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18 juin 1995 :
Jonah Lomu invente le rugby du XXIe siècle
Dans un pub londonien,
l’ancien joueur du Racing Club de France Philippe Guillard
regardait avec un ami la demi-finale Angleterre-Nouvelle-Zélande
de la Coupe du monde disputée en Afrique du Sud. Il se souvient
des 3 minutes qui ont ébranlé le monde du rugby.
A 15 heures et 3 minutes, Jonah
Lomu a ramassé la balle avec une main, à quarante
mètres de la ligne d’en-but anglaise, et il est parti.
Nous sommes au tout début de la demi-finale de la Coupe du
monde 1995, le 18 juin, au Newlands Stadium du Cap. Les deux équipes
sortent à peine des hymnes, elles n’ont eu le temps
de s’observer que pendant le haka.
Je me trouvais à Londres, dans un pub, avec mon ami Lulu,
qui joue avec moi dans un tout petit club de la région parisienne.
La veille, il m’avait dit : « Il faut absolument
qu’on aille à Londres pour voir ce match ! »
Lulu courait après un rêve : être là,
au milieu des Anglais, le jour où ils prendraient une vraie
pâtée.
Lulu n’aime pas trop les Anglais. « Je sens qu’il
va sa passer quelque chose… »
Comme il se trompe rarement, je l’avais suivi dans ce pub
outre-Manche. Pourtant, ce samedi-là, on était triste.
La veille, à Durban, l’équipe de France avait
fait 10 000 kilomètres pour mourir à dix centimètres
de la finale de la Coupe du monde. Contre l’Afrique du Sud.
Heureusement, les Anglais étaient gentils avec nous. Ils
nous consolaient, nous disaient qu’on n’avait pas eu
de chance, qu’on était bien meilleurs que les Sud-Africains,
qu’on méritait la finale… Bref, disait Lulu :
« Quelle belle bande d’hypocrites ! »
A 15 heures et 3 minutes donc, Jonah Lomu a ramassé la balle
avec une main, et il a démarré. Il faut bien avouer
que, jusque là, dans le pub, c'était la fête.
Gros plan sur un Anglais ? « Standing ovation »
! Gros plan sur un Néo-Zélandais ? Sifflets. Quand
on pense que le mot « fair-play » est anglais…
L’Angleterre craignait, certes, les All Blacks, Jonah Lomu
en tête, mais on ne voyait pas bien ce qui pourrait arriver
de grave à une équipe qui venait tout simplement d’éliminer
les champions du monde en titre, l’Australie, en quarts de
finales, et qui, en plus, avait brillamment remporté le Grand
Chelem dans le Tournoi des cinq nations. Les Anglais, c’était
un pack de fer, une défense du même métal, et
un buteur carnassier. Du solide. Même la réputation
de Lomu n’inquiétait pas l’entraîneur anglais
Jack Rowell.
Pourtant, nous, on le trouvait pas mal ce Lomu, avec son mètre
quatre-vingt-dix-huit et ses 116 kilos. Depuis le début de
la Coupe du monde, il avait quand même explosé trois
Irlandais et envoyé deux Japonais dans les tribunes rien
qu’avec une épaule. Mais non, lui, Jack Rowell, ne
s’inquiétait pas trop, car, avait-il dit, «
Lomu ne sait pas défendre »… Il avait même
poussé la sérénité jusqu’à
laisser Tony Underwood, l’un des tous premiers ailiers de
l’hémisphère Nord, en face de lui. Ce qui faisait
tout de même une différence de 20 centimètres
et de 30 kilos. Et comme le rugby est le seul sport de combat qui
ne fonctionne pas par catégories, on se disait que le gars
Underwood, il allait souffrir. Mais non, parce que Jack Rowell avait
tout pensé avant.
En face, les All Blacks c’était une attaque virevoltante,
et l’esprit de sacrifice d’un pack plus enclin à
suivre les envolées lyriques des trois-quarts qu’à
perdre de l’énergie dans ces travaux de grammaire ovale
que voulaient imposer les Anglais. Bref, en privant les Néo-Zélandais
de munitions grâce à la supériorité de
leur pack – reconnue par tous, et même par les All Blacks
-, toute l’Angleterre était sûre d’imposer
son rugby centenaire fait d’une prise minimale de risques
et d’une force dosée uniquement pour gagner du terrain.
Il était entendu que Rob Andrew, l’élégant
buteur aux longues études, ferait le reste du travail.
Seulement voilà : à 15 heures et 3 minutes, alors
que le match était à peine commencé, Jonah
Lomu a ramassé la balle, et il a démarré. Et
là, la chose que les Anglais n’avaient même pas
imaginée dans leurs pires cauchemars, ce que Tony Underwood,
le bel ailier pilote de chasse de la Royal Air Force, redoutait
sans y croire, et surtout ce que Lulu espérait depuis son
enfance, cette chose-là s’est produite.
Jonah Lomu a donc ramassé la balle et il a démarré.
Et Tony Underwood, qui avait dû se répéter la
scène des dizaines de fois dans la nuit, n’a même
pas eu le temps d’avoir peur. Au moment où il a piqué
dans les jambes du monstre, décidé, motivé,
patriote, Lomu lui a mis un raffut d’un simple index, et l’avion
du pilote de chasse Underwood s’est écrasé sur
le pif. Dans le pub, les filles se sont tues, et les garçons
se sont levés. En silence.
Le capitaine des Anglais, Will Carling, plus costaud que Tony Underwood,
plus habitué aux forts contacts, est arrivé en travers
avec une véritable envie de défendre la patrie. Will
Carling est quand même le capitaine de l’équipe
d’Angleterre, voire de la Grande-Bretagne, et donc de la moitié
du monde. Du coup, toute l’Angleterre revit. Elle a confiance,
elle le sait exemplaire. A 15 heures, 3 minutes et 2 secondes, le
capitaine de l’Angleterre et de la moitié du monde,
Will Carling, se jette donc dans les jambes de Jonah Lomu, fier
et décidé. A 15 heures, 3 minutes et 3 secondes, le
capitaine de l’Angleterre se crashe lui aussi au sol et prend,
en prime, la chaussure droite de Jonah Lomu sur le nez. Cette fois,
même les filles du pub se sont levées.
Il reste dix mètres à faire pour marquer l’essai.
Jonah Lomu court toujours et, derrière lui, il a laissé
deux corps gisant dans un bain de honte et d’impuissance.
Il ne reste plus qu’une chance d’empêcher Jonah-King
Kong d’aller aplatir derrière la ligne. Cette chance,
c’est Mike Catt, l’arrière anglais. Mais ça
ne l’arrange pas du tout, Mike Catt, d’être le
dernier espoir d’un peuple. Mike Catt, ce jour-là,
à cet instant-là, il aurait rêvé d’être
à la pêche à la truite, très loin de
tout ça, dans le nord de l’Écosse. Ou encore
préféré être une de ses statues de la
garde royale, devant Buckingham Palace. Comme ça, Lomu serait
passé à côté. Il aurait même peut-être
pris une photo. Seulement voilà, ce jour-là, Mike
Catt n’est pas devant la grille du palais, mais sur le terrain
du Newlands Stadium, pour une demi-finale de Coupe du monde de rugby.
Et Jonah Lomu n’est pas là pour le tourisme. Apparemment,
il veut marquer son essai. Et la ligne est à quatre mètres.
Mike Catt, arrière émérite du XV de la Rose
de Sa Majesté la Reine d’Angleterre, va essayer de
plaquer Jonah Lomu de face. Et à 15 heures, 3 minutes et
6 secondes, Mike Catt rebondit sur 116 kilos de viande folle avant
d’être écrasé comme une fourmi, puis piétiné.
Jonah Lomu plonge en Terre promise, le sourire au coin des lèvres.
A peine essoufflé. Derrière lui, il y a trois corps
maintenant. Et dans le pub, une centaine de cœurs transpercés
: Jonah vient de tuer l’Angleterre.
Le reste du match n’est qu’une suite photocopiée
de cette action, une boucherie. 15-0 au bout de six minutes de jeu.
Puis 25-3 à la mi-temps, puis 35-3, en pleine demi-finale
de Coupe du monde, contre la meilleure équipe de l’hémisphère
Nord. Avec trois essais de Lomu. Du jamais vu. Du pas croyable.
Lulu était aux anges. Il avait réalisé son
rêve. Bien sûr, il n’avait pas oublié de
consoler tout le monde dans le pub, de leur dire qu’ils avaient
eu un « jour sans ». Qu’ils auraient
mérité de la gagner aussi, cette Coupe du monde. Mais
il savait aussi, comme moi, qu’on venait d’assister
à quelque chose d’historique.
Au-delà du match, au-delà du score final (45-29),
ce qu’avait fait Jonah Lomu représentait bien plus
qu’une chevauchée fantastique. Bien plus encore qu’une
preuve officielle de la future domination du rugby de l’hémisphère
Sud sur celui du Nord. Jonah Lomu avait tout simplement fait ce
que William Webb Ellis avait fait un siècle et demi auparavant.
Il avait ramassé le ballon avec une main, et inventé
le rugby du siècle à venir.
Philippe Guillard

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