L’abbé volant

C’est étrange, ces clins d’œil que le hasard (ou le destin) sème parfois au gré de nos bourgades.
La main de Dieu a voulu que le terrain côtoie l’église. Ce petit coin de Gascogne était connu de tous car, de tout façon, aucun voyageur ne pouvait rater ce jumelage contre nature. Certains racontent que le curé avait fait couper les perches, car celles-ci dépassaient le clocher. D’autres disent que la girouette a été changé par Monseigneur il y a 20 ans de ça, afin de prendre un coq qui, non content de grincer plus fort les jours de grands vents, grimperait aussi plus haut que ces deux traits blancs plantés vers le ciel telle une profane provocation.
Depuis que Dieu était Dieu, et que le rugby était rugby, le dimanche était jour de guerre, entre les clans des ovales et les clans des chrétiens. Le matin, la messe, l’après midi, la mêlée. Deux formes différentes de chahuts, de religions qui ne se supportaient pas. Le mépris des uns n’avait d’égal que les railleries des autres.
Puis vint l’abbé Sérac. Un homme du nord, disait-on. Du nord de Montauban, précisément, car au dessus, c’était Paris, et Paris c’est pas le nord, c’est l’étranger. Caussade, c’est le poste frontière… Sérac, homme de foi s’il en est, a toujours regretté de ne plus pouvoir dire les messes en latin, et de ne pas avoir le chauffage au gaz au presbytère. Ce fut là son seul regret en arrivant au village.
Tout le monde disait bonjour à l’abbé Sérac, du plus mécréant d’entre nous jusqu’au cul-béni le plus insupportable. Il faut dire qu’un homme de son gabarit force le respect et le salut.
L’abbé Sérac, c’était une paire d’yeux creusés, planqués sous 5 millimètres de verre, qui vous tançait depuis une tête joviale plantée à deux mètres de haut. Ces yeux-là, c’était une fenêtre ouverte vers l’au-delà depuis laquelle Dieu lui-même vous contemplait. Des yeux qui devinaient tout, depuis vos plus grandes douleurs jusque vos petits mensonges, de vos plus grands pêchés jusqu’aux mesquineries les plus inavouables. Ce n’était pas un regard qui se posait sur vous, c’était un détecteur de mensonge. Pire que le KGB. Alors les annonces des talonneurs adverses, imaginez…
Sur dix lancers, le père Sérac en captait neuf. Le dixième, soit il n’était pas droit, soit il y avait un début de feinte entre le talon et le 9, vite étouffée par Tanchou et Barrique, nos piliers.
Il est dit dans l’évangile que Jésus marche sur l’eau, mais on a oublié de préciser que Sérac vole dans les airs. Et pourtant, rares sont les gens ayant vu Jésus confondre la mer Noire et la place du marché, alors que chaque dimanche au moins deux cents personnes au bord d’une touche, et tout un alignement adverse, peuvent témoigner du fait qu’un type en rouge et vert faisait de longs voyages dans les airs pour choper une grand truc ovale. Le Vatican n’a jamais daigné envoyer quelque émissaire que ce soit pour constater ce miracle.
Cela s’est vite su, dans le pays, qu’un curé jouait deuxième ligne. De Mirande, de Vic, de Samatan, de Boulogne on venait voir l’abbé volant. Il fallait nous voir tous, venir nous empiler sur le père Sérac, comme autant de brebis attirées par la luzerne, à la fin de la touche. Maul, avancée, on déroule, essai. Le matin il offrait les hosties, l’après midi nous lui offrions la communion, à notre manière.
Le plus drôle c’est que l’église est devenu notre vestiaire. Quinze jours encore avant que Sérac ne s’installe, nous nous changions chez nous, et nous nous retrouvions que quelques minutes avant le coup de sifflet.
Cette église était le contraire de notre rugby : nous y entrions par l’aile. Certains n’osaient pas s’y déshabiller. La petite Huguette, la brave Margaux et, surtout, surtout, le curé de Camaret ont subitement déserté nos avant-matchs. Jésus nous imposait le silence, et pour certains c’était bien la première fois qu’ils n’osaient rien dire face au crucifié… A trois heures, l’arbitre n’avait pas besoin de nous siffler : la cloche s’en chargeait. D’ailleurs, cela nous a coûté très cher une fois, car lorsque sortant très en retard du vestiaire coincé entre la Vierge à l’enfant et le tableau de Saint Gonzague, notre très cher talonneur a dit, les yeux dans les yeux, à l’arbitre, qu’il «n’avait pas entendu cette pauvre cloche», l’homme en noir le renvoya illico rejoindre les bigotes et les prie-Dieu.
Le père Sérac, c’était un vrai curé. Il ne gardait rien pour lui, il offrait tout : les ballons ne passaient que très rarement plus de cinq secondes entre ses mains. Si des baffes se perdaient sur le terrain, il n’était pas le dernier à les ramasser pour les rendre à son heureux propriétaire. On dit que lorsqu’il jouait une heure, il se confessait au moins autant à la cathédrale d’Auch. En tout cas, si Jésus recommande de tendre l’autre joue, le Sérac, lui, tendait plutôt l’autre poing.
Quand il jouait, il avait l’air heureux. Comme décomplexé, comme autorisé par le Divin à sortir de cette réserve qui rend parfois les hommes d’église si austères. Sa grosse voix de boucher des halles couvrait celle du neuf dans les mêlées spontanées, si bien que lorsque cette grande carcasse s’employait à faire reculer l’adversaire à grand coup de hanches, de cul ou de jambiers, le petit Louis se tenait tranquille, entre nos deux centres, et regardait l’artiste faire. Parfois même on le regardait tellement qu’on en oubliait de jouer, donc de gagner.
Le père Sérac nous a mené ainsi pendant trois ans. Nous avons même décroché deux fois les qualifications pour la phase finale, entraînant des fêtes et des déplacements énormes depuis notre chère Gascogne jusqu’à Brive quelques fois !
Et puis il est parti, un matin, sans prévenir. Nous étions orphelins, nous, les ovaliens, eux, les chrétiens, de ce double mètre de gentillesse et de sévérité. Personne n’a su pourquoi il était reparti. Son remplaçant est un homme d’une grande tristesse et d’une grande richesse : il a racheté le terrain de l’Eglise. Nous sommes exilés sur la route de Mirande. Nous perdons tous nos matches.
La morale de cette histoire, c’est que tout dans le rugby est une question de foi. Nous ne sommes ni plus fort ni plus faibles qu’avant, puisque la place du père Sérac a vite été comblée par un plus grand et plus gros que lui. Mais nous avons perdu notre âme. Cette église qui nous abritait, ce regard qui nous enlaçait, ces deux grandes paluches qui nous offrait les balles, ce missel glissé dans nos affaires, cette soutane négligemment jetée contre l’orgue et cette voix née d’une tempête, je les revois comme si c’était hier.
Nous ne croyions en rien d’autre qu’en lui. Il croyait en nous.
Nous l’aimions, nous, les athées, les mécréants, les blasphématoires. Il aurait été bourreau, facteur, ministre, l’histoire était la même.
Nous l’aimions.

Julien Pierre



Haut de la page

Retour au menu