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3 juillet 1994 : ‘’l’essai
du bout du monde’’
C’était encore
le temps des longues tournées où on emmenait une trentaine
de joueurs pour jouer deux matchs par semaine chez le pays hôte
avec au moins deux ‘’test-matchs’’ réglant
une suprématie toujours provisoire. Le mercredi, les ‘’réservistes’’
affrontaient une rugueuse équipe de province ou une sélection
‘’espoir’’ dans des stades plus modestes
mais non moins passionnés.
Cette tournée-là fut la dernière du temps de
l’amateurisme. Un an plus tard, à l’issue de
la troisième Coupe du monde disputée en Afrique du
Sud, l’International Rugby Board passait au ‘’rugby
open’’. Après plus d’un siècle d’amateurisme
pur et dur, hérité de la philosophie conservatrice
des plus anciens collèges du royaume, les vieux bonzes de
la noble assemblée ouvraient la possibilité de rémunérer
les pratiquants.
Mais revenons donc à cet été 1994…
Le XV de France s’embarque alors pour le ‘’pays
au long nuage blanc’’. Une escale sportivo-gastronomique
est prévue au Canada. En fait, la délégation
tricolore est invitée à un copieux banquet organisé
par de grands chefs français à Toronto le mardi soir
et le lendemain, les réservistes canadien leur donnent bien
de la misère sur le pré. Le samedi, les fiers joueurs
à la feuille d’érable gagnent le test-match
bucolique près d’Ottawa (18-16). Le camouflet est doublé
de l’expulsion de Philippe Sella, qui joue son 99e match sous
le maillot bleu, confondu par un arbitre de touche bigleux alors
qu’il séparait deux belligérants. Après
visionnement vidéo, fait unique dans les annales rugbystiques,
cette tâche sera effacée de sa carrière exemplaire
et des excuses lui seront même présentées…
Mais cet intermède nord-américain est vite rangé
au rayon des souvenirs pittoresques. Le XV de France n’a toujours
gagné qu’un seul test-match en Nouvelle-Zélande,
ce fameux 14 juillet 1979 où l’équipe de Jean-Pierre
Rives renversa tous les pronostics à Auckland après
un calamiteux échec dans l’antre de Christchurch.
Et c’est encore dans la petite ville de l’île
du sud, où la ferveur va jusqu’à éteindre
toute lumière à l’arrivée des adversaires,
débarquant alors dans un noir total, que les Tricolores jouent
le premier test-match après quelques matchs de réglage
ici et là.
Les ‘’All Blacks’’ font débuter à
l’aile ce jour-là un ancien troisième ligne
de formation, d’origine tongienne : Jonah Lomu, qui est déjà
une célébrité à 18 ans, et ses mensurations
font réfléchir les trois-quarts Français, 1
mètre 96 et 118 kilos ! La solution préconisée
: son vis-à-vis se jette dans ses jambes et un partenaire
(ou deux) vient tout de suite l’aider à le faire tomber…
La première balle sur son aile montrera au phénomène
toute la détermination des Bleus Emile N’Tamack et
Philippe Sella qui l’arrêtent net. Le pack français,
lui, met la main sur le ballon et l’affaire est pliée
: ‘’The House Of Pain’’ est vaincue et applaudit
les vainqueurs (22-8). Les observateurs locaux sont impressionnés
par le deuxième ligne Olivier Merle qui gagne un surnom à
la hauteur de son physique (2,02 m et 125 kilos) : ‘’The
Man And A Half’’ (‘’L’homme et demi’’).
Un écart de quatorze points peut paraître bien mince
mais, encore à cette époque pas si lointaine, ce fut
le plus important concédé en un siècle par
les Néo-Zélandais. Australiens (à deux reprises
dont une fois en Nouvelle-Zélande) et Sud-Africains étant
les seuls alors à avoir fait aussi bien !
Le résultat de ce premier test-match déchaîne
la presse locale qui met une pression terrible sur les All Blacks
du capitaine Sean Fitzpatrick. La remontée de bretelles est
également interne, les entraînements se font à
huit-clos et le talonneur, leader incontesté de l’équipe,
promet « l’enfer » aux Français à
l’Eden Park d’Auckland, lieu du second et dernier affrontement…
Sur la première mêlée du match, le capitaine
All Black joue les provocateurs : avec ses dents, il arrache le
bandeau de son vis-à-vis, Jean-Michel Gonzales, capitaine
de l’Aviron Bayonnais, Basque et taiseux. Il attendra son
heure et, peu de temps après, retournera proprement Fitzpatrick
parti au ras d’un maul… Le combat est intense et les
Noirs, déchaînés, mènent au score tout
le match, mais un essai sur interception d’Emile N’Tamack
permet aux Bleus de rester à portée de l’exploit
(20-17) alors que le match rentre dans sa dernière minute.
Dominés par la fougue des Néo-Zélandais, les
Français vont alors, une fois de plus, faire parler ce que
les Anglo-Saxons ont appelé le ‘’French Flair’’,
cette capacité au moment le plus inattendu de sortir une
action hors-norme, comme touchée par la grâce.
Il reste donc une minute à jouer et, une nouvelle fois, les
Tricolores sont repoussés dans leurs vingt-deux mètres
par le pied de l’ouvreur Black. Le capitaine et ailier Philippe
Saint-André se replie et relance au centre du terrain. Plaqué,
il libère son ballon et le talonneur Jean-Michel Gonzales
joue les demi de mêlée à l’appel de son
ouvreur Christophe Deylaud pour une ligne d’attaque improvisée
mais en place pour la grande chevauchée. Le premier relayeur
est Abdelatif Benazzi, troisième ligne, qui feinte la passe,
accélère, va au contact et sert N’Tamack qui
prend l’intérieur en rentrant dans le camp néo-zélandais
pour croiser avec l’autre troisième ligne Cabannes.
La défense est embarquée sur l’extérieur
et une nouvelle passe croisée vers Yann Delaigue achève
la manœuvre. Le trois-quart centre fixe le dernier défenseur
et sert le demi de mêlée Accoceberry qui assure une
dernière passe (inutile) à l’arrière
Sadourny qui se jette dans l’en-but flanqué de son
capitaine et instigateur de l’action…
20-23 avec la transformation de Deylaud, l’Eden Park, incrédule,
s’est levé et applaudit les ‘’Flying Frenchmen’’.
Le quotidien britannique Sunday Times l’appellera
« The Try of the Century » (« L’essai
du siècle »).
Ce fut aussi celui d’une victoire historique dans cette série
de test-matchs, la première d’une équipe de
l’hémisphère Nord en Nouvelle-Zélande,
exploit seulement réalisé par les Springboks Sud-Africains
au cours du siècle finissant. L’équipe de l’entraîneur
Pierre Berbizier rentre dans l’histoire par la grande porte
et par la grâce de ce que l’hebdomadaire français
du rugby Midi Olympique appellera joliment « L’essai
du bout du monde ».

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