1984: le Grand Chelem australien
Photo : Nick Farr-Jones a fait ses
débuts internationaux pour le premier test-match
de Twickenham, contre l'Angleterre. Il est l'un des paris
gagnants d'Alan Jones,
l'entraîneur aux multiples casquettes.
|
En l’espace de deux mois
et de dix-sept matchs d’une tournée à l’ancienne,
une équipe au maillot tango a révolutionné
le rugby pour toujours. Quatre victoires en quatre tests-matchs
contre les Home Unions, cent points inscrits, onze essais marqués
pour un seul encaissé et surtout un style de jeu criant de
modernité, d’efficacité et de beauté.
Durant le dernier match, contre l’Écosse, la meilleure
nation britannique du moment, les Wallabies inscrivent quatre essais
superbes. Le dernier est le fruit d’une longue contre-attaque
amorcée par une interception de Grigg, un relais parfait
de Tuynman et un sprint de Campese. Michael Lynagh marque 21 points
(record égalé pour un Australien). Quand à
l’ouvreur Mark Ella, il signe un Grand Chelem personnel avec
un essai marqué à chaque test. « Sa vivacité
de passe était merveilleuse, tout comme sa faculté
de redoublement. Tous les trois-quarts australiens excellaient dans
cet art d’ailleurs. Leurs offensives à la limite du
passage à vide étaient irrésistibles »,
se souvient l’entraîneur Henry Broncan.
Les médias sont sous le choc. « Ces Australiens
nous servirent ‘’Un soleil dans chaque image’’
selon la formule d’Albert Gance (cinéaste) »
écrit Olivier Venries dans le Midi Olympique de l’époque.
Dans la grisaille de l’automne britannique, l’éclat
orange vif de leur maillot symbolise l’énergie, la
joie, la vitamine C ainsi que l’émergence d’une
nouvelle puissance qui, vingt ans plus tard, n’a toujours
pas décliné.
Quand ils débarquent en Angleterre en cette fin octobre 1984,
les Australiens ne sont pas des épouvantails, tout juste
d’aimables cousins de province, du genre fils à papa:
doués, bagarreurs quand il le faut, mais un peu dilettantes.
En six matchs, ils n’ont par exemple jamais battu les Lions
britanniques et ils n’ont gagné qu’une fois sur
six à Murrayfield. Trois ans auparavant, ils s’étaient
déjà présentés avec soi-disant la meilleure
équipe de leur histoire. Le bilan avait été
cruel: trois défaites en quatre matchs.
Le rugby australien souffre d’une inconstance soulignée
par la rigueur de son voisin néo-zélandais. Les explications
sont limpides: une atmosphère de pur amateurisme qui ne tire
pas les joueurs vers le haut et la concurrence des professionnels
treizistes qui siphonnent les meilleurs éléments.
Pourtant, certains se souviennent qu’en 1981-1982, les Wallabies
du coach Bob Templeton avaient marqué plus d’essais
que leurs adversaires à chaque test et qu’ils avaient
singulièrement manqué de réussite, victimes
d’ue faillite des buteurs et d’un hiver sibérien.
En 1984, leurs successeurs débarquent affûtés
comme jamais. Ils viennent de changer d’entraîneur.
Bob Dwyer, le fin technicien de Randwick, a été limogé
après une tournée tristounette en France. Il a dû
céder sa place à Alan Jones, un singulier personnage
aux multiples casquettes. Amateur d’opéra, animateur
de radio, il n’a jamais sérieusement pratiqué
le rugby. Mais il s’est fait les dents avec les jeunes du
chic King’s College avant de s’occuper du club de Manly
tout en appartenant au staff du Premier ministre libéral,
Malcolm Fraser, dont il écrit les discours. Jones s’est
imposé à la tête des Wallabies grâce à
une subtile manœuvre politique. Il a d’abord joué
sur la rivalité entre le New South Wales et le Queensland
puis, à l’intérieur même du New South
Wales, il a surfé sur la jalousie que suscite Randwick, le
traditionnel laboratoire du rugby australien.
Jamais à court de provocation, il se définit lui-même
« à la droite de Gengis Khan ». D’entrée
de jeu, il marque son pouvoir en retirant le capitanat à
Mark Ella (lui aussi de Randwick) pour le donner à Andrew
Slack, un koueur de Brisbane. La presse l’assassine, et se
fait l’écho d’une fronde des joueurs… Mais
Jones en a vu d’autres. Sans tergiverser, il met ses méthodes
en place. Elles vont métamorphoser le rugby australien. Autant
Dwyer restait calme en toutes circonstances, autant Jones alterne
entre le flamboyant et le volcanique. Ses discours grandioses impressionnent
jusqu’aux plus réticents même, et surtout, quand
ils n’en saisissent pas tous les mots.
Ses nombreux ennemis insistent sur les limites d’Alan Jones
qui n’aurait fait qu’hériter d’un jeu mis
en place par son prédecesseur et perpétué par
Mark Ella. Mais ce personnage controversé n’est pas
un imposteur pour autant. Il se révèle au contraire
comme un extraordinaire aiguillon. Par la pression terrible qu’il
exerce sur chacun de ses joueurs, il va donner une consistance inattendue
aux idées de Dwyer et Templeton. Son exigence est immense
en terme de préparation physique et technique. « Je
sais ce dont tu es capable. Tu ne l’as jamais réalisé
» a-t-il coutume d’asséner. A la veille du match
de Murrayfield, il remet un coup de pression à ses hommes
paralysés par le trac: « Il y a quatre choses qui
ne reviennent jamais: la flèche lancée, le temps passé,
les mots prononcés et les occasions perdues. »
Ses colères sont mémorables et certains ne pourront
bientôt plus le voir en peinture. Aujourd’hui encore,
on dit que plusieurs joueurs ne veulent plus lui adresser la parole.
Mais son intransigeance fait progresser les Wallabies sur leurs
points faibles traditionnels, la conquête et l’intensité
du combat d’avants. D’un Steve Cutler réputé
mollasson et craintif, il fait un sauteur intrépide. Dès
l’arrivée des Wallabies en Grande-Bretagne, il prend
possession d’un joug conçu spécialement pour
l’occasion. Sur un terrain d’Exeter, son pack en bave
comme jamais. Quand il sent ses hommes excédés, il
improvise une déclaration napoléonienne: « C’est
dur mais vous verrez combien c’est bon de gagner. »
A Cardiff, Tuynman marquera sur une mêlée enfoncée.
Le pack gallois réputé féroce est sur les fesses.
Surtout, ce coach qui s’écoute parler n’a pas
peur de lancer des jeunes. Il laisse de côté certains
vétérans comme Cox, Hawker et Roche pour faire confiance
à des débutants nommés Nick Farr-Jones à
la mêlée, Michael Lynagh au centre et David Codey en
troisième ligne.
A Twickenham pour le premier test-match, la collaboration par procuration
Dwyer-Jones porte ses fruits. Les sauteurs Tuynman et Cutler prennent
21 ballons contre 8 aux Anglais. Abreuvés de munitions, les
Wallabies commencent à déployer leur jeu si novateur.
En quoi ? Leur rugby approche les théories du Français
René Deleplace sur le mouvement perpétuel.
« Ils ont été pionniers dans la continuité
du jeu. Leurs trois-quarts avaient des courses droites pour se ménager
des soutiens très rapides. Ils ont réussi les premiers
à lier le jeu des avants à celui des trois-quarts.
Ça s’opposait à l’alternative tout devant
ou tout derrière » explique Pierre Villepreux,
autre ‘’Deleplacien’’ avec le Stade Toulousain
et l’équipe de France.
Avec ces Wallabies, les regroupements deviennent des accélérateurs
du jeu, tout est étudié pour que les avants ne viennent
pas s’y consommer à huit afin de laisser des hommes
disponibles au soutien. De nouvelles notions apparaissent comme
les trajectoires de courses, les points de rencontre ou, suprême
audace, la programmation de deux ou trois temps de jeu. «
Je pense aussi qu’ils ont été les premiers à
utiliser tout le monde dans la ligne et notamment l’ailier
côté fermé »se souvient Patrick Lagisquet.
L’entraîneur du Biarritz Olympique se souvient aussi
des interventions si décisives de l’arrière
mastard Roger Gould autour duquel le jeu rebondissait avec une régularité…
déconcertante. Comme si chaque offensive était inventée
dans l’instant, une illusion selon Pierre Villepreux: «
Ils se basaient sur la programmation et non sur l’adaptation,
ce qui signifie que le jeu australien peut devenir fragile contre
une équipe qui leur résiste physiquement. »
Pour Lagisquet, cet avènement n’était pas une
surprise. « Avec l’équipe de France, nous
les avions affronté en 1983 alors que Bob Dwyer les coachait.
Nous étions parvenus à les contrer et pourtant leurs
combinaisons en première main et leurs variations nous avaient
déjà beaucoup impressionnés. Jacques Fouroux,
notre entraîneur, en avait adapté plusieurs en leur
laissant la paternité d’ailleurs puisqu’elles
s’appelaient ‘’kangourou’’ ou ‘’wallaby’’.
Je ne cache pas qu’aujourd’hui encore, je m’en
inspire. »
L’impact de ce premier Grand Chelem est énorme, aussi
bien sur le plan du jeu qu’en terme de géo-politique.
Il va précipiter la création de la première
Coupe du monde. Le dossier était déposé depuis
le début de l’année sur le bureau de l’International
Rugby Board et la montée en puissance d’une nouvelle
nation forte dans l’hémisphère Sud finit de
convaincre les caciques nordistes que le rugby mérite son
grand tournoi mondial. L’Australie ne le gagnera pas, victime
d’un XV de France euphorique en demi-finale. Sur la durée,
la pression d’Alan Jones s’est révélée
trop horripilante pour des joueurs devenus des vedettes. David Campese
et d’autres demandent sa tête et l’obtiennent.
Comme par un fait exprès, c’est l’année
où le rugby est admis à l’Institut des sports
de Canaberra, la Silicon Valley du sport australien. Les Wallabies
n’ont donc plus besoin d’un homme providentiel pour
continuer leur progression.
A sa place, l’Australian Rugby Union rappelle les Dwyer et
Templeton. Ce sont eux qui brandiront la Coupe du monde en 1991.
Le destin n’a pas voulu trop en donner au touche-à-tout
génial et fantasque. Il fallait en garder un peu pour les
artisans modestes qui lui avait tracé la route.
Jérôme Prevot
L’équipe
(pour les 4 test-matchs, l’équipe a peu changé,
elle n’a concerné que 18 joueurs)
Roger Gould – David Campese (Peter Grigg), Andrew Slack (capitaine),
Michael Lynagh, Brendan Moon (Matthew Burke) – (o) Mark Ella,
(m) Nick Farr-Jones – David Codey (Chris Roche), Steve Tuynman,
Simon Poidevin – Steve Williams, Steve Cutler – Andy
McIntyre, Tom Lawton, Topo Rodriguez
Les matchs
Angleterre 3-19 Australie
Irlande 9-16 Australie
Pays de Galles 9-28 Australie
Ecosse 12-37 Australie

Haut de la page
Retour au menu
|
|