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23 mars 1968 : un printemps historique
Photo : Dans la boue de l'Arms Park
de Cardiff, le pack français - Carrère, Spanghero,
Greffe, Yachvili, Plantefol et Lasserre (de gauche à
droite) - essaie, sous les yeux de l'arbitre M. Laidlaw, de
couver le ballon. |
En cette fin d’hiver 1968, paraît-il,
« la France s’ennuie ». C’est en tout cas
ce qu’avance et déplore l’incontournable Pierre
Viansson-Ponté dans les colonnes du quotidien Le Monde daté
du vendredi 15 mars. Et il a raison de sonner le tocsin, ce journaliste
de bien. La conscience politique de la France est affligeante de
médiocrité. Elle se fout pas mal de la guerre du Vietnam,
du génocide au Biafra, du chômage qui commence à
poindre, de l’université qui se met à chahuter,
en un mot de tout ce qui lui gâcher son douillet train-train
quotidien. À l’Élysée, de Gaulle s’est
mis à pantoufler, à Matignon, le Premier Ministre
Pompidou à ronronner.
Deux choses seulement, du reste, parviennent encore à exciter
à peu près le pékin moyen. La première,
passée, c’est l’état du compte en banque
de Jean-Claude Killy, triple champion olympique de ski le mois précédent;
la seconde, à venir, est de se demander si l’équipe
de France de rugby va enfin réussir, dans huit jours, à
remporter le Grand Chelem. C’est dire l’affligeant état
des lieux.
Et figurez-vous que Walter Spanghero, 59 ans aujourd’hui,
l’homme aux pieds montés façon péniche
et aux mains calibrées manière battoir de lavandière,
se moquait bien de la chose. « Nous étions, explique-t-il,
partis là-bas pour jouer un match de rugby. Nous, on ne parlait
pas de Grand Chelem, on ne ressentait aucune pression. » La
sérénité de l’inconscience, peut-être,
une affaire d’instinct, plus probablement.
Car, malgré les tragiques disparitions sur la route de Guy
Boniface et de Jean-Michel Capendeguy en cette année 1968,
l’équipe de France était ‘’sous
une bonne étoile’’, constate Walter Spanghero,
avant de reconnaître : « J’ai connu des quinze
bien meilleurs que celui-là, comportant des noms plus prestigieux,
mais, lors des quatre matchs, nous avons été au top
et eu le petit brin de chance qu’il faut pour passer. »
Ce que, d’une phrase, résuma Denis Lalanne dans son
article donné au quotidien sportif L’Équipe
: « L’équipe de Christian Carrère a lavé
les injustices faites à celles de Jean Prat, Gérard
Dufau, Michel Crauste. » Comme Lalanne, qui était expert
en la matière et n’était pas tombé de
la dernière averse, s’était bien rendu compte,
lui, que l’essai accordé à Lilian Camberabero
n’aurait jamais dû l’être, puisque les avants
français étaient hors-jeu sur le coup de pied de recentrage
qui provoqua la mêlée victorieuse, il ajouta, dans
son compte-rendu : « Ainsi ont été rattrapées
soixante années de faux rebonds et de décisions arbitrales
discutables. »
Il suffit, certains jours, d’un petit rien pour qu’un
essai de sacripant, en somme, fasse la légende. Et puis,
pour parler franc, sans cette erreur de l’Écossais
M. Laidlaw, le sens de l’histoire en eût-il pour autant
été changé ?
« Non, répond sans hésitation John Taylor, 56
ans, un troisième ligne aile d’honneur, car, indéniablement,
le pack des Français était bien meilleur que le nôtre.
» Un type bien, ce Taylor. Riche. S’il accepta, par
exemple, une fois, de se rendre avec les Lions (sélection
de joueurs britanniques et irlandais) en Afrique du Sud «
pour se rendre compte », il ne voulut plus, par la suite,
jamais y remettre les pieds et refusa aussi sept fois de les affronter
quand les Sud-Africains vinrent en Europe.
Taylor a aussi cette particularité d’avoir été
l’un des membres de cette équipe galloise qui, de 1969
à 1979, connut sa ‘’décennie en or’’
- sept victoires dans le Tournoi, dont trois assorties d’un
Grand Chelem (1971, 1976, 1978) -, un peu comme, en peinture, les
Pays-Bas eurent, eux, au XVIIe leur « siècle d’or
».
Il n’était toutefois pas le seul dans son cas, le gars
John, ce 23 mars 1968. Hormis le trois-quart centre John Dawes,
vingt-huit ans –« qui, en 1968, était encore
trop en avance pour nous » (Taylor) -, la charnière
Gareth Edwards – Barry John (un ticket Rembrandt – Vermeer,
si l’on préfère), opérait elle aussi.
Mais elle commençait tout juste à maîtriser
la couleur et était encore un peu tendre pour en dominer
toutes les subtilités. Ce qu’à sa manière
confirme Lilian Camberabero, lequel reconnaît que si «
Gareth Edwards est le plus grand demi de mêlée qu’il
ait vu jouer, il ne lui posa pas de problème. » Question
de maturité d’abord, Lilian avait vingt-neuf ans, Gareth
dix de moins, de conditions de jeu ensuite.
Car si Victor Hugo le rebelle a toujours prétendu que les
ingrédients de la gloire sont le soleil et la poussière,
c’est un plafond de deuil (en hommage à Guy et ‘’Jean-Mi’’
? Allez savoir, tellement les Gallois pouvaient se montrer princiers)
qui recouvrait, cet après-midi-là, l’Arms Park
de Cardiff où une cour de ferme tenait lieu de pelouse.
Ah, cet Arms Park tant chéri, situé très exactement
où est planté aujourd’hui le Millenium, avec
sa piste en mâchefer réservée aux courses de
lévriers et ses tribunes découvertes derrière
les poteaux bourrées à craquer, au propre comme au
figuré, où un battement de paupières un peu
trop brusque pouvait faire dévaler une lame de fond jusqu’au
premier rang, où les gens entassés avaient de singulières
façons, ils déversaient debout et sur place le trop-plein
de houblon ingurgité avant le coup d’envoi.
Le terrain, comme on l’a dit, était donc si peu recommandable
(« C’est bien simple, expliquait Christian Carrère,
60 ans, aujourd’hui le match serait reporté »)
et la météo si détestable que, de part et d’autre,
les cavaleries décidèrent alors de fuir habilement
le combat, au point que Jo Maso, qui a oublié d’être
une andouille, « demanda très vite à mon frère
Guy de taper dans les angles », remarque Lilian Camberabero.
On doit à la vérité de dire que, fatalement,
cela se résuma à un match d’hommes…
En voyant ce qu’il est advenu aujourd’hui de ce pauvre
rugby de la principauté, cela peut paraître étranger
à ceux qui n’ont pas connu ces temps où, dans
une mêlée galloise, les gueules noires de mineurs de
charbon le disputaient aux dockers de Port Talbot, mais il fallait
plus qu’un après-midi sous la pluie pour interdire
au public de chanter quatre vingt minutes durant, aidant ainsi son
pack à aller de l’avant. Plus aussi que quinze Gaulois
chamailleurs, mais ce jour-là supérieurs, pour empêcher
le quinze au torse rouge de laisser tripes et boyaux dans le marécage
avant de succomber. Alors, entre ‘’gros’’,
se joua une énorme partie, « un match engagé,
quoi », concède d’une périphrase Walter
Spanghero, avant d’affiner joliment son propos : « Le
pied est fait pour se mouvoir de haut en bas dans une mêlée
ouverte. Jamais comme un balancier. C’est vrai, je suis un
peu sorti ‘’tatoué’’ de cette rencontre,
mais en entier. » Il explique ensuite qu’il avait été
bien entendu entre eux, dans le vestiaire, qu’il faudrait
d’entrée « travailler les placages ».
Ce qui, au juste, se traduit ainsi : « Plaquer, c’est
bien, mais ce qui est mieux, c’est d’en remettre une
toute petite louche lorsque le gars se relâche. Et la fois
d’après, il y regarde à deux fois, vous avez
pigé ? »
C’est justement le subtil Barry John qui, comme toujours,
« pigea » le plus vite et se fit alors plus prudent,
car figurez-vous que pour la première et unique fois de sa
carrière internationale, Walter joua troisième ligne
aile.
« Normalement, c’est Michel Greffe, le Grenoblois, qui
devait porter le numéro 6. Mais, dans le car menant au stade,
il vient me trouver et, un peu gêné, me dit : ‘’Excuse-moi,
Walter, de te demander ça, mais tu ne voudrais pas changer
? Moi, je ne suis pas habitué, et ici à Cardiff…’’
»
Walter n’est pas du genre à minauder ou à faire
sa cocotte : « Moi, Cardiff ou ailleurs, j’en avais
rien à branler, reprend Spanghero. Alors je lui ai répondu
: ‘’O.K., on fait comme ça.’’ »
Rien à faire de l’Arms Park, cela peut se comprendre
pour un Walter qui passa sa première sélection à
découper du Springbok en juillet 1964 (à 20 ans) et
traîna déjà ses guêtres ici en 1966, en
compagnie de Lilian ‘’Cambé’’ et
Claude Lacaze. Mais les treize autres étaient, eux, concernant
cet endroit rustique, de jeunes puceaux et, s’ils avaient
des âmes bien nées, noueuses comme un pied de vigne,
ils ne faisaient toutefois pas les malins en approchant du sanctuaire.
Ils le faisaient d’autant moins que, pour ‘’bénie’’
qu’ait été cette année, elle fut aussi
celle de tous les chamboulements. « C’est bien simple,
note Spanghero, nous N’avons été que quatre
à disputer les quatre matchs, Cester, Campaes, Carrère
et moi. »
Ah ça, il y avait eu en cette année 1968, de sacrées
valses au bal des trépassés. Notamment après
une inspiration particulièrement ‘’charmante’’
qu’eurent les sélectionneurs d’organiser à
Grenoble, quatre jours avant l’ouverture des Jeux Olympiques,
un match France A – sélection du Sud-Est pour rire.
Pour rire, ça c’est sûr. Mais avant…
« Nous avions fait la troisième mi-temps le soir précédent
», se souvient Christian Carrère, tout jeune capitaine
de vingt-cinq ans qui « savait écouter les quelques
conseils que nous, les vieux – ils n’étaient
pas si nombreux – pouvions lui donner » note Spanghero.
Résultat des courses ? Victoire du Sud-Est et sept ‘’virés’’
en France A.
« Et là, expliquait Carrère, je suis passé
du jeune à qui on avait imposé le capitanat, après
neuf sélections à la rentrée 1967-1968, au
stade de l’un des plus anciens. »
C’est après Grenoble « qu’avec Guy, on
a réintégré l’équipe » rappelle
de son côté Lilian. Et un Camberabero à l’ouverture
à la place d’un Gachassin, forcément, ça
changeait tout de même un peu la manière de voir les
choses… Mais, comme le disait Mao, avec un aplomb considérable
: « La révolution n’est pas un dîner de
gala. » Et c’est une révolution qui se tramait
puisque, des cinq nations, la France était alors la seule,
au jeu de rugby, à n’avoir jamais remporté les
quatre plis dans le Tournoi. De jeu de gala, il ne fut donc point
question à Cardiff. Et d’habits de lumière non
plus. Deux essais de maraudeurs, ceux de Carrère et Lilian,
une pénalité, une transformation et un drop de chapardeur
pour Guy, suffirent à envelopper l’affaire (14-9).
Lalanne nota toutefois que « si, pour assurer sa victoire,
l’équipe de France avait utilisé plus de sérieux
que de séduction, elle a eu au moins le mérite de
ne pas faire injure au jeu de sa rivale. »
Et il avait vu juste le Père Denis. Car, comme le constate
aujourd’hui John Taylor, « cela peut paraître
étonnant, mais c’est après cette défaite
qu’on a compris qu’on allait être bons, dans les
années à venir ». Oui, c’est cet après-midi
de chien-là, dans cet Arms Park qui portait comme un vieux
guerrier les mutilations et les cicatrices de sa valeur, que Taylor,
Edwards, John et bien sûr leur maître John Dawes, se
persuadèrent que les printemps futurs les couvriraient de
fleurs.
Celui, en tout cas, qui commençait ici à Cardiff allait
se poursuivre longtemps dans la nuit du dimanche au lundi à
Paris.
Chez Tony, un bar ami, aux frais de la rue Princesse. Car, à
cette époque où l’on jouait pour pas un rond
et où la fédération avait prévu à
chacun un billet de retour par le premier train du dimanche après-midi,
les guerilleros de Cardiff décidèrent de s’offrir
une nuit de grand luxe. « Avec nos sous », dit Spanghero.
Alors ils s’engouffrèrent dans Saint-Germain-des-Prés
pour ne plus le quitter qu’au petit matin, et, avez-vous remarqué,
comme il peut encore se lever tard, à la fin du mois de mars
?
Il reste que tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont pratiqué
ce genre de cérémonie vous diront qu’on a de
toute façon jamais trouvé de meilleur qu’une
bonne java d’enfer pour, d’une équipe de copains,
faire d’éternels grands frères…
Patrick Lemoine

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