27 janvier 1973 : le jour où le rugby fut visité par la grâce

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Photo : A la 75e minute, l'arrière J.P.R. Williams conclut dans l'en-but néo-zélandais un mouvement relayé par ses équipiers David Duckham, Mike Gibson, Fergus Slattery: les Barbarians l'emportent sur les All Blacks (23-11), après avoir inventé, avec eux, le jeu de mouvement perpétuel.

Le flamboyant stade du Millenium, où s’est joué la finale de la Coupe du monde, a beau se camper en cabriolet grand sport avec son toit ouvrant, il n’offrira jamais à ses spectateurs la virée dans le rêve vécue au même endroit le 27 janvier 1973. Le stade où bat le cœur de Cardiff s’appelait alors Arms Park. Il avait des tribunes disparates, quelques gradins sans sièges et des chiffres accrochés à la main sur son tableau d’affichage. C’était un lieu usé, pauvre, mais on a eu beau le démolir, le remplacer par le National Stadium, dont le béton n’a pas duré deux décennies, le souvenir demeure, ineffaçable : c’est exactement là que le rugby fut visité par la grâce. Il y avait 45 000 témoins.
Et le miracle a duré tout au long des quatre-vingts minutes d’une partie.
Dans cette affaire, les équipes en présence comptent moins que leur match. Il est toujours cité comme l’absolu du jeu, un échantillon de plénitude ovale où rien de ce qui pouvait être tenté sur le pré n’a été omis. Trente et un joueurs et un arbitre ont inventé le mouvement perpétuel, allant d’un en-but à l’autre sans répit, sans erreurs, sans que le jeu ne meure.
Ramener cette extase à une victoire (23-11) de la sélection des Barbarians sur l’équipe de Nouvelle-Zélande serait aussi pertinent que de jauger Michel-Ange au vu de la facture des travaux de peinture de la chapelle Sixtine. L’essentiel reste quand même d’un autre ordre. Au paradis du rugby, on trouve moins un score, des vainqueurs et des vaincus, que des fous, des altruistes, des virtuoses, des inventeurs et des artistes – des artistes, surtout, convaincus qu’on ne joue pas une grande œuvre sans une grande ouverture.
3e minute : lobé par un long coup de pied de dégagement, l’ouvreur gallois des Barbarians Phil Bennett se replie pour ramasser le ballon. A 10 mètres de son en-but, coincé par ses adversaires dans l’angle du terrain, il offre l’image du joueur aux abois. « C’est à ce moment, se souvient l’arbitre français Georges Domercq, que tout se produit. Bennett doit botter en touche. Il en a le temps, il n’a rien d’autre à faire dans sa position. Mais il ne le fait pas et le match devient fou. »
Bennett évite Scown, le 3e ligne néo-zélandais venu contrer son coup de pied, et part vers le grand champ. Il invente un curieux pas de danse, entre hésitation et trépidation, pour filer à l’intérieur du centre Hurst qui croit, à tort, qu’un joueur tenant son ballon à deux mains veut faire la passe et non courir. Voilà deux défenseurs effacés; et bientôt quatre lorsque les avants Kirkpatrick et Urlich, qui pensent maîtriser un kamikaze de la relance, le voient réaliser la figure classique du débordement : accélération et passe au large vers l’arrière J.P.R. Williams.
En quinze foulées, tout a changé. Le ballon bon à jeter en touche nourrit une attaque qui monte droit dans une défense dispersée.
Qui ne connaît la suite ? Willams, victime d’une « cravate », sert quand même le talonneur John Pullin qui redonne le ballon sur-le-champ, en pivot, au centre John Dawes. Après la folie, c’est la sagesse d’un maître : Dawes, professeur au Collège polytechnique de Londres, est un joueur lent sauvé par la justesse de ses vues. Il revient vers l’intérieur pour que ses attaquants disposent d’un couloir, puis il redresse sa trajectoire et cale tout le monde sur des axes de course parallèles à la ligne de touche. Il fixe enfin le demi de mêlée adverse avant d’offrir le ballon, à l’intérieur, à son 3e ligne aile, Tom David. La défense néo-zélandaise pense en finir sur la ligne médiane où David est pris aux jambes. Mais d’une main, en se retournant, il sert le 3e ligne centre Derek Quinnell, lancé à l’extérieur. Une fois encore, les All Blacks croient s’en sortir car Quinnell est ceinturé à son tour, sur la ligne des 22 mètres, mais il arme une dernière passe, d’une main à nouveau, vers l’ailier John Bevan. Cette fois, c’est fini. L’angle de course, la vitesse de Bevan, la défense qui revient en travers : tout indique que l’ailier sera le dernier soubresaut d’une vague venue à quelques pas de la ligne d’en-but. Mais il ne reçoit pas le ballon. Son coéquipier Gareth Edwards, le demi de mêlée qui a eu sa statue à Cardiff de son vivant, intercepte la passe et court pointer l’essai en coin.
Si cette séquence a été si souvent racontée, c’est qu’elle résume cet après-midi gris mouillé d’un zeste de bruine : il y a de la flamberge, du liant, du talent jusqu’à en perdre le souffle et une façon encore jamais vue de mener chaque phase de jeu à son terme. On ne peut d’ailleurs imaginer la stupéfaction incrédule de ceux qui assistaient à la rencontre. « Il y avait une sorte de grondement du public, un bruit continu durant tout le match, se souvient Georges Domercq. Depuis la pelouse, il était impossible de ne pas remarquer à quel point les spectateurs sentaient qu’il se passait un événement extraordinaire. » A l’unisson d’une audience mesmérisée par un ballet d’attaques ininterrompues, le quotidien « L’Équipe » titre son compte-rendu : « Les Barbarians ont incendié l’Arms Park ».
Cela faisait plus d’un siècle que le « Barbarian Football Club » réunissait, le temps d’une partie amicale, une sélection de joueurs voués à pratiquer un rugby de course et de gaieté. Les « Baa-baas », comme on les nomme, ont 2 règles, régulièrement violées : « Être couchés à 11 heures du soir, la veille d’un match; ne pas jouer plus de 9 trous au golf, le matin d’un match. » Pour le reste, l’entraîneur Carwyn James respectait la tradition en ne disant que 4 mots à cette équipe de 1973 : « Play your natural game » (« Jouez votre jeu »).
La présence de Carwyn James dérangeait car il entraînait les « Lions » (la sélection des îles britanniques), en 1971, lors de leur première tournée victorieuse en Nouvelle-Zélande. Sept des quinze « Baa-baas » avaient joué les 4 test-matchs de ce voyage aux antipodes. « Dans mon esprit, prévenait donc Ian Kirkpatrick, le capitaine des Blacks, avant la fête, la rencontre avec les Barbarians devait être un prétexte à la pratique du rugby en fanfare. Mais il semble que nous allons disputer un cinquième test faisant suite aux quatre de 1971. »
En fait, les « Lions » de 1971 n’étaient rien en regard des 15 zèbres en crampons qui enfilèrent ce jour-là le maillot à rayures noires et blanches du « Barbarian Football Club ». Ils restent dans la légende du jeu comme une équipe de funambules courant sur le fil de l’impossible. Leur troisième ligne, avec les Gallois Quinnell et David et l’Irlandais Fergus Slattery, produisit notamment une série de raids au long cours, abordages et ravitaillement en vol des lignes arrières qui reste un modèle de rugby joué au large, le jeu des « Baa-baas » ce jour-là.
Les All Blacks, eux, lançaient leurs attaques à proximité du pack grâce à Kirkpatrick et Alex Wyllie, leurs meilleurs troisièmes-lignes, et Sid Going, un demi de mêlée du genre bouledogue. Mais cette opposition de style n’explique pas l’ampleur, la vitesse d’une partie jouée au sommet du rugby. Ce match ne compte pratiquement aucune faute de mains, ne voit que des joueurs qui percent droit, des défenses qui tiennent tête aux attaques et un flux et reflux du jeu d’une constance jamais vue dans le monde.
Les Blacks, qui déploient un labeur immense pour atteindre la mi-temps en étant menés seulement trois essais à rien (17-0), font tout, en vain, pour revenir en tête. « Bien que le match reste dans le souvenir pour la cascade d’attaques qui a été déclenchée, rappelle John Dawes, le facteur le plus significatif, celui sur lequel l’équipe des Barbarians fonde son succès, reste sa capacité à endurer sans céder la pression néo-zélandaise. »
Dans cette partie jouée pour la beauté du jeu, tout est fait pour gagner dans des mouvements de plus en plus longs. Cela se lit dans le temps effectif de jeu qui passe d’une mi-temps à l’autre de 13 minutes et 18 secondes à 15 minutes et 5 secondes. Plus significatif : le nombre des actions de jeu dépassant 20 secondes double lui aussi, de sept à quatorze.
Pourtant, les milliers de rugbyphiles qui décortiquèrent aussitôt ce crescendo de l’ovale préférèrent relever des points isolés : l’emprise d’Edwards sur Going, qu’il faudra finalement remplacer; le talent des 4 ailiers inventant des axes de course inusités; l’obligation des « Baa-baas » de voler en défense les ballons qu’ils n’ont pas en touche; la longueur des courses de l’arrière des Blacks, Joe Karam. C’était feindre de croire qu’une poignée de joueurs pouvaient être les instigateurs d’un miracle qui les dépassait.
Voilà pourquoi aucun match ne pourra reproduire ce rêve d’un après-midi d’hiver. Chacun l’avait compris, dès l’année suivante, lorsqu’un autre match Barbarians-All Blacks fut mis sur pied, le 30 novembre 1974, à Twickenham. Les joueurs aux maillots rayés regroupaient à nouveau l’essentiel de l’équipe des Lions. Et Georges Domercq reprit son sifflet pour arbitrer une partie glauque, qui s’acheva sur un score de parité (13-13). Aucun des trois essais marqués ne rappelait, même de loin, le feu d’artifice de Cardiff. Au rugby comme ailleurs, l’état de grâce ne se commande pas.

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Victor Lagobrun



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