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13 juin 1987 : le match des matchs
« Je ne pensais pas
vivre assez vieux pour revoir un match qui atteindrait le niveau
de celui joué par les Barbarians et les All Blacks à
Cardiff en 1973. Mais celui-ci y est parvenu. » Le grand
John Reason fit ce tendre aveu le lendemain dans le Sunday Telegraph.
Et cet Australie-France, devenu lui aussi légendaire, disputé
devant 20 000 spectateurs au Concord Oval, dans une coquette banlieue
de Sydney, décidait d’une place en finale de la première
Coupe du monde.
La Nouvelle-Zélande et l’Australie, co-organisatrices,
s’étaient arrangés, en tripatouillant la composition
des groupes – quatre, de quatre équipes – et
la programmation pour qu’à la fin, c’est-à-dire
le 20 juin, tout cela se termine par un All Blacks – Wallabies
de derrière les fagots à l’Eden Park d’Auckland,
ce qui, à l’époque, n’était pas
illogique.
Personne n’avait résisté aux hommes en noir,
des Italiens jetés en pâture lors du match d’ouverture
(70-6) jusqu’aux Gallois, tout contents du tour joué
aux Anglais (16-13) une semaine plus tôt, en demi-finale (49-6).
Les Australiens étaient prêts pour l’affrontement
final, le temps de balayer l’Irlande (33-15) et la France
si poussive à l’entame (20-20 devant l’Écosse)
et en quart de finale (31-16 face aux Fidji). Alan Jones, l’arrogant
entraîneur, n’avait-il pas déjà réservé
avion et hôtel au ‘’Pays du long nuage blanc’’
?
Côté français, l’équipe gagnante
du Grand Chelem lors du Tournoi des 5 Nations en début d’année
n’impressionne plus personne. « Après le
quart de finale disputé en Nouvelle-Zélande contre
les Fidjiens, rappelle Pierre Berbizier, demi de mêlée,
la Coupe du monde était terminée pour moi. On avait
dû me poser sept ou huit points de suture à une fesse.
Fatalement, en arrivant à Sydney, j’ai pris du recul
et j’ai pu observer ce qui se passait. »
Ce qui se passait ? Pour simplifier : d’un côté
il y avait la presse française, pas bien indulgente, pour
sûr, de l’autre Jacques Fouroux, l’entraîneur,
en pleine paranoïa. Une grande tragédie intérieure
persécutait celui que l’on nommait ‘’le
Petit Caporal’’, une exaltation perpétuelle de
l’honneur, de la fierté, de la fidélité,
du sacrifice. Ce qui avait un double inconvénient. L’énergie
que dépensait Fouroux à bretter avec les journalistes,
nerveusement, l’épuisait. Pire, c’était
autant d’heures à l’éloigner de son équipe.
Six jours passés ainsi étaient la garantie d’une
catastrophe le samedi.
Voilà donc où on en était quand l’idée,
après le repas du lundi soir, vint à Berbizier d’interpeller
son ami Fouroux : « D’où je suis maintenant,
je la vois vivre cette équipe. Elle dégage une force,
je la sens cette force. Alors, laisse tomber les journalistes et
reste avec les gars. »
« Peut-être, répondit Fouroux, mais à
condition que tu sois au milieu d’eux. »
Personne ne l’a jamais contesté, même Daniel
Dubroca, le talonneur, capitaine à l’époque.
Sur le terrain, au moins, le relais de Jacques était Pierre
Berbizier tant ce professeur d’éducation physique de
formation avait l’habitude de dire le plus clairement possible
les choses les plus calées. Il passa donc la nuit à
réfléchir et vint trouver le lendemain matin le Dr
Pène, éberlué, en lui annonçant : «
Il faut me bander, samedi, je vais jouer. »
Et le match défile… Entame australienne sérieuse
et efficace (un drop, deux pénalités, 9-0) mais attention,
Jacques Fouroux : « On avait décidé de ne pas
pousser la première mêlée mais la deuxième.
Et alors là, Garuet a tordu son opposant, un certain Lillicrap.
»
Le premier essai français fut marqué juste avant les
citrons (9-6) puis tout s’emballa après l’essai
du génial Campese, placé ce jour-là à
l’arrière (15-6), le XV de France répond dans
la minute suivante par Sella puis Lagisquet est à la conclusion
d’un nouveau balayage, Cambérabéro passe une
pénalité, les Français mènent 21-15.
L’arbitre écossais M. Andersson s’était
jusque là contenté de surveiller sévèrement
les Bleus mais il ne voit pas un en-avant sur touche et accorde
l’essai au troisième ligne Codey à un quart
d’heure de la fin. Michael Lynagh, toujours recordman des
points marqués chez les Wallabies, passe la transformation
(21-21).
Le suspense devient insoutenable, il est huit heures du matin ce
samedi-là de l’autre côté de la Terre,
en France et, lève-tôt, couche-tard, amateurs de rugby,
tout le monde est bien réveillé.
Les deux équipes s’échangent encore deux pénalités,
Lynagh d’abord puis Didier Cambérabéro à
l’entrée des arrêts de jeu (24-24). On se prépare
aux prolongations, qui seraient les premières de la jeune
histoire de la Coupe du monde.
Les Australiens renvoient les Français dans leur 22 mètres
pour, crurent-ils, repousser la menace. Mais voilà la touche
finale à ce sommet du jeu : une relance des trois-quarts
dans un trou de souris entr’aperçu et au milieu de
terrain, le sacrifice des deux piliers pour faire vivre le ballon.
Nous voici dans les 22 mètres australiens et le numéro
8 Rodriguez, à bout de souffle, envoie le ballon à
Serge Blanco qui l’appelle, lancé vers le drapeau de
coin, avec trois gros Australiens à ses trousses. En-avant
de Rodriguez ? Blanco : « Quoi ? Un en-avant ? Au moment
de ramasser le ballon, son pied le touche légèrement
mais pas ses mains ! » De génie dans le jeu, Serge
Blanco n’en a jamais manqué. Et avec sa langue bien
pendue, le talent ne lui a pas fait défaut non plus. Voilà
un joueur qui fut capable de vous bouleverser la physionomie d’une
rencontre comme pas un et qui aujourd’hui peut, quand il est
chaud, vous retourner une salle comme pas deux. Alors c’est
entendu, d’en-avant il n’y a pas eu. Le talonneur Tom
Lawton vient le plaquer mais « toute ma vie, il me manquera
cinquante centimètres » avouera-t-il plus tard…
La transformation est rajoutée par Cambérabéro
(30-24), on joue la 85e minute et M. Andersson juge que c’est
bien assez.
La porte des vestiaires français restera fermée plus
d’une heure puis les joueurs, toujours en tenue de match,
sortiront au pas de course pour regagner le centre du terrain du
Concord Oval, vidé de ses spectateurs. Et dans le silence
de la nuit tombante, sous l’impulsion du pilier Pascal Ondarts,
montera le chant basque Boga Boga.
« L’assassin revient toujours sur les lieux de ses
crimes. » lâchera un journaliste australien dépité…
Le télécopieur du Rushcutter Travelodge cracha un
courrier de ministre pour féliciter les impétrants.
« Attention, les gars, là-bas en France, ils sont
en train de célébrer, pour l’instant, des deuxièmes.
» Jacques Fouroux prévint ses joueurs, le ‘’Petit
Caporal’’ avait le nez fin. L’équipe de
Dubroca laissa à Sydney la fraîcheur physique et mentale
qui lui manqua contre les All Blacks, le samedi suivant à
l’Eden Park. Et de finale, au fond, il n’y eut pas (9-29).
Ils auront néammoins gagné le match des matchs.

Photographie : Malgré le placage désespéré
de Tom Lawton,
Serge Blanco marque l'essai de la victoire.
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