1er mars 1997 :
la révolte d’un quarteron de surnuméraires


Photo : Le pack anglais avec Lawrence Dalaglio (au centre) s'impose
d'entrée sur ses terres mais le XV de France fit de la résistance.

Comme toujours, ces diables d’Anglais avaient compris un peu plus vite. Le rugby dit ‘’open’’ avalisé moins de deux ans plus tôt par l’’International Rugby Board, était en fait le rugby professionnel avec tous ses corollaires, notamment au plan sportif. Le XV à la Rose se métamorphose en machine à broyer et donc à gagner et domine l’Europe.
Pour les Bleus de France, le Temple de Twickenham reste inviolé depuis dix ans et le dernier Grand Chelem. Le XV de France est en pleine mutation. Il a certes bien résisté aux visiteurs Springboks en tournée européenne l’automne précédent (défaites 12-22 et 12-13) et gagné ses deux premiers matchs en Irlande (32-15) et face au Pays de Galles (27-22), mais l’Angleterre a aussi remporté ses deux premiers affrontements, et sans trembler. Et voilà qu’une cascade de blessures s’ajoute au forfait du capitaine Philippe Saint-André pour tout le Tournoi. Il faut aller au ‘’Crunch’’ avec des trois-quarts plutôt novices, le trio berjallien Glas, Venditti et Leflamand et le centre Christophe ‘’Titou’’ Lamaison, seulement quatre ‘’capes’’ même si le pied du Bayonnais fait déjà parler la foudre. Et en troisième ligne un grand jeune homme blond décoloré, le premier, dit-on, à lancer la mode, appelé Olivier Magne. Le capitanat de ce quarteron de surnuméraires revient à l’exemplaire Abdelatif Benazzi.
«La presse française nous voyait repartir avec cinquante points dans le sac», se souvient ‘’Titou’’ Lamaison. Il avait pourtant, un mois plus tôt, remporté la Coupe d’Europe avec son nouveau club de Brive aux dépens du club anglais de Leicester (28-9) en compagnie de Philippe Carbonneau et Alain Penaud, la charnière des Bleus.
Cela part très fort pour l’Angleterre. Très toniques, très entreprenants, sûrs d’eux, les Anglais attaquent de partout et finissent par trouver la brèche grâce à une sorte d’Apollon blond, nommé Lawrence Dallaglio, que l’on dit fils d’un portier de nuit italien d’un grand hôtel de Londres et de l’un des derniers modèles de Picasso. Une légende prend naissance, alors que les Bleus voient passer ce nouveau chevalier à la Rose. Et cela continue encore. On arrive à la mi-temps par un 14 à 6 pour les Anglais et, surtout, à 20-6 au bout d’une heure de jeu ! Un essai et cinq pénalités accumulées dans une domination sans partage. Lamaison, avec un drop et une pénalité, a pu, à peine, réduire l’ampleur des dégâts. Les cinquante points annoncés seront peut-être bientôt là.
En seconde période, cette équipe un peu jeunettte, qui ne comprend pas bien trop ce qui lui arrive, se met d’abord à résister, les Anglais tombant dans un de leur péché mignon, une arrogance traduite sur le pré par quelques paroles condescendantes appuyées de clins d’œil, toutes choses quelque peu déplacés au pays du ‘’fair play’’…
«En fait, on ne savait pas trop où nous allions, se souvient encore ‘’Titou’’ Lamaison. On voyait bien que les anciens Sadourny ou ‘’la Merluche’’ (Olivier Merle) en avaient gros sur le cœur. Pour eux, c’était peut-être la dernière occasion de gagner à Twickenham. Cela nous a un peu remué et les autres ont fini par douter.»
Les ‘’autres’’ en question ont de plus en plus de mal face à la poussée du pack français, emmené par les tracteurs Miorin et Merle en seconde ligne. Et pour remplacer Abdel Benazzi blessé, on fait rentrer un troisième ligne de fortune, le pilier-talonneur toulonnais Marc de Rougemont, ami d’enfance du pilier Christian Califano. Ils en avaient rêvé, tout minots, à l’école de rugby de La Valette. Ce samedi 1er mars, ils sont ensembles à Twickenham, sous le maillot frappé du coq et c’est déjà du bonheur. Dès qu’il foule la pelouse sacrée, ‘’Le Rouge’’ coupe tout ce qui bouge. Ce n’est plus un plaqueur mais un sécateur. Du coup. Il entraîne toute la bande. C’est à celui qui déménagera le plus d’Anglais.
Enfin vient le temps de la sarabande. Un coup de pied à suivre ultra malin de Titou Lamaison et Laurent Leflamand, à la réception, arrache le ballon à son vis-à-vis et aplatit là où il faut. Une percée d’Alain Penaud et ‘’Titou’’ va marquer à son tour. Les deux essais sont transformés. Titou ajoute une autre pénalité. Dix-sept points d’affilée. Score final pour la France : 23-20. L’Angleterre, médusée, applaudit. Et même, on s’aperçoit que le Frenchie nommé Lamaison a réussi une ‘’full house’’, une ‘’maison pleine’’. C'est-à-dire au moins un drop, un essai, une pénalité, une transformation. En fait, il inscrira ce jour-là dix-huit des vingt-trois points français.
«Après coup, je crois que ce jour-là nous étions dans le même état d’esprit que trois ans plus tard dans ce même stade face aux All Blacks. A un moment donné, nous ne sommes plus posé de questions. On a joué jusqu’à faire douter ceux d’en face. Après, la réussite a fait le reste», conclut Titou Lamaison.
Deux semaines plus tard, la France battait l’Ecosse (47-20) pour les adieux du Parc des Princes au Tournoi et remportait le Grand Chelem.
Tout ça parce que quelques gamins avaient voulu faire plaisir aux anciens.



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