Le 16 août 1958. C’est toujours de
mémoire que j’évoquerai l’événement
de ce jour-là, et, ainsi, pour la demi-finale Australie-France
de la première Coupe du monde de rugby, la vertigineuse demi-finale
Nouvelle-Zélande-France cette année à Twickenham,
la sixième veste de Jack Nicklaus au Masters de golf, la
révélation du jeune Pete Sampras à Flushing
Meadow, de crainte que ces exploits majeurs dans mon souvenir n’aillent
perdre de leur magie à la lumière de documents par
trop irréfutables. De toute manière, les caméras
faisaient défaut à l’Ellis Park de Johannesbourg,
le 16 août 1958, et c’est tant mieux pour le rugby de
rêve, car une réplique filmée serait encore
bien capable de témoigner d’un match de médiocre
niveau.
16 août 1998. Quarante ans plus tard, nous nous retrouvons
tous sous les platanes de l’abbaye de Tholomies, au cœur
du Minervois, chez Lucien Rogé, qui a organisé le
rendez-vous avec amour, sans oublier rien ni personne. Voilà
la preuve d’une prouesse sentimentale au possible, qui se
moque de la note technique qu’on lui accorderait : une belle
preuve, en effet, puisque le troisième ligne aile Lucien
Rogé ne jouait pas le test-match désormais légendaire
de l’Ellis Park. Son nom ne figure pas au programme. Lucien
Rogé était dans les tribunes, le 16 août 1958,
aussi malheureux qu’on peut l’être quand il a
fallu donner son maillot à un autre, que les patrons de l’équipe,
à tort ou à raison, lui ont préféré.
Mais Lucien Rogé en a conçu si peu d’amertume,
il a gardé de la prodigieuse aventure un sentiment si fort
qu’il n’a laissé à personne d’autre
la joie d’organiser ces puissantes retrouvailles. Quarante
ans plus tard, tout le monde est là, chacun avec ses vieilles
douleurs et son cœur de junior. Tout le monde sauf les disparus,
Michel Vannier, Pierre Lacaze, Louis Cazaux, André Haget,
Guy Stener, Robert Vigier. Six copains décédés
au nombre des vingt-sept joueurs qui ont écrit en Afrique
du Sud, durant l’été de 1958, la page la plus
héroïque, assurément, de l’histoire du
XV de France.
Il s’agissait de la première tournée australe
entreprise par des Tricolores, à une époque où
la France ne siégeait pas à l’International
Rugby Board, par conséquent n’était pas considéré
comme une nation majeure du rugby, sans compter qu’un an auparavant,
en 1957, elle avait eu droit à la mythique cuillère
de bois dans le Tournoi des cinq nations : quatre défaites
consécutives !
A une époque, également, où l’on s’embarquait
pour un tel voyage dans un avion à hélices affrété
aux moindres frais par la nation invitante, pareillement chiche
sur les suppléments de vin rouge, car il n’était
pas sûr que les recettes au stade couvriraient les frais de
l’expédition.
Qui, en Afrique du Sud, se déplacerait pour voir à
l’œuvre une équipe qui, la fois précédente,
le 16 février 1952 à Colombes, avait été
surclassée par les Springboks, encaissant six essais sans
pouvoir en rendre un ?
Autant dire qu’on ne faisait pas les fiers à l’embarquement,
ce soir de juillet 1958, au Bourget, quand il n’était
question dans le pays que du récent exploit de nos footballeurs,
demi-finalistes de la Coupe du monde en Suède. Pour comble
de misère, il fallait déplorer les absences de Maurice
Prat, André Boniface, Jacky Bouquet, Claude Mantoulan, Pierre
Albaladejo, Henri Domec, Amédée Domenech, Michel Crauste,
rien que de grosses pointures. Et l’on partait sans entraîneur,
sans soigneur, sans indemnités. Aussi, lorsqu’au premier
matin du voyage, il devint clair que notre zinc était en
train de rendre l’âme et qu’il fallut se poser
en catastrophe à Kano, au Nigéria, pour trouver refuge
dans un hospice pour nécessiteux, plus que jamais s’imposa
l’image d’une équipe de bras cassés.
Six semaines plus tard, changement de décor ! Les suppléments
de vin rouge ont été réglés. Il ne reste
plus un billet en vente, le 16 août 1958, pour le second test-match
France-Afrique du Sud, à l’Ellis Park de Johannesbourg.
La tournée a été une suite de surprises, d’affrontements
sans pitié, de malentendus tels que la presse sud-africaine
en a fait ses choux gras. Partout on s’est précipité
pour voir à l’œuvre ces bêtes curieuses
de Français, qui se sont fait des alliés dans la population
noire, que l’on questionne sur Brigitte Bardot, le général
de Gaulle, le sexe, la gastronomie, et qui ont surtout eu le don
de renverser tous les pronostics, de survivre à une terrible
série de blessures qui ont touché Michel Celaya, Pierre
Danos, Lucien Mias, Michel Vannier, Louis Cazaux, Louis Echavé,
Henri Rancoule, Jacques Lepatey. Seuls de ceux-là, Mias,
Danos et Rancoule ont été rétablis à
temps pour jouer le premier test-match au Cap, conclu par un match
nul (3-3) : affaire plutôt insipide, celle-là, mais
déjà une surprise considérable, car les avants
français ont complètement muselé le fameux
pack des Springboks, lesquels s’attendaient plutôt aux
déferlantes de nos trois-quarts.
Le second test-match sera capital car, pas une fois depuis le siècle
dernier, les Springboks n’ont été battus dans
une série de tests sur leur sol, ni par les All Blacks, ni
par les Wallabies australiens, ni par les Lions (sélection
des joueurs britanniques). En vue de l’épreuve de vérité,
les Français devront racler leurs fonds de tiroir pour aligner
quinze joueurs valides. Sans autre solution possible au poste d’arrière
après la dramatique blessure de Vannier, genou broyé,
« Papillon » Lacaze jouera avec deux infiltrations de
novocaïne à la cheville, une avant le coup d’envoi,
une autre à la mi-temps. Comment donc ces soldats de Valmy,
sans soigneur, sans entraîneur et même sans capitaine
– Michel Celaya, blessé d’entrée et perdu
pour l’ensemble de la tournée – ont-ils fait
pour provoquer ainsi l’orgueil fou du rugby sud-africain ?
Plusieurs explications. La première tient en peu de mots,
une réplique désarmante du pilier Alfred Roques, de
Cahors, que l’on félicitait pour avoir joué
sans un mot neuf matchs sur dix de la meurtrière tournée.
« Bah ! dit-il, quand on ne travaille pas, c’est facile
! » Pour la première fois, en effet, des joueurs de
rugby français ont pu mener pendant six semaines une existence
de professionnels, avec entraînement quotidien, en réalité
une sinécure pour un travailleur de force comme Alfred Roques.
Ils en ont profité pour accomplir des progrès techniques
stupéfiants.
Il est probable aussi que les Springboks n’ont pas entendu
l’avis de tempête diffusé quatre mois plus tôt
par les Australiens : « A toutes les équipes du monde,
attention ! La France vient de se découvrir un pack extraordinaire.
» En l’espace de trois semaines, en effet, ce pack révolutionnaire
a tout cassé sur son passage. Le 9 mars, à Colombes,
il a plié les Wallabies (19-0). Le 29 mars, il a signé
la première victoire française à Cardiff (16-6),
et le public de l’Arms Park, connaisseur entre tous, lui a
fait une inoubliable « standing ovation ». Le béton
de ce pack, c’est la tête de mêlée Roques-Vigier-Quaglio.
La figure de proue, c’est Jean Barthe, le superbe numéro
8. Le cerveau, c’est Lucien Mias, l’homme qui a tout
compris et tout assumé. Il a rompu avec une époque
de brillant et de facilité lorsqu’il a dit à
Amédée Domenech, le populaire pilier : « Tu
es le meilleur de nous tous. Mais, sans toi, nous sommes tous meilleurs.
Aussi, tu ne joueras pas. » Quelques années plus tard,
un grand chef d’entreprise français m’abordera
pour me dire que sa propre « success story » s’expliquait
pour avoir appliqué ce discours à la lettre.
Et voilà donc ce qu’on ne verra plus jamais : une grande
gueule d’étudiant en médecine imposant son moral
énorme, sourd à la critique, aux gros pardessus de
sa fédération, et doublant tous les caps comme un
Magellan de l’ovale, à la tête de son pack des
tempêtes. Le bonheur pour Mias fut de se trouver un allié
naturel en la personne du directeur de la tournée, Serge
Saulnier, d’un commerce brutal et d’une passion entière,
peu disposé à s’en laisser conter par les autorités
sud-africaines. Dès le premier entraînement, comme
un observateur de l’endroit lui faisait valoir que les introductions
françaises en mêlée n’étaient pas
correctes, il mit tout de suite les choses au point : « Eh
bien ! dit-il, nous nous mettrons en règle sitôt que
nous aurons vu comment vous vous y prenez, de votre côté,
pour tricher ! »
Il y eut enfin une circonstance bien propre à soutenir le
moral d’une équipe débarquée en terre
inconnue et rapidement éprouvée par les blessures,
à savoir la présence de trois joueurs du Paris Université
Club – Guy Stener, André Haget et André Frémeaux
– relançant le répertoire du Quartier Latin
à chaque fois que la malchance pouvait frapper. A chaque
épisode dramatique son dénouement désopilant
et un nouveau départ en chantant. Comme c’était
aussi le temps où l’on ne remplaçait pas un
joueur blessé en cours de match, la tournée prit un
tour héroïque, que les Basques définissent ainsi
: « Ou tu fais le boucher, ou tu fais le veau. » A se
demander même comment on peut aujourd’hui, avec 22 joueurs
autorisés à participer, entretenir pareil esprit d’équipe.
Dans le genre, le comble fut atteint lorsque, le 16 août 1958,
en s’échauffant sur le vaste parking de l’Ellis
Park, à une heure du coup d’envoi, le talonneur Robert
Vigier fut saisi d’un vertige qui sera bel et bien diagnostiqué,
quelques jours plus tard, comme un infarctus du myocarde. Vigier
a joué avec ça « le grand combat du XV de France
».
Je crois qu’il faisait très beau et que le soleil du
Transvaal sur l’herbe kikuyu nous arrachait les yeux. Je crois
que le public noir, parqué derrière un grillage de
10 mètres de haut, n’a jamais autant mangé du
Springbok que ce beau samedi-là. Pour être franc, nous
étions encore d’une
ignorance et d’une insouciance coupable à l’endroit
du problème de l’apartheid. Nous prenions pour argent
comptant les concerts de « penny whistles » qui se donnaient
la nuit sous nos fenêtres, à une époque où
ce n’était pas les blancs mais les « natives
» qui étaient en danger dans les rues de Jo’burg.
Le match ? Je le revois, qui se déroule, non comme une page
d’histoire, mais comme une affaire tranquillement programmée
par un Lucien Mias sûr de son pack et de sa complémentarité,
entre son indéracinable tête de mêlée,
son preneur de balle en touche, le long et mince Bernard Mommejat,
son Ben Hur en numéro 8, ses deux chiens de chasse sur les
flancs de la mêlée, François Moncla et Jean
Carrère, et, j’allais oublier le principal, la statue
du Commandeur, Lucien Mias lui-même, le « Docteur Pack
» des grands jours. « Il fut si grand cette fois-là
que je m’arrêtais de jouer pour l’admirer »
dira le regretté Robert Vigier. « Si j’avais
su ça, réplique Mias, je lui aurais bien botté
le cul. Nous avons gagné parce que nous étions les
meilleurs, voilà tout. » C’est dit sans l’ombre
d’une forfanterie, sur la foi d’un sentiment qui habitait
Lucien Mias depuis le départ, qui l’habitait encore
la veille au soir, où il s’était grisé
d’une bouteille de rhum dans le vague propos de guérir
une sinusite qui l’importunait.
Il faut préciser à l’intention des derniers
venus que l’évocation de ce grand rugby de bohême
fera peut-être sourire, que des joueurs comme Quaglio, Barthe,
Roques, Vigier, Moncla, Dupuy, Marquesuzaa, ne se feraient surtout
pas prier au jeu de rentre-dedans qui se pratique aujourd’hui.
Quaglio et Barthe vont suffisamment le prouver lorsqu’ils
passeront dans les rangs treizistes professionnels.
France bat Afrique du Sud (9-5) : un but de Lacaze, deux drops de
Lacaze et de Martine, contre un essai de Fourie transformé
par Gerber.
Ce que le score ne dit pas, ce sont les points que les Springboks
furent empêcher de marquer par une défense française
fanatisée, en particulier un essai par débordement
de Prinsloo sauvé par un retour prodigieux de Jean Barthe,
plus Ben Hur que jamais.
Je crois qu’il faisait beau et que le soleil du Transvaal
sur l’herbe jaune de l’Ellis Park me brûle encore
les yeux.