27 février 1954 : un XV de France sans ballon bat la Nouvelle-Zélande


Photo : Pour la première fois , le XV de France a battu les ''All Blacks'':
le talonneur Paul Labadie (short blanc) échange avec son adversaire direct,
Ronald Hemi, les maillots de ce match historique.

C’était il y a quarante-cinq ans, à Colombes, dans le temple du rugby français, le XV de France, qui allait terminer le Tournoi des 5 nations à la première place, signait, face à la Nouvelle-Zélande, un succès inoubliable.
Jean Durry, directeur du Musée du sport, y était.

« Nous avions pris le train gare Saint-Lazare. Nous avions marché, tout comme naguère les spectateurs des Jeux Olympiques de 1924, le long de rues sans âme. Au côté de François Carlotti, fin connaisseur du rugby, qui m’avait gentiment convié à cette réjouissance et offert ma place. J’étais bien assis, tribune Marathon, dans un stade de Colombes aux virages étonnamment déserts. Autour de nous, pas mal de spectateurs coiffés de bérets, accent du sud-ouest garanti, rocailleux et sonore. Mais ce 27 février 1954, on se situait au-dessous des 25 000 personnes, bien en deçà de l’assistance à nombre de matchs du Tournoi des 5 nations. Et pourtant, quelle affiche ! France-Nouvelle-Zélande, ces All Blacks, en tournée dans l’hémisphère nord pour la quatrième fois du siècle, tournée qu’ils poursuivaient chez nous après avoir accumulé en 28 matchs 427 points contre 102, soit 24 victoires, 2 nuls et 2 défaites seulement contre Cardiff (3-8) et surtout contre les Gallois (8-13).
On peut prendre un match en lui-même et l’isoler de tout contexte. En réalité, il s’inscrit dans un continuum dont il est momentanément le dernier maillon. Cette année 1954 avait très brillamment débuté pour le XV de France, vainqueur de l’Écosse à Édimbourg (3-0) devant 60 000 connaisseurs, puis ici même le 26 janvier de l’Irlande (8-0) sous un beau soleil d’hiver. Quant aux All Blacks, un peu trop sûrs d’eux, ils venaient de se faire surprendre 8-11 à Bordeaux par une sélection française, qui, menée 5-0 puis 8-5, avait secoué le joug durant le dernier quart d’heure, Antoine Lazuy à l’arrière inscrivant pour sa part une transformation et deux buts de pénalité.
Ce 27 février, les Néo-Zélandais, à la formation largement remaniée, partent évidemment largement favoris. Le quotidien sportif « L’Équipe » l’affirme : « L’athlétique pack des All Blacks, animé par le terrible R.A. White, fera peser les plus lourdes menaces sur le XV de France. » Lourdes menaces en effet avec l‘avantage initial d’une mêlée accusant 752 kilos sur la balance contre 720 kilos aux avants français.
Déjà, ils débouchent du tunnel et la musique de l’armée de l’air, qui a meublé l’attente, s’apprête à céder la place. A la tribune officielle, autour de René Crabos, l’ancien capitaine des Tricolores des années 20 devenu président de la Fédération française de rugby (FFR), peu de personnalités, mis à part Gaston Monnerville, le président du conseil de la République, et le chef de cabinet du ministre de l’Éducation nationale, dont le nom s’est un peu perdu.
D’emblée, les données de la rencontre sont évidentes. Comme on s’y attendait, mais plus encore, s’impose la férule adverse. En mêlée comme en touche, la France n’aura pas souvent le ballon. Et, quand elle parvient à se l’attribuer, les maillots noirs reprennent très vite l’ascendant, formant leurs mêlées ouvertes avec une rapidité remarquable, tandis que l’arrière Bob Scott, joueur de grande expérience considéré comme un des tous meilleurs rugbymen du monde, commence à promener de ses longs coups de pieds son vis-à-vis Henri Claverie, qui ne va certainement pas s’ennuyer.
De quels atouts disposent les Bleus pour essayer de faire face ? L’ossature est du FC Lourdes : Henri Claverie donc, Roger Martine et Maurice Prat trois-quarts centres, avec deux ailiers du Stade Montois, Fernand Cazenave et André Boniface (20 ans); en troisième ligne : Jean Prat, inamovible numéro 6 et capitaine, et Henri Domec (numéro 8). A la charnière, les Parisiens Gérard Dufau (Racing), fin demi de mêlée, et André Haget (Paris UC), fils d’un international du Biarritz Olympique et ouvreur de devoir. Quant aux avants, la première ligne est bien accrochée au sol avec les piliers René Biénès (Cognac) et René Bréjassou (Tarbes) encadrant le talonneur de l’Aviron Bayonnais Paul Labadie; en deuxième ligne, le grand Bernard Chevallier (Montferrand) et Lucien Mias (Mazamet); Robert Baulon (Aviron Bayonnais) ne dépare pas en troisième ligne.
La disposition des All Blacks reste assez particulière puisqu’ils présentent trois trois-quarts et deux « cinq-huitièmes », l’un jouant le rôle d’un trois-quarts centre, l’autre de rapprochant du demi d’ouverture. Mais les Français, avant la rencontre, ont établi leur stratégie : fixer les ailiers adverses au paquet, monter très vite en obligeant lesdits « cinq-huitièmes » à se rapprocher de Keith Davis, le demi de mêlée, les empêchant ainsi de se déployer; André Haget, pour sa part, néglige volontairement son homologue, Richard Bowers, et se focalise sur Brian Fitzpatrick; on devrait ainsi pouvoir maîtriser les trois-quarts, même si Bob Scott s’intercale.
Inutile de dire que ces subtilités m’échappent complètement. Ce que je vois, c’est une marée noire. On compte, lors de cette première mi-temps, plus de 25 minutes jouées dans le camp français pourtant adossé au vent. Mon voisin, qui, dès le coup d’envoi botté par Bob Scott, a commencé avec patience un rôle d’initiateur spontané, discret et intelligent, me souligne la domination technique des All Blacks, à laquelle, malgré son désir patent de bien faire, l’équipe de France ne devrait pas résister très, très longtemps. Pour l’instant, ils tiennent.
Trente-cinq minutes déjà. Le trois-quarts Colin Loader, au sol, est soigné. Touche aux trente mètres néo-zélandais, gagnée bien sûr par les Blacks, mêlée spontanée; mais un maillot bleu surgit, ramasse une balle lâchée, court flanqué de deux équipiers, s’enfonce et là-bas, dans l’angle opposé du terrain, mais oui, au milieu de la masse des maillots noirs, un autre Bleu plonge. Deux coéquipiers écartent joyeusement les bras en l’air. On se lève, émus. Essai ! Essai ! Les clameurs couvrent le speaker et les haut-parleurs. La transformation échoue sur le poteau droit. Mais la France mène 3-0. On se rassied, heureux, éberlués. Que s’est-il passé ? Après la mêlée spontanée, le « cinq-huitième » Richard Bowers est parti avec le ballon, qu’il a lâché sur la montée d’Henri Domec aux 45 mètres; ce ballon a été récupéré par Robert Baulon, lancé de toute son énergie, lequel a foncé, Paul Labadie à sa gauche, proche de la ligne de touche, Jean Prat à sa droite, tous serrés de près par les Néo-Zélandais revenus au galop; presque immobilisé, Robert Baulon a réussi à transmettre in extremis à « Jeannot ». Plongeon. Geste de validation de M. David, l’arbitre gallois, parfaitement placé. Oui, trois points.
Décidément, ce bon vieux Colombes…
Hippodrome devenu, en mars 1907, un stade racheté par le quotidien « Le Matin », c’est là que, le 2 janvier 1911, un XV mené par le moustachu Marcel Communeau a signé (16-15) sur l’Écosse le tout premier succès tricolore obtenu sur une équipe britannique; là encore que, le 6 avril 1931, s’est gagné contre l’Angleterre (14-13) la dernière rencontre avant la longue rupture de la France et du Tournoi, rupture voulue par les Britanniques pour raison de jeu dur et de professionnalisme, une rupture à laquelle seuls le deuxième conflit mondial et la fraternité des Alliés ont mis fin. Colombes, terre d’athlétisme et de football, résolument placée sous le signe de l’ovale, puisqu’on a donné au stade le nom d’Yves du Manoir, rugbyman exemplaire disparu le 2 janvier 1928 durant la dernière épreuve comptant pour son brevet de pilote. Colombes…
Mi-temps. Trois à zéro toujours.
La seconde moitié du match s’annonce haletante. Elle va l’être, plus encore qu’on ne peut l’imaginer. Les All Blacks tentent tout, s’installant pendant 32 minutes chez les Français. Au terme du match, Georges Duthen, analyste et statisticien, dénombrera, sur l’ensemble de la rencontre : 27 mêlées sur 32 pour la Nouvelle-Zélande et 35 prises en touche sur 45. Mais rien n’y fait : ni la vitesse du fameux ailier Ronald Jarden, ni des tentatives de drops ou de pénalités de Bob Scott, continuant de balader un Henri Claverie au bord de l’épuisement, ni les ruées des avants. Henri Domec – « terrific » diront les Néo-Zélandais -, Robert Baulon, Jean Prat hurlant comme à ses plus beaux jours, les avants soudés, les trois-quarts, impeccable rideau de défense, plaquant bas et net, ne cèdent pas. A tel point que, dans les dix dernières minutes, les All Blacks s’avouent battus, ayant compris qu’ils ne réussiraient pas à franchir ce que le centre Colin Loader appellera, à l’issue du match, « un réseau de barbelés ».
Cette victoire collective, acquise par une équipe sevrée de ballons au prix d’une abnégation dont les Anglo-Saxons ne croyaient guère les atypiques « Frenchies » capables, aura des prolongements. Dans l’immédiat, bien que battus à Cardiff (13-19), les hommes de Jean Prat, en défaisant l’Angleterre (11-3) le 10 avril 1954, à Colombes, deviennent les premiers Tricolores à terminer le Tournoi en tête, ex æquo cette fois avec le Pays de Galles et l’Angleterre. Puis, en 1958, Lucien Mias conduit en Afrique du Sud la grande tournée du XV de France, battant les Springboks pour la première fois sur leurs terres dans une série de tests. Par cette fin d’après-midi, nous nous sommes levés, encore heureusement incrédules, pour reprendre le chemin de la gare, tournant le dos à cette pelouse qu’un jour – le 26 février 1972, après un triomphe 37-12 sur l’Angleterre – le XV de France abandonnerait à son tour, pour se diriger vers le Parc des Princes, puis décoller en direction de Saint-Denis et du Stade de France.
Mais j’ai gardé en moi ce moment de bonheur partagé, et cette vision, à contre-courant et presque à contre-jour, d’une charge et d’un écroulement menés jusqu’au delà de la ligne blanche.
A Colombes. »

Jean Durry



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