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Les gentils bandits du grand chelem 1977
Souvenirs.
Des six grands chelems du rugby français, c’est incontestablement
celui de 1977 qui a marqué le plus les esprits. Plus de vingt
ans après, on parle encore de « la bande à Fouroux
» comme on le disait de « la bande à Mias »,
témoignage d’une force affective considérable.
On égrène, sans se tromper, les quinze noms qui ont
fait l’histoire, sans prendre le moindre essai, sans changer
un bouton de guêtre à la revue d’effectif, sans
jamais se départir d’une âme guerrière,
sans un cri, sans une plainte, inexorablement.
Plus de vingt ans après, le grand chelem n’a pas pris
une ride, seulement quelques dizaines de kilos. Ses héros
continuent de se fréquenter, de persister dans leurs différences,
de se chamailler, mais ils sont toujours là, regroupés
autour d’un pôle commun, bâti à coups d’épaules,
de succès, de javas monstres et de fraternité.
Naissance de l’invincible armada
La scène se passe dans la salle de restaurant de l’hôtel
briviste des Barbarians français, au soir du 22 novembre
1996, veille du premier match de la tournée des Springboks
sud-africains. Déguisés en « Baa-baas »,
blazer bleu pervenche, chemise blanche, cravate club à rayures
que l’on oublie pas, les « grands chelemards »
de 1977 achèvent le repas fraternel, forcément arrosé
de vin rouge de bonne qualité. Soudain le ton monte, sur
fond de politique fédérale, entre Jacques Fouroux
qui vient d’arriver, et Michel Palmié, plus officier
de bouche de que jamais du président Lapasset. Au point culminant
de l’accrochage, ils sont plusieurs à intimer l’ordre
à leur petit capitaine et à leur grande momie de stopper
les machines. Les machines s’arrêtent. Les portes s’ouvrent
à nouveau. Les bouches se ferment. Les lèvres se plongent
dans des verres de bière que Palmié sert à
la louche. « Le Petit » et « La Palme »
se coucheront à cinq heures du matin…
Cette scène résume, sans excès de sensibilité,
l’histoire d’une équipe à nulle autre
pareille, née plus de vingt ans auparavant. Si vous écoutez
Bastiat, elle a vu le jour en 1974 en Argentine où Jacques
Fouroux a commencé à mettre la main sur des âmes
encore incertaines. A en croire Jean-Claude Skrela et Robert Paparemborde,
elle s’est déclarée en 1975 en Afrique du Sud
: « On a pris des branlées mais dans cette jungle,
on a vu émerger de drôles de mecs », explique
« Patou ». C’est là que Gérard Cholley,
parti pilier droit, est revenu pilier gauche sur une idée
du sélectionneur Michel Celaya. C’est là que
Richard Astre s’est imposé sur le terrain en numéro
9 et Jacques Fouroux dans les coulisses : le Gersois de La Voulte
était allé secouer les certitudes du directeur de
tournée Marcel Batigne dans sa chambre où il tapait
le carton avec Ferrasse et Basquet. Le petit homme avait tapé
dans l’œil des gros pardessus, jetant ainsi les bases
d’une omnipotence de quinze ans sur le rugby français.
Pour moi, l’aventure de 1977 a vraiment démarré
au retour de ce voyage sud-africain, le 23 novembre 1975 à
Bordeaux. Ce jour-là, les Roumains, pourtant équipés
tout temps, ont pris un cinglant 36-12. Toute la partie, les joueurs
d’Irimescu avaient entendu parler de la « fille à
papa », sans rien comprendre. Il se trouve que, le matin du
match, France Paparemborde était née et que ce malin
de Toto Desclaux, l’entraîneur, avait décidé
de tendre à mort l’arc de l’affectif. Deux faits
me remontent à la surface, qui annonçaient les conquêtes
futures : dans ce vestiaire bordelais, « La Palme »
me glisse à voix basse : « Des deuxièmes lignes
meilleurs que moi, il y a en beaucoup en France, et même à
Béziers. Mais je te pose la question : accepteraient-ils
de se sacrifier comme je le fais ? » La réponse fuse
trois heures plus tard au banquet où Irimescu vient se plaindre
auprès de Fouroux que ses avants portaient sur leurs corps
des marques du châtiment infligé. « C’est
le soleil » répond le capitaine. « Non, Jacques,
c’est pas le soleil » laisse tomber Irimescu en montrant
un visage de Roumain tuméfié.
En terme de marketing, forcément cynique, on appelle cela
se positionner. Une entreprise de démolition, en vérité,
très florissante dans le Tournoi 1976 où le XV de
France (avec encore Droitecourt, Dubertrand, Gourdon et Haget) lâche
le grand chelem dans la dernière minute du match de Cardiff
quand Skrela, toujours très altruiste, ne fait pas, sur l’aile
de Gourdon, une feinte de passe devant J.P.R. Williams qui l’envoyait
à dame.
Ce Galles-France est une référence, pas très
reluisante d’ailleurs : jamais, en trente de reportages, je
n’avais vu une équipe de France aussi remontée
la veille d’une rencontre, à égalité
avec Nantes 86 (victoire 16-3 sur les All Blacks) et Sydney 87 (demi-finale
de la Coupe du monde). Rives et Skrela, pourtant calmes d’ordinaire,
ne rêvaient que de faire monter au ciel J.P.R. Williams. Juste
avant de quitter les vestiaires, Cholley avait crevé le plafond
d’un coup de poing rageur. D’entrée, Bastiat
et Imbernon avaient marché sur le genou malade de Merwyn
Davies. Ce n’était pas un accident… A un moment,
J.P.R. Williams s’était fait attraper dans la ruche
au centre du terrain. Il en ressortit en rugissant, griffé
au visage et en slip. Le pilier Graham Price subit le même
sort et… sortit. Autour de cette équipe, l’ambiance
devient sulfureuse. Pourtant, c’est bien en 76 que s’est
tramé le triomphe de 77.
Les rites des grands enfants
Comme des colosses aux pieds d’argile,
les quinze français se nourrissaient de superstitions et,
plus simplement, de rites savamment mis en scène.
Bien avant tout le monde, « la bande à Fouroux »
avait inventé la montée anticipée à
Paris. Tout démarrait à « L’Enclos de
Ninon », un excellent restaurant du côté de Bastille
tenu par des Ardéchois, amis de Jacques Fouroux. Le maître
de cérémonie était Jean-Pierre Bastiat; c’est
lui qui commandait le champagne, du Laurent-Perrier Cuvée
Grand Siècle, parfaitement frappé. Il y avait toujours
là des convives fortunés qui remettaient leur tournée.
Ça tombait comme à Gravelotte, tant et si bien qu’avant
de passer à table, nos « grands chelemards »
étaient « ronds comme des queues de pelle ».
Ce
qu’ils ingurgitaient étaient impressionnant. A la fin
de ce match très spécial, les lascars filaient à
la Cité d’Antin (siège de la Fédération).
Ces retrouvailles étaient « top-secret ».
Jamais à l’époque, les dirigeants de la Fédération
n’ont su que les matchs se préparaient à la
fourchette. Pourtant, le mercredi soir à Rueil, personne
ne touchait aux incontournables grosses soles. En racontant ces
histoires, « Patou » s’esclaffe : « Toto
Desclaux (l’entraîneur-chef) était aux anges.
Il disait au toubib Didou Pène : « C’est bien,
ils sont déjà dans le match ». On était
tout simplement repus… »
Les repas suivants étaient toujours le prétexte à
boire des canons. « Il fallait se cacher » avoue le
Montferrandais Jean-Pierre Romeu. On revoit encore cette salle à
manger à l’ancienne au premier étage du club-house
de Rueil qui jouxtait un chouette terrain d’entraînement.
Au rez-de-chaussée, un petit hall rond et un bar, où
les journalistes et supporteurs patientaient.
Le fort du rite était concentré sur le samedi quand
le match se jouait au Parc des Princes. Dès le matin, les
gros se pointaient au petit déjeuner avant Toto Desclaux
pour engloutir du solide, arrosé de vin rouge. Bastiat :
«Et Toto ne le savait toujours pas… »
Carrefour immuable, la réunion de 11 heures pour les avants
dans la chambre de Fouroux. « C’est vrai, c’était
un rite, explique Skrela, et il s’est perpétué.
Aujourd’hui ça se passe vers midi et demie ».
En ce temps-là, le match commençait à se jouer
à la remise des maillots. C’est encore ce groupe qui
a institué ce que tout le monde pratique désormais.
Bastiat raconte encore : « Toto, c’était un maquignon.
Dans cette salle où les maillots étaient installés,
il nous parlait de nos villages, des clochers, des grand-mères
qui allaient nous filer des coups de cannes si on perdait. Il a
été dit qu’il nous disait des choses horribles
: faux. Il savait à qui il parlait. A moi, il me disait qu’il
ne pouvait rien me dire « parce que j’étais de
Dax et que je n’en ferai qu’à ma tête.
» Ses cibles, c’étaient Cholley, Imbernon et
Palmié. Le plus drôle, c’était «
Chocho », il le faisait grimper aux murs et s’il savait
essayé de retenir le maillot qu’il avait dans les mains,
Gérard lui aurait arraché le bras… »
Deuxième temps fort du samedi : le voyage en bus. Chacun
avait sa place. Cholley était au premier rang. Paparemborde
au deuxième. « Et tu n’avais pas intérêt
à leur piquer leur place », se souvient Romeu. Au fond
du car, Fouroux avait l’habitude de tenir Bastiat par une
jambe, Rives et Skrela étaient au troisième rang,
à gauche. A l’époque, les gars avaient exprimé
des sentiments extrêmement forts durant le voyage Rueil-Le
Parc, ouvert toutes sirènes hurlantes par des motards de
la police qui prenaient des risques à vous en donner le frisson.
Départ à 13h20, arrivée 13h40, ça vous
dit, un samedi ? De l’intérieur du bus, le spectacle
était extraordinaire. Cholley : « J’avais l’impression,
quand la route s’ouvrait devant nous, que je m’enfonçais
avec le ballon dans la défense des autres ». Aguirre
: « Ces motards qui dégageaient le terrain, me donnaient
une sensation de puissance incomparable ».
Le rugby à quinze
Puis, les vestiaires. Là encore, chacun à sa place
et interdit de prendre celle de l’autre. Les préparatifs
: « Patou » a joué les quatre matchs avec le
même maillot de bain, Skrela, chaussettes au poignet comme
des gants, se massait à l’Algipan. L’échauffement
? Ah, l’échauffement dans une petite salle jouxtant
le couloir menant au parking intérieur ! « Patou »
explique : « C’était un spectacle inouï.
Les gros étaient fous. « La Palme » et Imbernon
se rentraient dedans, certains grimpaient en haut des murs, Jacques
les excitait. On faisait des mêlées terribles. Paco
et moi, qui étions du genre calme, on se laissait prendre
au jeu. Et le te garantis qu’on était prêts…
» Commentaires avisés de Romeu : « Ça
faisait peur ! » Réflexion de Skrela : « Ces
monstres qui faisaient deux ou trois foulées sur les murs,
c’était énorme, tu m’entends, énorme
! » Et lui, qu’est-ce qu’il faisait ? «
Avec Jean-Pierres (Rives), on ne faisait pas certaines choses…
»
Entrée sur le terrain, hymnes, derniers instants avant la
délivrance.
Une nouvelle fois pionniers, les hommes de 77 se plaçaient
en rond. Une trouvaille de Jacques Fouroux inaugurée en Écosse
en 1976, à la fois pour protéger son groupe des atteintes
de l’extérieur et pour les aiguillonner une dernière
fois avant le combat. «Le Petit nous balançait des
coups de poing. Il nous gueulait que parents, femmes et enfants
nous regardaient. Et il fallait chanter « La Marseillaise
». Si tu ne le la savais pas, fallait faire semblant. Sinon,
Cholley… », se souvient Bastiat, non sans émotion.
Cette aventure restera dans l’histoire parce que le grand
chelem n’appartient qu’à quinze bonshommes.
Exceptionnel destin suspendu à la force du groupe qui s’était
replié sur lui-même, refusant la critique. Pire : nourrissant
sa propre motivation des jugements de l’extérieur.
« Pour la première fois depuis Lucien Mias, dit Jean-Michel
Aguirre, un capitaine avait imposé ses choix et le grand
mérite de Jacques Fouroux est d’avoir su transformer
une sélection nationale en véritable équipe
de club. »
Il est vrai qu’il était le plus exposé, à
la fois soumis à la concurrence de Richard Astre (qui l’avait
supplanté en 1975, et avec lequel il avait dû accepter
l’alternance les deux années précédentes)
et à l’hostilité du public. Commentaire de Jean-Michel
Aguirre : « Jacques a servi le grand chelem et le grand chelem
a servi Jacques ». Jugement différent de Romeu : «
Desclaux avait choisi ses hommes et les joueurs avaient choisi Jacques.
»
Quels étaient les autres joueurs menacés ? Jean-Pierre
Romeu avoue qu’en 76, il était également sur
la sellette et que c’est le groupe qui l’a maintenu
en survie. Paparemborde soutient que la source de motivation de
partir et d’arriver à quinze hommes, avait fonctionné
dès le premier match : « C’est Dominique Harize
que l’on a protégé le plus, mais sans trop de
mal, parce qu’à mon sens les sélectionneurs
d’Élie Pebeyre faisaient corps avec nous. » Cette
volonté exacerbée de rester « en famille »
a donné lieu à un épisode tragi-comique lors
de France-Écosse. Récit de Jean-Pierre Romeu, qui
était aux avant-postes : « Une cravate d’un Écossais
fracture le nez de Jacques Fouroux. Il pisse le sang. Le docteur
Pène lui met des mèches, mais ça pisse toujours
autant. Alors, le toubib lui dit : « Mon petit Jacques, tu
vas sortir… » D’après moi, il était
prêt à quitter le terrain quand, en se retournant,
il a aperçu Richard Astre en train de se préparer.
Mon pauvre, ça lui a donné un coup de fouet, et il
a fini le match avec le pif bourré de coton ! »
Aujourd’hui, la légende aurait tourné court.
D’une part, on est obligé de sortir au moindre saignement.
De l’autre, le coaching assure à l’affaire de
1977 une immunité historique.
Pas une seule fois sous les poteaux
L’autre exploit unique des grands chelemards de 1977 est
de n’avoir encaissé aucun essai en quatre matchs. Il
est vrai que cette équipe était dotée d’impressionnants
moyens en défense. En première ligne : …la troisième,
composée de Rives et Skrela, il est vrai libérés
de certaines contraintes par le sacrifice du « cinq de devant
». Deux poisons, deux ombres. Un de leurs adversaires expliqua
qu’il ne les voyait jamais mais qu’il les devinait,
tapis dans l’ombre, prêts à bondir dur la proie.
Le regard que le grand Gareth Edwards posa sur Skrela quand il entra
en 1975 à la place de Saïsset blessé, en disait
long aussi sur les affres du gibier traqué par une fine gâchette.
« Normalement, je défendais premier (en pointe) mais
on sentait toujours où étaient les autres par rapport
à nous et on partageait tout ce qui se présentait,
raconte Skrela en ajoutant : là encore, ce n’était
pas une affaire de physique ou de technique, mais d’état
d’esprit. C’est à Twickenham qu’on a souffert
le plus. On aurait pu prendre deux essais. Oui, mais on ne les a
pas pris. Parce qu’on lâchait jamais rien ! »
Quant à Rives, les bras lui tenaient lieu de tenailles. Demandez-en
des nouvelles à l’Anglais Ripley… Mais les deux
Toulousains n’étaient pas les seuls : Paco chassait
bien lui aussi, et Fouroux encore plus. Sans parler de Bertranne
et d’Aguirre, qui imposait sa masse physique dans les combats
aériens.
Qui pourra imiter cet exploit d’invincibilité absolue
? Quand on apprendra que les seuls à s’être approchés
de la perfection étaient les Anglais grands chelemards de
1957 (seul Darrouy leur planta un essai), « la bande à
Fouroux » peut renouveler son stock de cartes de visites avec
états de services…
Quelques choses inavouables…
Ils vous l’avouent tous aujourd’hui, nos belluaires,
ils ne craignaient rien ni personne. Et pour cause… La plus
belle définition de la supériorité française
est cette réflexion de l’Irlandais Hugo McNeill, écoutant
chanter Jessie Norman pour le Bi-Centenaire de la Révolution
Française : « C’est la plus belle « Marseillaise
» que je n’aie jamais écoutée, parce que
je savais que, derrière, je n’allais pas me prendre
Palmié et Imbernon… »
On l’a signalé plus haut, c’est en 1976 à
Cardiff que ce pack avait fait savoir au monde entier qu’il
ne tendrait pas la joue gauche s’il prenait un coup sur la
droite. Outre la masse considérable qui faisait penser à
une troupe d’éléphants, il y avait là-dedans
des joueurs qui avaient adopté, une bonne fois pour toute,
la loi de la jungle. « Chacun avait sa spécialité
: fourchettes dans les yeux, coups de griffes, tirage de testicules,
etc… » confie Paparemborde. Quand on s’aventura
à évoquer ces problèmes-là avec Michel
Palmié, la réponse fusa : « Je ne sais pas de
quoi tu me parles… » Dites à un avant de 77 qu’Imbernon
pouvait être l’ophtalmo qui transformait ses mains en
fourchettes, un Paparemborde vous répond : « Impossible,
il a un doigt coupé !
Le meilleur vecteur de communication avait été J.P.R.
Williams, qui n’était pas revenu indemne d’une
collision avec le pack français en 76. L’année
suivante à Paris, ça sentait encore mauvais sur la
piste des éléphants. Palmié était rentré
sans crier gare dans des regroupements comme dans un service de
porcelaine. Remarquez, il avait mis quatre fois le genou à
terre. Revoyant les images où le soigneur l’aspergeait
pour qu’il reprenne connaissance, il dira : « Je me
souviens, je croyais qu’il pleuvait… » Plus de
vingt ans après, toujours la loi du silence…
C’est dans une atmosphère de « muerte »
que le XV de France s’en alla lever son deuxième pli
du grand chelem à Twickenham. Jamais le « Temple »
n’avait été aussi sordide. La presse allait
lancer un cri : « La horde sauvage débarque ! »
Ce fut viril mais correct. Dans un exercice inconnu pour elle (diantre,
allez demander, vous, à Cholley, Palmié et Imbernon
de jouer les mains dans les poches !), cette équipe allait
administrer la preuve de sa grande maturité, courbant l’échine
sous l’insulte et ne pliant pas sous la pression.
Le match contre l’Écosse débuta par un coup
de poing de Cholley sur Donald McDonald. Au banquet, le président
Albert Ferrasse flingua publiquement le Castrais. On parla de Vaquerin
pour le remplacer, mais la « famille » éleva
la voix, et les juges se retirèrent.
Dans la dernière levée de Lansdowne Road, on ne dira
rien car il ne se passa rien en surface, sinon qu’avant le
match, sachant qu’il n’y a pas d’hymnes à
Dublin, Toto Desclaux avait envoyé le grand air de Nabucco
sur un magnétoscope grésillant. Par contre, dans la
fournaise, il paraît que ce fut épique. Sachez simplement
que le XV de France ne prit le large qu’après que Willy
Duggan, fier combattant agrégé ès-hors-jeu,
se soit « enlevé », saoulé de «
ressemelage ». A quoi tient un grand chelem ?
Plus de vingt ans après, qu’est-ce qu’ils en
pensent ? Palmié n’y va pas par quatre chemins : «
On était des tueurs, mais seulement dans le sens où,
pour survivre, il faut tuer l’autre. Chaque fois, c’était
l’Opération Kolwezi, la guerre sainte. C’est
peut-être con, mais c’est la vie. » Paparemborde
: « En Irlande, je me fais allumer d’entrée sur
l’arcade. Derrière moi, j’entends quelqu’un
qui gueule : « Et maintenant, il faut qu’il en tombe
un en face. » Ce qui a été fait, et on s’est
remis à jouer… C’est vrai qu’on a un peu
trop forcé le trait, mais on était pas les seuls;
je sais de quoi je parle. Quand les gros sont partis, je suis resté
avec Jean-Pierre Rives; en 1980, les Anglais m’ont laminé
et les Irlandais sont devenus fous furieux… » Bastiat
: « Oui, on a été cons. On l’a été
parce que beaucoup de choses étaient préméditées.
Je préférais jouer derrière eux que devant…
»
Comme pour les 15 et les essais, ces faits-là ne sont plus
de mise aujourd’hui. La vidéo balaye et les juges de
ligne (« les collabos », comme les a surnommés
un joueur de l’époque) surveillent. Pourtant, les Britanniques
s’étaient aperçus de certains actes inavouables.
En 1978, le président Ferrasse sacrifiait Palmié sur
l’autel de l’entrée de la France à l’International
Rugby Board.
Ce jeu était-il haïssable ?
A l’époque, le fossé s’est creusé
entre cette équipe et la presse. On lui reprochait d’adopter
un jeu en retrait par rapport à la supériorité
de ses avants. Même à l’intérieur du groupe,
certaines voix grondaient… en silence. Mais écoutons
l’ouvreur Romeu raconter sa semaine internationale avec Toto
Desclaux : « Le lundi, il m’appelait au téléphone
: « Jean-Pierre, on ne joue pas assez. Alors, cette fois,
on ouvre grand. » Le mercredi, il me disait : « Bon,
on est d’accord, on balance, mais attention, hé, pas
dans nos 22 mètres ! » Le jeudi, c’était
à partir des 40 mètres, et le vendredi, on en était
aux 50. Le samedi matin, coup de fil dans ma chambre : « Passe
chez moi ! ». Je le revois encore, les bras baissés
en forme de croix : « Oublie tout ce que je t’ai dit
et ferme tout ! »
A l’époque, personne ne bronchait. Le savaient-ils
? A l’heure actuelle, c’est un sujet de plaisanterie,
d’autant que la plupart des joueurs admettent maintenant la
remise en cause. Mais aucun ne regrette formellement.
Fouroux au cœur du débat
Jacques
Fouroux fut le personnage central du grand chelem. Le chef, le capitaine,
l’animateur, le bateleur, le bretteur, le ferrailleur. Un
poids fantastique sur cette équipe et certains de ses éléments,
moins sur d’autres. En fait, c’est la personnalité
de Fouroux qui était au cœur du débat. Sa rivalité
avec Astre, tranchée sur l’affectif, sa passe à
la Cambérabero, son goût pour les choses de devant
qu’il partageait avec Ferrasse, Basquet, Desclaux mais aussi
avec Cholley, Palmié et Imbernon, sa rigueur, l’inextinguible
propension à ferrailler avec tout le monde, son aura de leader
lui ont donné à jamais l’estampille «
grand chelem 1977 », un vrai titre nobiliaire.
Sur Fouroux, tout est dit par Michel Palmié : « Je
ne peux pas le suivre pour tout, mais il a joué avec nous
et on a joué avec lui. Alors, on va défendre les quatre
cheveux qui lui reste sur le caillou. Et surtout qu’on ne
les lui touche pas ! »
Au cœur de l’hiver 1977, Jean-Claude Skrela m’avait
prévenu : « Cette équipe n’évolue
pas assez vite. Si ça continue, elle va se casser la gueule
en juin en Argentine… » Jugement prémonitoire
: victoire et nul à Buenos Aires, un test à un contre
les All Blacks et, le 10 décembre, la défaite face
à la Roumanie à Clermont-Ferrand. Fouroux jette l’éponge.
Au banquet, Ferrasse lui déclare : « Tu es un homme
petit mais un grand monsieur! » Fouroux parti, Bastiat prend
le manche et rate de peu un nouveau grand chelem en 1978 à
Cardiff. Mais Ferrasse et Basquet promettent un nouveau destin national
à Jacques Fouroux : le 9 août 1979 à Sarlat,
les quinze du grand chelem fondent les Barbarians français.
Cette histoire de « Baa-baas » a été une
bénédiction pour les hommes de 1977. Ils avaient déjà
une fantastique trajectoire sportive et humaine, elle leur a donné
une autre image, un logo, un costume bleu, des chemises, une cravate
rayée, un siège chez Castel (discothèque des
vedettes), un mécène et surtout, la complicité
de tous ceux que l’on aura voulu qu’ils le soient aussi,
les Maso, Boniface, Blanco, etc…
Dans la mouvance du peuple de rugby, s’élevant une
fois de plus contre cet éternel incompris qu’est Jacques
Fouroux, le groupe de 77 implose au moment de la crise fédérale
de 1990-1991. Face aux grognards du « Petit », les Cholley,
Bastiat, Romeu, Bertranne et Averous, s’est dressé
Robert Paparemborde dans le sillage duquel figurent les Paco, Palmié,
Rives, Sangalli et Harize. Quant à Skrela et Aguirre, ils
sont plutôt du côté de Fabre. Le seul non-recensé
est Imbernon.
Mais, en 1997, vingt ans après, au Grand Hôtel de l’Opéra,
fut reconstitué un des banquets d’antan, les leurs
quand ils semaient la terreur sur tous les terrains. Il n’en
manquera pas un…
Henri Nayrou
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L’équipe:
Jean-Michel Aguirre – Dominique Harize, Roland
Bertranne, François Sangalli, Jean-Luc Averous
– (o) Jean-Pierre Romeu, (m) Jacques Fouroux –
Jean-Claude Skrela, Jean-Pierre Bastiat, Jean-Pierre
Rives – Michel Palmié, Jean-François
Imbernon – Robert Paparemborde, Alain Paco, Gérard
Cholley.
Les matchs : Galles (à Paris) 16-9 – Angleterre
(à Twickenham) 4-3 – Écosse (à
Paris) 23-3 – Irlande (à Dublin) 15-6
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