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En vert et contre tous
C’était au temps où
l’Irlande déchirée se retrouvait sur les terrains
de rugby.
Les joueurs au Trèfle s’engageaient dans des affrontements
titanesques d’où ils sortaient cassés, meurtris.
Mais toujours tous réunis, ennemis et amis, vainqueurs et
perdants, pour la grande fête de la troisième mi-temps.
L’Irlande a sans doute
trop souffert, connu trop de drames, qu’elle a fini par épuiser
sa soif de baroud, son plaisir sulfureux de la violence, son fameux
‘’fighting spirit’’, étiquette jaunie
désormais brandie sans raison à l’adresse de
joueurs devenus un peu trop normaux. Ses rugbymen autrefois si fiers
d’arborer le maillot vert frappé du Trèfle ont
perdu de leur folie, de leur démesure. L’Eire d’aujourd’hui
fait les yeux doux à l’Europe, sollicite les entreprises
pour qu’elles viennent s’installer au pays des basses
taxes. Les vieux pubs de Dublin ne bruissent plus de révoltes
mais de parts de marché.
Le rugby, par contrecoup, s’est civilisé, contraint,
si l’on peut dire, de respecter des sortes de normes édictées
par les eurocrates de Bruxelles. La maladie de la vache folle a
été éradiquée comme on a banalisé
ce fanatisme irlandais source de tant de talents, de génie
et de tant de malheurs.
Au temps des haines les plus vives entre le Nord et le Sud, entre
catholiques et protestants, entre pro et anti anglais, le rugby
parvenait à ce miracle inouï de pouvoir réunir
des ennemis viscéraux sous une même bannière.
C’est sans doute cet alliage incongru, antinomique, paradoxal
qui sut mettre en fusion, pour des périodes de quatre vingt
minutes, les cerveaux de gentlemen – avocats, professeurs,
médecins – si civilisés, si affables, si bons
compagnons dès qu’ils troquaient leurs chaussures à
crampons pour des souliers vernis.

> Photo : La ''terrific'' première ligne verte du
Tournoi 1974: JohnLynch, Ken Kennedy, Ray McLaughin (de gauche
à droite). Derrière, le célèbre
Willie JohnMcBride. |
Pendant des générations,
le voyage à Lansdowne Road représentait pour les plus
intrépides guerriers de la planète, une plongée
dans un cratère incandescent où les cœurs les
mieux trempés ne pouvaient contenir quelques frissons d’angoisse.
Le vieux stade retenait dans ses rides les souvenirs de tant d’épopées,
de trésors de générosité, de vents de
folie que son béton triste finissait par avoir une âme.
Il tremblait de plaisir quand les antiques wagons du train de banlieue
déversaient à même ses entrailles des hordes
désordonnées et joyeuses, certaines du spectacle annoncé
: une sorte de corrida où les taureaux furieux allaient donner
de la corne pour faire virevolter quelques razzetteurs inconscients.
C’était l’époque des Murphy, McBride,
McLoughlin, Kennedy, Slattery, des moyens physiques, du talent et
de la générosité à revendre. La veille
des matchs les plus importants il n’était pas rare
de les voir déambuler dans le centre ville et même
fort tard accrochés à une chope de bière, l’élocution
péteuse. Mais le lendemain le bonhomme était tout
autre. En quelques heures, il revenait à l’état
sauvage.
Dans les années soixante, quelle ne fut pas la stupéfaction
d’un jeune français talentueux appelé à
disputer un match amical dans une équipe où sévissait
le terrible Noël Murphy. «Ce n’était
pourtant qu’une simple rencontre sans enjeu en rase campagne
devant une poignée de spectateurs, se rappelle-t-il, mais
je me souviens encore des exhortations délirantes de Murphy.
Une heure avant, personne ne songeait au match, pas plus que personne
n’avait pris le soin de s’échauffer. Mais lorsque
Murphy se mettait à parler à cinq minutes du coup
d’envoi, alors, c’était terrible ! Moi je n’y
comprenais rien, mais je voyais tous les autres gars, en l’écoutant,
qui devenaient tout rouge, cramoisis de fureur de se battre, prêts
à tuer quelqu’un…»
On imagine aisément ce que devaient être les entraînements
de l’équipe nationale à la veille du Tournoi…
En janvier 1969, ils ont préparé la veille ‘’l’accueil’’
des Français. Il faut dire que l’année précédente
à Colombes, ils avaient fini le match à treize…
Après un court échauffement, les avants se regroupèrent
autour de Murphy, la mèche en bataille et le râtelier
en poche, comme si le ‘’vrai’’ match allait
commencer. Obéissant aux commandements gutturaux de leur
leader, les sept avants enfoncèrent farouchement tout ce
qui se trouvait en face, les malheureux remplaçants ! Emporté
par la furia, McBride en vint à en plaquer plusieurs à
retardement !
Puis ils travaillèrent la récupération. Ainsi
vit-on Hipwell, troisième ligne remplaçant, impitoyablement
‘’talonné’’ et piétiné
par ses coéquipiers McBride, Millar et Kennedy en tête.
Et ce dernier d’expliquer : «Dans un match international,
moi, je mords la cartouche (et de mettre l’index entre ses
dents pour illustrer son propos). Je suis partisan de me battre
!»
Vingt quatre heures plus tard, l’Irlande emmenée par
Kennedy le ‘’forban’’ et Murphy le ‘’démoniaque’’
l’emportait 17-9. Carrère, Walter Spanghero, Maso,
Gachassin, Yachvili, Salut et Bérot feront les frais de cette
contre-performance.
La presse britannique elle même s’émut de tant
de brutalités irlandaises : «Des avants trop agressifs,
des assauts où les coups de pied volaient en tout sens…
L’arbitre dut séparer les deux premières lignes
en éruption… Dès le coup d’envoi, Murphy
et son pack y allèrent carrément, pieds et poings,
en bloc… Murphy paya ensuite ses tactiques mesquines en se
faisant écraser le nez à la 52e minute…»
Nul doute que ces gaillards lurent ces lignes avec délectation,
comme des odes lyriques à leurs épopées…
Le docteur Ken Kennedy symbolise cette passion hystérique
qui s ‘emparait des joueurs au moment d’entrer sur le
terrain. «Le ‘’fighting spirit’’
c’est un truc pour les Irlandais, explique-t-il dans un excellent
français. Quand je commandais les avants, je leur parlais
dans les vestiaires, dans le couloir qui mène au terrain,
pendant le match, partout. Je leur disais que des gens étaient
prêts à donner un bras pour porter ce maillot. Que
l’Irlande est une petite île en vert et qu’il
fallait être fier d’avoir ce Trèfle sur le cœur.
Je leur parlais jusqu’à ce qu’ils aient les cheveux
dressés sur la tête et les larmes aux yeux. Alors,
quand on pénétrait sur la pelouse, on se sentait comme
des géants.»
A la manière d’un chef de commando. Il aboyait après
ses troupes, hurlant, gesticulant, infatigable soufflet de forge.
Dans son rôle de talonneur, c’était un trapéziste,
à peine lié à ses deux piliers, lançant
ses longues jambes pour aller rapiner chez l’adversaire. Ces
incursions n’étaient pas sans risque, et plus d’une
fois il se retrouva le nez dans le gazon, victime de sa curiosité…
Mais pas question de regretter ou de reprocher aux autres de mauvais
gestes. «Si dans un match, on est en colère et
qu’on donne un coup de poing, ça c’est du rugby.
C’est un sport pour les hommes, pas pour les filles ou les
bébés.»
Plus tard, à propos des sempiternelles accusations des Anglais
au sujet des brutalités françaises, il ne put que
dire : «Cela me fait rire. J’ai joué souvent
contre les Gallois à Cardiff, les All Blacks, les Français
et c’est pareil. Nous, à Dublin, nous ne sommes pas
des anges… Marcher sur un joueur, ce n’est rien du tout,
mais shooter, c’est mauvais…»
Ce dernier ’’commandement’’ en fait sourire
plus d’un, à commencer par Jean-Michel Cabanier qui
fut son vis-à-vis à plusieurs reprises et lui servit
de nombreuses fois de ‘’paillasson’’. Avec
le temps qui passe, les vieux guerriers ne veulent garder en mémoire
que la bravoure, métamorphosant à la hâte les
règlements de compte de coupe-gorge en tournois chevaleresques
à visages découverts.
«Kennedy, c’est un ami, prévient aussitôt
Cabanier. Ma fille a été en vacances chez lui.
On est très copains. Mais malgré tout en 1968 à
Colombes, je lui ai cassé la jambe ! On avait une bonne équipe
de France et j’étais entré sur le terrain assez
confiant. Peut-être même un peu endormi. Mais dès
la première mêlée, il m’a réveillé
avec un bon coup de tête. Alors ça été
la bagarre et au lieu de talonner je lui ai shooté dans la
jambe. Il s’est fait poser une attelle en plastique et il
a fini le match ! Ça, il faut être irlandais pour le
faire et le soir il était bien là pour la troisième
mi-temps.»
Ce coquin d’Irlandais avait aussi entendu que la poussée
française était coordonnée par deux syllabes.
‘’Mi-‘’ annonçait le demi de mêlée,
et ‘’-chel’’ devait répondre le talonneur.
Et bien évidemment il s’empressa de brouiller les pistes
en criant ‘’-chel’’ avant tout le monde.
Tout aussi évidemment, l’affaire se termina par une
bagarre. Walter Spanghero ne veut pas, lui non plus, que l’on
touche à ses vieux héros : «Ce sont tous
de grands amis, je ne peux pas en parler en mal. Ils aimaient tellement
leur maillot qu’ils auraient fait n’importe quoi pour
qu’on parle de l’Irlande à travers le rugby.»
Des souvenirs à la pelle, il en extrait un : «C’était
en 1965, mon premier match à Dublin. Je m’en rappelle
comme si c’était hier. Sur l’engagement des Irlandais,
Aldo Gruarin a crié ‘’A moi !’’.
Ils se sont vautrés sur lui pour l’envoyer à
dix mètres. Aldo est passé à côté
de nous comme un avion alors qu’il n’avait pas le ballon
!»
Walter se sent rajeunir mais le ton gronde quand on ose évoquer
une quelconque appréhension avant de pénétrer
à Lansdowne Road. «On n’a jamais eu la trouille
d’aller à Dublin, martèle-t-il, pas loin d’être
fâché. On savait qu’on avait un premier quart
d’heure difficile à passer et dix dernières
minutes très dures. Un gars hyper-motivé est capable
de faire n’importe quoi sur un terrain… comme ailleurs.
Après il ne se maîtrise plus. Contre les Irlandais,
j’ai peut-être été agressé (?).
Je n’en sais rien (?). mais je n’ai gardé que
de bons souvenirs. Je me suis régalé ! Demandez à
des types comme Cabanier, Gruarin, Berejnoï, Azarète,
Iraçabal, Bénésis le meilleur souvenir qu’ils
aient conservé de leur carrière. Ils vous diront que
c’étaient les matchs contre les Irlandais. Là,
ils se sont envoyés en l’air, ils se sont expliqués
d’homme à homme.»
Aujourd’hui, les règles ont changé. Ce qui était
licite ou toléré ne l’est plus. Kennedy et Murphy
ne finiraient plus un match. Les arbitres de touche ont leur mot
à dire et les caméras fouineuses plongent leurs yeux
indiscrets dans les plus inextricables amoncellements…
Les internationaux de ce nouveau siècle auront eux aussi
des souvenirs à raconter mais ils n’auront pas eu besoin
d’être médecin ou loueur de voitures pour faire
fortune…
Gérard Baudoin

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