15 novembre 1986: et Fouroux partit en guerre…

Nul n’a oublié le fameux test de Nantes en 1986 : au lendemain de la défaite du premier test à Toulouse, l’entraîneur du XV de France avait décidé qu’il n’y aurait pas un second échec. Histoire secrète d’un match sulfureux.

«On se cachait pour l’éviter dans les couloirs de l’hôtel, pour n’avoir pas à subir ses remontrances, ses regards foudroyants…»
Pascal Ondarts se souvient. 1986, sa première sélection au sein d’un XV de France lourdement défait une semaine plus tôt à Toulouse par l’armada All Blacks et qui préparait dans le désormais célèbre Domaine d’Orveaux, hôtel de la banlieue nantaise, sa rébellion du second test. Il se souvient surtout, Pascal, de l’incroyable mise en scène fomentée par Jacques Fouroux cette semaine-là, afin de rendre à cette équipe de France un peu de cette appétence et de cet enthousiasme qui lui avaient si singulièrement manqué à Toulouse.
«C’était la guerre, jure encore Eric Bonneval, alors au sommet de son art. Je me souviens de la journée des retrouvailles du mercredi, des séances de magnétoscope avec arrêt sur image. On a revu le match dix fois. La première fois pour une analyse technique. La seconde pour peaufiner des détails. Et puis ce fut les critiques individuelles… Je me souviens notamment de ce geste anecdotique de Sella aidant Botica, l’ouvreur des Blacks, à se relever et Jacques qui arrête l’image et hurle : «Plus jamais ça !». On était terrorisés…»
«Le jeudi, après les deux entraînements diaboliques de la veille, j’ai dû le stopper dans ses élans, avoue Henri Fourès, le manager de cette équipe. Je lui ai dit : «Si tu continues comme ça, ce n’est pas la peine d’espérer jouer samedi, les gars seront cuits…»
Nerveux, revanchard, agressif, l’œil bleu redoutable, sans cesse allumé, Jacques Fouroux n’avait pas son pareil pour transformer une troupe d’heureux collégiens en redoutables soldats armés pour la bataille et il en jouait, le bougre, avec cet art consommé de la préparation psychologique que ses joueurs lui reconnaîtront comme une marque de fabrique.
«Le paradoxe, reprend Eric Bonneval, c’est qu’il n’y a pas eu, après coup, beaucoup de paroles échangées. Jacques avait planté le décor le mercredi et il n’y a pas eu grand chose à ajouter après lors.»
N’était cette atmosphère de fin de monde, voulue par l’entraîneur national : hôtel fermé à la presse et à tous les imposteurs de circonstances, appels téléphoniques suspendus, vin et fromage supprimés à l’occasion de chaque repas, petits déjeuners pris aux aurores et aussitôt interdits aux retardataires au bout d’un petit quart d’heure…
«Il y eut aussi le retard d’Alain Carminati qui avait raté son train et qui se fait incendier le mercredi soir, au point – hasard malencontreux ou symbole supplémentaire ? – de se claquer le lendemain, faisant pour le coup, le bonheur d’Erbani. Mais tout était ciblé chez Jacques, jure aujourd’hui Bonneval. Ses colères et ses remises en question qui s’adressaient souvent aux mêmes joueurs, lesquels en redemandaient, sans doute inconsciemment…»
On connaît la suite : cette lourde rébellion, furieuse, dantesque de la Beaujoire (stade de Nantes) où le pack du grand Wayne Shelford fut mis sous l’éteignoir. On se remémore ce match, à ne pas pouvoir respirer, qui devait sonner le départ de l’aventure pour un groupe de joueurs auteurs, l’année suivante, d’un Grand Chelem dans le Tournoi des cinq nations et d’une accession à la finale de la Coupe du monde.
«Jusqu’au samedi, jour du match, conclut Eric Bonneval, ce fut le couvre-feu. Mais je me souviens encore de la gueule de Karl Janik, appelé comme remplaçant après le forfait de Carminati et voyant Denis Charvet – son coéquipier toulousain et trois-quart centre -se frotter au pilier Garuet lors de l’échauffement d’avant-match. Il était abasourdi, Karl, il n’en croyait pas ses yeux…»
Au reste, Jacques Fouroux, très sûr de son coup, ne devait pas apparaître dans les vestiaires français avant le match, laissant ses joueurs chauffés à blanc face à leur destin. Et c’est à peine s’il aurait soufflé à ces derniers, selon Henri Fourès, de faire face au Haka des Néo-Zélandais avant le coup d’envoi, lequel nous renvoie toujours avec le temps des visages hirsutes, menaçants, marqués par une détermination absolue. Résultat : un combat féroce, deux essais à rien et une victoire nette (16-3).
Bien fait ? Superbe ? On ne le jurerait pas, bien sûr, au nom de l’idée que l’on peut se faire du sport en général. Mais là ? Comment ne pas saluer l’entreprise, comment oublier d’un revers de plume ce que ce sport de combat justement recèle de valeurs morales si peu naturelles d’apparence et qui appellent éternellement à une manière de guerre en miniature.
«La plus belle des guerres en temps de paix». Desquelles on ne saurait rendre qu’à voix sourde, feutrée, ainsi qu’il convient dans tous les confessionnaux du monde, où il est beaucoup pardonné à ceux qui ont su donner…

Jacques Verdier



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