelle toutes les équipes suivantes devaient se mesurer.
D’autres équipes internationales ont connu leurs moments
de gloire, mais ne peuvent prétendre aux séries d’exploits
qui sont devenus la marque des All Blacks : deux fois, entre 1961
et 1964, puis de 1965 à 1969, ils disputent 17 tests-matchs
sans défaite, leur record étant les 23 tests invaincus
entre 1987 et 1990. La France, par exemple, n’a jamais fait
mieux que 10 tests sans défaite (3 fois) et l’Afrique
du Sud peut compter 16 (1994-1996) et 11 (1967-1969).
Leur pourcentage de victoires est supérieur à 75 %
et cela sur un siècle durant, ratio hors norme au niveau
mondial, tous sports collectifs confondus…
C’est ainsi que génération après génération,
le célèbre maillot noir génère sa propre
réussite. Et crée sa propre légende. A commencer
par le nom même accordé à l’équipe.
Une des légendes les plus tenace du rugby veut que ce nom
est venu d’une coquille journalistique après un des
premiers matchs de la tournée 1905. Un journaliste anglais,
stupéfait par la qualité du jeu et le soutien permanent
des Néo-Zélandais, aurait voulu écrire qu »ils
étaient « all backs ». Autrement dit, «
tous des arrières ». Mais le journal a noté
« all blacks ».
Vus les résultats de ces premières rencontres sur
le sol anglais, cette lecture n’est pas impossible. Mais le
fait est que l’expression « All Blacks » semblait
déjà connue en Nouvelle-Zélande à l’époque,
et que le maillot noir orné de la fougère argentée,
les chaussettes et le short noirs existaient depuis 1893. Proposés
par le dirigeant Maori Tom Ellison lors de la première assemblée
de la New Zealand Rugby Football Union (NZRFU), la tenue fut tout
de suite adoptée par les Néo-Zélandais.
« Ils portent le deuil de leurs adversaires » dira un
journaliste français. Le noir, dans la tradition armoriale
représente « prudence, sagesse et constance »,
et aujourd’hui, la NZRFU bénéficie des royalties
des plu de 600 000 maillots vendus chaque année à
travers le monde. Soit le sixième produit sportif, tous sports
confondus, vendus sur la planète. « En termes commerciaux,
les All Blacks, c’est tout simplement la marque la plus performante
de l’histoire de la Nouvelle-Zélande », note
David Moffett, directeur de la Fédération.
En tout cas, à partir de sa réussite sportive, ce
bout de tissu noir est devenu un symbole de reconnaissance sociale,
porteur de valeurs morales devenues synonymes de la Nouvelle-Zélande
: l’abnégation, la simplicité, le collectif
et cette inextinguible fierté. On pense au gamin Lomu qui,
en tant qu’enfant d’immigrés tongans, rêvait
de porter un jour ce maillot prestigieux : « J’étais
peut-être trop jeune quand j’ai eu mon premier maillot,
je ne réalisais pas bien tout ce qui se passait autour de
moi, nous glisse-t-il. Mais enfiler le maillot All Black, c’est
le rêve de tous les gamins en Nouvelle-Zélande. »
On pense à Gary Whetton lorsqu’on lui donna son premier
maillot en 1981 : « Tu as mérité l’honneur
de le porter. Maintenant c’est à toi de jouer. C’est
à toi de vivre la légende, à toi de porter
le patrimoine des ancêtres. »
« Félicitations fiston. Tu es un All Black. Mais pour
être un vrai All Black, il faut être prêt à
pisser du sang. » (Mark Shaw félicitant son successeur
en numéro 8 Mike Brewer pour sa première sélection)
Wayne Shelford, l’immense capitaine des années 90,
se souvient lui aussi de l’instant où il a reçu
son premier maillot : « Je n’oublierai jamais ce que
j’ai ressenti à ce moment-là. C’était
quelque chose d’incroyable. » Ensuite, son premier match,
un premier essai, et les encouragements des « anciens »
qui l’entourent. « Donne tout ce que tu as dans les
tripes, fiston, m’ont-ils dit tout au long du match. Il ne
suffit pas d’être un All Black, il faut être un
bon All Black. »
« Moi j’ai senti une sorte d’émerveillement,
poursuit Shelford. L’émerveillement de me trouver là
en train de jouer pour la Nouvelle-Zélande. Je portais la
fougère pour la première fois : tout d’un coup
je mesurais trois mètres de haut et je me sentais invincible.
»
Dans un monde de professionnalisme galopant, le pouvoir du maillot
noir est encore intact. Pour démarrer la saison 1996, par
exemple, l’entraîneur John Hart avait organisé
un stage au Lac Taupo. Pas d’entraînement, pas de tests
physiques, mais trois journées de discussion sur «
le professionnalisme dans le rugby ». Au repas de clôture,
plusieurs anciens capitaines des Blacks étaient invités
: Shelford, Whineray, Whetton, Kirk, Hobbs. Et Ian Kirkpatrick,
qui devant les nouvelles vedettes de l’ère pro, livre
un discours émouvant sur le thème « l’honneur
du maillot ».
« Il faut protéger la fougère, protéger
le maillot noir, reconnaît Colin Meads, autre grand capitaine.
On ne saurait jamais hypothéquer le charisme, l’histoire,
l’honneur d’être un All Black. La fierté
ne sera jamais une question d’argent, elle ne pourra résider
que dans l’honneur d’être sélectionné
pour les Blacks. »
Le poids est lourd à porter pour les jeunes générations.
Mais c’est Shelford qui nous ramène dans le vrai :
« On sait que nous avons une histoire, qu’il y a des
choses à respecter. Mais le rugby néo-zélandais
n’est pas que ça. Le rugby c’est aussi le plaisir
et si on joue, c’est pour s’amuser. Alors, même
si on est conscient de notre patrimoine, les dernières paroles
avant que les All blacks sortent sur un terrain sont toujours :
amusez-vous bien, prenez votre pied. »
Ian Borthwick

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