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14 juillet 1979 : la montée vers l’Eden
Photo : Graham Mourie, le capitaine
'''All Blacks'', paraît ici impuissant à attraper
son homologue français Jean-Pierre Rives, ballon en
mains, sous les yeux de Jérôme Gallion (à
gauche) et de Philippe Dintrans (derrière). Tout le
mythique 14 juillet 1979 à Auckland est au fond résumé
dans cette image. |
C’est un pur hasard.
L’une de ces coïncidences de l’existence dans lesquelles
on voudrait voir du sens là où, tout simplement, il
n’est qu’une circonstance. « Ç’aurait
été le 15 août, ça nous aurait fait exactement
le même effet. Ou le 18 juin, tiens » assure ainsi aujourd’hui
Jean-Pierre Rives, ‘’Casque d’Or’’,
le premier capitaine français à « l’avoir
fait ». Encore faut-il s’entendre sur le « 18
juin » dont on parle. Celui de 1940 où, de Londres,
un général quasi inconnu appela une nation à
la rébellion, ou celui de 1815 quand, à Waterloo,
un despote illuminé en bout de course souffla de ses derniers
canons le peu qu’il restait d’éclairé
au pays des Lumières ?
Et puis cette histoire de date, en définitive, n’a
aucune importance car, de tous ceux que nous avons rencontrés,
personne dans cette équipe de France n’a évoqué
la coïncidence, ne connaissait ou ne se souvenait des vers
de Jean Ferrat : « C’est fou comme ce 14 est gai / quand
au calendrier / il est suivi de juillet ». Même ceux
qui à l’instant de la « Marseillaise »
avaient facilement l’œil mouillé.
Ces considérations calendaires évacuées, 14
juillet ou non, battre à Auckland le Néo-Zélandais
cet été-là, ça oui, il fallait le faire.
Pour résumer ou simplifier les choses – c’est
comme l’on voudra – oser en ce mois de juillet 1979
défier les « All Blacks » de Graham Mourie à
l’Eden Park c’était à peu près
aussi malin que si neuf ans plus tôt à la même
époque les footballeurs français s’étaient
amusés à chatouiller au Maracana de Rio le Brésil
de Pelé, champion du monde tout chaud rentré de Mexico.
D’autant plus qu’une semaine plus tôt, à
l’occasion du premier test dans l’île du Sud,
les Bleus avaient l’impression, selon l’expression de
Philippe Dintrans, qui célébrait là sa première
sélection, « d’avoir pris une sacrée branlée
». C’est sûr, la première mêlée
recula de vingt mètres et le score, 23-9, n’invita
pas aux félicitations. De toute manière, l’incident
participait presque de l’ordinaire puisque s’étant
produit à Christchurch dont on sait que l’endroit ne
sera jamais une terre sainte pour tous les rugbymen du monde.
Il n’empêche. Même si l’on n’en était
plus aux épopées exotiques de la préhistoire
– deux « gros pardessus » de la Fédération
avaient été emportés, deux hommes de terrain,
un toubib, un magnétoscope et des cassettes aussi –
cette défaite, si loin de la terre où ils sont nés,
provoqua chez les joueurs une réaction de dégoût
que l’on ne peut imaginer. « J’avais l’impression
qu’on avait pris quarante pions » dit Dintrans. «
Pareil », enchaînent Rives et Jean-Michel Aguirre.
Deux choses, pourtant, auraient dû les interpeller, comme
l’on dit, s’ils avaient été moins sonnés.
La première tient à la mêlée. Dintrans,
au talonnage, chipa en effet trois ballons à Dalton sur introduction
« Blacks ». Or un Dalton, en ces temps-là, était
à peu près autant vénéré dans
le métier que peuvent être symboliques le mètre
et le kilogramme en platine irridié déposés
sous cloche au Pavillon de Breteuil à Sèvres. Il avait
été tellement impressionné, « Andy, l’étalon
», qu’au banquet d’après-match, il approcha
le jeune Dintrans afin de mieux faire connaissance.
L’autre chose qui aurait dû attirer l’attention
des joueurs de l’équipe de France, c’est un bout
de la conversation tenue entre les deux capitaines au coin du bar,
une fois les cérémonies dînatoires expédiées.
Jean-Pierre Rives : « Qu’est-ce que tu en penses, toi
? Je sais bien qu’il est programmé mais est-ce que
ça vaut vraiment le coup de le jouer samedi prochain ce putain
de deuxième test à Auckland ? »
« Ne dis pas ça, Jean-Pierre, ce n’est pas toi.
Rien n’est impossible dans la vie… » répondit
alors Graham Mourie, ce que l’on tient, assez généralement,
pour des propos de vainqueurs compatissants et qui pourtant n’avaient
rien à voir avec les horripilants « Good game »
prononcés quelques années plus tard par l’irritant
Will Carling en serrant la main des Bleus après chaque succès
anglais.
Rives et Mourie, bien que ne s’étant point croisés
si souvent sur un terrain, s’appréciaient mutuellement,
notamment depuis la tournée que les « All Blacks »
avaient effectuée en 1977 sur le vieux continent. Quelque
chose ressemblant à une tendresse partagée, comme
elle l’a toujours été au fond entre Français
et Néo-Zélandais depuis la nuit des temps. «
Rien à voir avec les Sud-Africains, note Dintrans. Eux, ce
sont des gros cons », disons des abrupts pour être moins
définitif.
Cette sympathie, sans doute, se fonde sur une promiscuité
souvent renouvelée – 38 matchs en 96 ans – mais
aussi sur un certain nombre de principes humains communs et cette
manière qu’ont les gars du bout du monde d’avoir
leurs élégances.
« S’ils peuvent passer 100 points à leurs adversaires,
ils ne vont pas se gêner, c’est leur manière
à eux de les respecter » dit Jean-Pierre Rives.
Et c’est vrai que, sans avoir de nostalgie particulière
pour la lampe à huile et la marine à voile ni être
l’un de ces adeptes professant que « le progrès,
c’était mieux avant », nous avons vu des générations
de « All Blacks », disons jusqu’au début
des années 90, qui, sur et hors du terrain, avaient de bien
belles façons. Et même si, à l’occasion,
il est arrivé sur l’herbe de belles distributions de
poires entre Français et Néo-Zélandais, cela
n’est jamais allé jusqu’à l’outrage,
et a toujours été entre eux comme entre les Jouvet
et Arletty d’Hôtel du Nord, le film de Marcel Carné
: « Cocards mis à part, ça va plutôt bien
entre nous. Par terre, on s’dispute, au lit on s’explique
et sur l’oreiller, on s’comprend. »
Il reste qu’en cette veillée du 7 juillet 1979, un
peu funèbre au train où le ballon avait couru cet
après-midi là, et malgré les gentillesses locales
entendues ensuite, l’équipe de France envisageait,
c’en était désolant, son avenir à genoux
pour le samedi suivant.
Ce qui était d’autant plus idiot qu’Andy Haden
– lequel avait pratiqué à Tarbes, disputé
le test de Christchurch et eu, en quittant le sud-ouest de la France
deux ou trois ans plus tôt, des mots bien délicats
: « Au moment de rentrer chez moi, j’emmènerais
bien un morceau des Pyrénées et le jeune Dintrans
» -, ce Haden, 52 ans à l’heure actuelle, avait
bien compris, lui, que les Français avaient creusé
leur tombe avec leurs propres dents.
Il se souvient aujourd’hui : « Ils ont voulu pratiquer
un rugby qu’ils ne connaissaient pas. Forcément, ils
se sont fait piéger. »
Ce que confirme Jean-Michel Aguirre, 51 ans, qui constate que «
jusqu’à ce match, la tournée avait été
réussie. On avait gagné en envoyant beaucoup de jeu
derrière et cela nous avait fait aimer de la Nouvelle-Zélande
». Mais on n’en était plus là au réveil
en ce dimanche 8 juillet tant il est vrai qu’un camouflet
reçu de manière si tonitruante peut parfois, pour
l’homme, franchir les limites du supportable.
Et là-dessus, nouvelle défaite (12-11) le mardi suivant
à Invercagill au fin fond du pays, contre la Southland Province.
« Ce qui m’a foutu en rogne, note Jean-Pierre Rives,
c’est qu’au dîner, je n’ai senti aucune
révolte. Comme si les gars s’en foutaient. En plein
milieu du repas, j’ai dit à Robert Paparemborde : «
Viens, on se casse » et on est montés dans ma chambre
jouer au scrabble. Mais j’avais la tête ailleurs et,
au bout d’un moment, j’ai pensé que c’était
trop con de laisser ces gamins tous seuls. Alors je suis redescendu
et le coup est parti. » Comme toujours dans ce genre d’histoires,
les bringues impromptues sont souvent les meilleures. Une infernale
s’emballa donc pour se terminer à pas d’heure.
« Moi, j’ai dû me coucher vers 5 plombes »,
croit se souvenir Dintrans.
Mais en tournée il est un règlement. Sauf avis contraire,
et il n’en était ici bien sûr point question,
petit-déjeuner à 8 heures puis entraînement
dans la foulée.
Jean-Pierre Rives – qui sait se montrer charmant et courtois,
parfois jusqu’à la caricature – peut être
aussi, cela est moins su, homme au fort mauvais caractère.
En un mot, il était au réveil d’une humeur massacrante.
Certains, le connaissant bien, affirme à ce propos qu’arrivé
au demi-siècle il n’a pas terriblement changé.
Au motif qu’il en avait par dessus son casque d’or,
il somma donc ce matin-là sa troupe d’avaler sur le
pouce son café et de le retrouver au bus dans les plus brefs
délais. « Là, dit Dintrans, je me suis dit :
« On ne va pas rigoler ». On avait beau se les geler,
j’ai enfilé le tee-shirt et le short, c’est tout.
»
Arrivé à l’orée d’une forêt
aussi engageante que celle du Seigneur des Anneaux – un film
tourné en Nouvelle-Zélande, justement -, Rives fait
stopper le bus et sans rien demander à personne – et
surtout pas à Aguirre, l’arrière, d’ordinaire
chargé du « physique » - le voilà qui
commence son footing. « Au bout de 500 mètres environ,
je me retourne et j’en vois qui traînent les pieds.
Alors on s’est arrêté et j’ai gueulé.
»
Et l’on entendit une voix dominer le désastre qui se
préparait. Un Rives en colère, hors le gazon, cela
s’est rarement vu. Surtout en usant d’un singulier langage,
aussi grossier que certains discours bien tournés peuvent
parfois être vulgaires : « Vous commencez à me
casser les couilles. Notre merde, on l’a cherchée,
alors on va la bouffer jusqu’au bout. Une tournée c’est
comme une java : ça doit se terminer ou alors on n’y
participe pas. Alors, que ceux qui veulent jouer samedi en chient
un bon coup, les autres n’ont qu’à penser à
la plage ! » Grands dieux, quelle envolée, quels termes
surprenants explosant d’un organe habituellement si modéré.
Le ton était si lugubre qu’ensuite, évidemment,
plus personne ne broncha. « Les types tombaient comme des
mouches », rigole encore à 46 ans Dintrans.
« On s’est d’un coup totalement pris en mains,
reconnaît Aguirre, et on est alors rentré dans le match.
»
Samedi 14 juillet 1979, le grand jour se lève. Il est 10
heures dans une chambre d’un hôtel d’Auckland.
Philippe Dintrans a son père au bout du fil, la porte est
ouverte. Et il se met à hurler, répétant, répétant
encore : « Nous serons peut-être battus mais je serais
vaillant, vaillant, je vous le jure ; vous n’aurez pas honte,
je vous le jure ! »
Midi, heure du briefing d’avant-match. Rives parle : «
Tout à l’heure, j’ai par hasard entendu l’un
d’entre vous au téléphone. Et après ce
que j’ai entendu, je vous l’assure, nous ne serons pas
battus. »
Le destin aime en certaines circonstances faire le malin. Car, si
côté français – et beaucoup de témoignages
concordent en ce sens, même chez ceux qui ont le cœur
en tricolore – il ne fut jamais question de « Prise
de la Bastille », les Néo-Zélandais, eux, avaient
fait le rapprochement. « J’ai prévenu les copains,
explique Haden. Je leur ai dit qu’en France c’était
la Fête Nationale et ça nous a foutu la trouille. »
On n’approche pas de l’Eden Park sans religiosité.
C’est un lieu étrange où les gradins donnent
l’impression d’avoir été empilés
selon l’humeur du moment et celle des différents architectes
chargés d’y réfléchir. C’est un
endroit aussi, qui, comme jadis au stade Yves-du-Manoir à
Colombes, possède un terrain d’entraînement adossé
à l’une de ses tribunes.
Une grosse demi-heure avant le coup d’envoi – 15 heures,
c’est-à-dire 3 heures du matin en France – Aguirre
prit ‘’ses’’ arrières Averous, Codorniou,
Mesny, Costes et Caussade, et les mena s’y échauffer.
Les avants et Jérôme Gallion, le demi de mêlée,
eux, restèrent au vestiaires. Pour s’y ‘’chauffer’’.
Au retour, ‘’Jean-Mi’’ s’approcha
de Rives : « Nous, on est prêts. » « Nous
aussi », répondit ‘’Casque d’Or’’.
Le reste est entré dans la légende. Ce que le rugby,
tout de même, ne fait pas faire aux hommes ! Devant, ils ont
tenu au-delà du possible et, derrière, les ‘’mômes’’
se sont montrés extravagants à un point que l’on
ne pouvait imaginer : quatre essais de funambules pour faire flotter
pour la première fois le drapeau bleu sur l’Eden Park
(24-19).
Au coup de sifflet final, aussi, Graham Mourie s'est approché
de Rives et lui a dit : « Tu vois, Jean-Pierre, rien n’est
impossible dans la vie. » Un seigneur.
Comme tous les « All Blacks » qui, à leur heure,
sont bien savants mais le reste du temps de joyeuses gens. Le soir,
alors que rien n’était prévu, ils ont organisé
une ‘’bouffe’’ – et largement remporté
un concours de bière tenant lieu de dernier test.
Le lendemain, un avion emporta les Français pour quelques
jours de vacances à l’est d’Eden. Vers Tahiti.
Bref, au paradis.
Patrick Lemoine

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