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26 février 1972 : bouquet final à
Colombes
Photo : Pierre Villepreux, l'arrière
français, échappe ici à David Duckham
et Andy Ripley, dans ce France-Angleterre historique, le dernier
match joué à Colombes. |
Ce samedi 26 février
1972, au petit matin, Paris s’éveillait dans la froidure.
Un temps froid, sec et ensoleillé. Comme d’habitude,
la veille des matchs du Tournoi, avec l’ami Jean et l’ami
Jean-Jacques, journalistes de terrain, nous avions attaqué
la nuit à Saint-Germain-des-Prés, au Courrier de Lyon
et à l’Auberge Basque. Nuit de délices et de
délires jusqu’au bout de l’envie. Comme d’habitude,
nous avions fait la fermeture des bars de la rue Princesse, qui
n’était pas encore la ‘’rue de la Soif’’.
En ce matin de France-Angleterre, les premiers supporters arrivaient
à la gare d’Austerlitz, en provenance du Pays Basque,
des Landes, de Bordeaux, de Brive, de Toulouse, Narbonne, Béziers,
Perpignan. Café crème avec croissants pour les petites
natures, casse-croûte au vin rouge pour les gros tempéraments.
Et direction la gare Saint-Lazare pour y prendre le train pour le
stade de Colombes où l’équipe de France jouait
pour la dernière fois avant de prendre ses quartiers dans
un Parc des Princes rutilant. A l’heure de se coucher, la
fête ne faisait que commencer.
Trente et un an après ce match historique, Jo Maso considère
toujours ce match « comme le plus beau qu’il n’ait
jamais joué ». Au point qu’il en a conservé
le ballon.
Trente et un an après, les visages, les silhouettes défilent.
Les deux piliers basques : Iraçabal, son nez cabossé
et son petit sourire en coin, Azarete, bandeau autour de la tête
et cicatrice sur la joue. Bénésis, talonneur de poche,
qui râlait toujours. Estève, barbu géant qui
faisait tellement peur aux Anglais. Spanghero, Claude, le jeune
frère, qui dodelinait de la tête en courant, mais allait
plus vite que les autres. Les troisième ligne aile, Biémouret,
protège-tibias enchâssés dans les chaussettes,
elles-mêmes tenues par des chevillères, et Skrela,
avec ses longs cheveux blonds bouclés très ‘’sixties’’.
Max Barrau, à la mêlée, et son grand short qui
cachait des jambes de feu. Bérot, l’ouvreur au physique
de jeune premier, élégant, jovial. Maso, regard d’ange,
la classe à tous les étages. Son compère au
centre, Lux, qui semblait absent, sauf lorsqu’il s’échappait
avec la fulgurance d’un éclair. Les ailiers, Sillières,
belle gueule, tout en déliés, et Duprat, pur sang
au coup de reins foudroyant. Et Villepreux, chevalier de l’arrière,
qui venait dans la ligne d’attaque « comme un fantôme
», selon le joli mot de l’emblématique journaliste
de la télévision britannique, Bill Mac Laren.
Enfin, l’autre Spanghero, le capitaine. Walter - « Oualtère
» comme l’écrivait joliment Denis Lalanne -,
personnage hors du commun. Walter et son serre-tête, les chaussettes
en bas, le ballon dans une main énorme, sortant du tunnel,
humant l’air du large, tel un empereur romain. « Cette
montée du tunnel en marchant, raconte Jo Maso, c’était
quelque chose. Avec les trois dernières marches qu’on
gravissait en accélérant. En 1969, avant France-Ecosse,
le docteur avait fait une piqûre à Jean Salut et lui
avait touché le nerf sciatique. Benoît Dauga et Walter
l’avaient porté pour monter les dernières marches.
Arrivé à l’air libre, on avait l’impression
de déboucher dans une arène. Une impression d’espace
que l’on ne ressentait dans aucun autre stade au monde. »
Quelques minutes plus tôt, dans le vestiaire, dans l’intimité
fusionnelle de la bande à Walter, juste après la traditionnelle
photo devant le mur recouvert de lierre, où les supporters
venaient taper sur l’épaule des joueurs, Jean-Louis
Bérot avait lancé le mot d’ordre : « On
attaque à la sortie du tunnel. » Les piliers Iraçabal
et Azarete n’avaient pas cillé. Ce n’était
pas une boutade.
Dans l’autre vestiaire, calme, le deuxième ligne Chris
Ralston, joueur du Paris Université Club au fond de l’âme,
mais Anglais avant tout, avait tout juste fini de fumer son cigare,
rituel que pas un dirigeant, pas un partenaire n’aurait osé
interrompre. Le jeudi soir, comme à leur habitude, ils étaient
allés aux Folies Bergères. Rien ne semblait perturber
leur mâle assurance. Et rien n’excitait plus certains
joueurs tricolores que de pouvoir battre les Anglais. « Moi,
j’ai jamais pu les piffer, ces Anglais, insiste René
Bénésis. Ils puent l’orgueil, ils se mordent
les oreilles et se prennent pour le nombril du monde. » Pierre
Villepreux, lui, ne les a jamais perçus de la sorte : «
Cette présumée arrogance fait partie de leur culture.
Il faut admettre que l’on puisse vivre une activité
de façon différente des autres. Eux étaient
très admiratifs du jeu français, de notre capacité
à être créatifs, à laquelle ils n’avaient
pas accès. »
« Si c’est vrai que les Français n’ont
jamais trop aimé les Anglais, c’était moins
exacerbé à notre époque, fait remarquer Jean-Louis
Bérot. Il n’y avait pas ce contentieux que l’on
note aujourd’hui. »
Walter, lui, n’a jamais détesté un adversaire.
Il porte le respect en lui : « On sentait chez les Anglais
un esprit dominateur, probablement lié à leur histoire.
Battre les Anglais en rugby, c’est comme battre les Américains
dans un autre sport. C’est une grande nation, et on avait
plaisir à gagner contre eux. »
Dans les jours précédant le match, Walter avait pris
peur lorsque Pierre Villepreux, Jo Maso et Jean-Louis Bérot
lui avaient dit qu’ils allaient attaquer à tout va.
Jo se souvient : « Macarel ! avait-il répondu de sa
voix rocailleuse, qui était aussi un signe de ralliement.
Déconnez pas ! On attaque, mais pas n’importe comment.
Autrement, vous n’aurez plus un ballon. » Au repas d’avant-match,
au club Shell, à Rueil, l’ambiance était au
beau fixe. Les trois-quarts avaient même rouspété
parce qu’il n’y avait pas de vin rouge sur la table.
En ce 26 février 1972, vers 15 heures, les Anglais décident
de faire un coup d’envoi long. Villepreux récupère
le ballon, attaque aussitôt avec Maso. « On a failli
marquer, se rappelle Walter. Je crois que les Anglais ont été
surpris par notre entame. Ils ont été tout de suite
dépassés. » Le public hurle : « Maso !
Maso ! ». Puis : « Villepreux ! Villepreux ! »
Les Anglais vont encaisser six essais dans un stade de Colombes
en folie et la plus grande déroute de leur histoire dans
le Tournoi (37-12). Dans le vestiaire, Jacques Chaban-Delmas, Premier
ministre de l’époque et ancien international, vient
féliciter le Bayonnais Duprat, auteur de deux essais, en
lui disant : « Tu me rappelles le genre d’ailier que
j’étais. »
Les autres essais sont l’œuvre de Sillières, Lux,
Biémouret, et de Walter, le dernier, en fond de touche, avec
feinte de passe, comme s’il lui revenait l’honneur de
fermer le ban à Colombes avant d’aller ouvrir, dix
mois plus tard, le Parc des Princes. Un festival de relances, de
passes croisées entre avants et trois-quarts. « Là,
on est passé du Boeing au Concorde, s’exclame Walter
Spanghero. Ça allait à droite, à gauche. Alors,
tu restes au milieu du terrain, car tu sais qu’ils vont repasser
par là. »
Ce jour-là, les quinze joueurs français étaient
à l’unisson de cette frénésie de jeu,
emportant David Duckham, Tony Neary, Andy Ripley, les grands coursiers
anglais. « En 1965, j’avais assisté en spectateur
au fabuleux match contre les Gallois et à l’essai de
Herrero (victoire française 23-12), venu de cette grande
attaque avec les frères Boniface et Gachassin, raconte Jo
Maso. A l’époque, je m’étais dit : «
Qu’est-ce qu’ils ont dû se régaler ! »
Là, j’ai pensé à eux, car j’ai
dû ressentir les mêmes émotions qu’eux.
»
A match exceptionnel, fête exceptionnelle. Jo n’a rien
oublié de son tracé : le Tagada, chez Tony, au Sunny
Side, chez Castel. Avec une embardée à L’Échaudé,
où l’ancien pilier bancal de l’Angleterre, alors
président de la fédération, Sandy Saunders,
battait la mesure avec sa canne, tandis que ses joueurs dansaient
sur les tables. Le pauvre Tony Neary, ayant mal apprécié
la hauteur du plafond, trouva le moyen de s’assommer en sautant
plus haut que tous les autres.
Trente et un an plus tard, lorsqu’on parle de ce match avec
Jo, Pierre, Walter, Jean-Louis et tous les autres, leur mémoire
ne les trahit pas. Ils attaquent toujours à la sortie du
tunnel. Car ce France-Angleterre de 1972 est éternel.
Francis Deltéral

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