31 octobre 1999 :
les 26 minutes qui ont fait chavirer le Temple


Photographie : Christophe Dominici s'échappe des griffes des All Blacks, Fabien Galthié
survole les débats, le premier essai français sera au bout de cette action.
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Twickenham, le « Temple » ou « Twickers » comme disent les Anglais. Construit en bois en 1909 sur un terrain acheté à rabais par la chiche Rugby Football Union dans la banlieue sud-ouest de Londres, il accueille depuis les matchs du XV d’Angleterre. C’est aujourd’hui un vaisseau de béton et d’acier ultra-moderne de 75 000 places mais sa magie reste intacte pour tous les rugbymen du monde. Les « barbecue party » de ses jours de match, tradition toute britannique, sont ici ceux de la haute société où se retrouvent quelques dizaines de Rolls Royce rutilantes.
Depuis quelques années, ses entrailles renferment le musée mondial du « noble game ». Toutes les grandes équipes, leurs capitaines et grands joueurs y ont leurs photos et états de service. Tous ? Presque. Aucune trace d’un maillot bleu de France… Ni celui de Jean Prat (« Monsieur Rugby »), ni celui de Lucien Mias (« Docteur Pack »), pas même celui du « Pelé du rugby » Serge Blanco, ni ceux de Philippe Sella, Benoît Dauga, Jean Dauger et tant d’autres « Flying Frenchmen » qui ont tant apporté à la légende du rugby et à son esthétique. Jamais conservateur n’aura si bien porté son nom.
Ce que les hommes du capitaine Raphaël Ibanez ont réalisé ce 31 octobre 1999 sera-t-il suffisant ?
Exceptionnel, hallucinant, extraordinaire…
Les superlatifs ont plu à l’endroit du XV de France et rien, évidemment, ne sera plus mérité. Comment, au reste, cette équipe écrasée trois mois plus auparavant par ces mêmes Néo-Zélandais à Wellington (7-54), comment cette équipe si approximative tout au long de ses matchs de poule dans cette 4e Coupe du monde, face au Canada, à la Namibie et aux Îles Fidji, a-t-elle pu sortir une rencontre de ce tonneau, un match si plein, si dense, à ce point épatant de maîtrise et de lucidité, de courage et d’envie ?
C’est la grande interrogation du sport moderne, professionnel ou pas, c’est l’un des mystères les plus savamment entretenus du rugby à la française.
La veille, lors de la première demi-finale, les Australiens avaient défait les champions du monde sud-africains, après prolongations dans un match sans essais, tactique, rigoureux. Ils attendaient leurs éternels adversaires du Pacifique. Et les Français, derniers tenants de l’hémisphère Nord (les Anglais furent éliminés par les Springboks en quarts de finales), étaient les victimes désignées, logiques de ces hommes en noir, qui « portent le deuil de leurs adversaires ».
Mais ce match, l’équipe de France le prit à bras le corps d’emblée, ouvrant le score sur pénalité et donnant, dans les vingt premières minutes, une impression de sérénité et de confiance qui laisse sans voix. Ah ! le premier essai, sur une valise monumentale de Dominici, déchirant le rideau noir sur trente mètres par deux cadrages-débordements d’école, un soleil de rugby. Et Dourthe qui renverse sur Lamaison, idéalement replacé…
Reviennent alors en mémoire les équipes de Jean-Pierre Rives gagnant pour la première fois en Nouvelle-Zélande, un 14 juillet 1979 de révolte, celle de Daniel Dubroca battant l’Australie chez elle en demi-finale de Coupe du monde 1987, celle de Philippe Saint-André remportant ses deux matchs de 1994 au « Pays du Long Nuage Blanc » (nom maori de la Nouvelle-Zélande), le premier sans fioritures, le second dans l’enfer promis par les All Blacks et par la grâce de ce que l’on a appelé « l’essai du bout du monde », traversant tout le terrain à la dernière minute…
Et pourtant, tant d’efforts semblaient vains face à la puissance de Jonah Lomu : premier essai à la 24e minute avec six bleus accrochés à lui sans pouvoir l’arrêter. 17-10 pour les Blacks à la mi-temps. Et 24-10 quand il eut marqué son deuxième, encore inarrêtable.
Mais il était écrit quelque part que cette équipe de France avait beaucoup plus de ressources et d’amour-propre que prévu. Comment expliquer autrement ce retour inouï, ces 26 minutes qui vont faire chavirer le « Temple ».
Sur le renvoi suivant l’essai de Lomu, récupération du pack français qui déroule sur trente mètres, passant les avants Blacks à la lessiveuse pour un drop d’un autre âge de Lamaison, 24-13, on joue la 47e minute.
Re-belote à peine quelques instants après, 2e drop de Lamaison, 24-16.
Les All Blacks n’arrivent plus à conserver le ballon, les Français s’y jettent dessus, les poussent à fauter une fois (pénalité de Lamaison, 24-19), deux fois (nouvelle pénalité de Lamaison, 24-22).
Encore un ballon récupéré et ce coup-ci place à la cavalerie légère, coup de pied par-dessus de Galthié repris, au nez et à la barbe de deux Néo-Zélandais, par Dominici qui s’en va marquer l’essai (24-29).
Les avants français, déchaînés, ramènent le ballon dans le camp adverse, et Lamaison exécute le coup parfait, annoncé la veille au tableau noir par l’entraîneur Villepreux : botté par-dessus le mur de défense noir, Dourthe se jette dans l’en-but avec une envie et un enthousiasme qui en dit long sur l’état de rébellion où se tenaient ces gars-là. Essai transformé par Lamaison (24-36). Les favoris de cette quatrième Coupe du monde, tourneboulés par tant d’agressivité, de confiance et de plénitude, viennent d’encaisser 26 points en 13 minutes !
Devant des Blacks qui tentent de réagir, la férocité défensive des Tricolores envoie encore Bernat-Salles à dame sur un contre au pied de Magne. Avec la transformation de Lamaison (qui marquera donc un total de 28 points, des 4 manières autorisées au rugby, essai, transformation, drop et pénalité, ce que les Anglais appellent une… « full house »), le score passe à 43-24 , nous sommes à la 73e minute et Twickenham – qui l’aurait cru ? – accompagne une « Marseillaise » lancée par les supporters français.
33 points en 26 minutes désormais historiques…
Hagards, les Néo-Zélandais concluront néanmoins le match par un essai de Wilson (43-31). Jamais les All Blacks n’avaient encaissé plus de 35 points dans un match. Ce match restera le plus grand renversement de situation de l’histoire du jeu de rugby.
Les Français subiront la loi australienne en finale six jours plus tard à Cardiff (35-12), englués dans une défense de fer, dominante de cette Coupe du monde.
Mais, dans les cœurs, le XV de France en avait joué le match-référence, comme le furent France-Australie 1987, Australie-Nouvelle-Zélande 1991 et Nouvelle-Zélande-Angleterre 1999, à chaque fois en demi-finale de la compétition.



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