Prix Nobel de littérature en 1947, André
Gide vient, ce 19 février 1951, de mourir. L’auteur
des ‘’Nourritures terrestres’’ -‘’Familles,
je vous hais… - a donc choisi ce mardi pour quitter à
81 ans ce monde et gagner la grande prairie réservée
aux génies. Dire que la France entière est en deuil
serait un grand mot, mais tout de même, un pays ne perd pas
ainsi pareille conscience sans y laisser un peu de lui-même.
Non, vraiment, la semaine ne débute pas bien.
Et du côté de Lourdes, Agen, Bayonne ou Toulouse, on
redoute déjà qu’elle ne se termine pas mieux.
Quatre jours plus tard, en effet, ‘’c’est le Tournoi’’,
comme l’on disait, rendez-vous ayant été pris
avec les Anglais sur le pré de Twickenham où, depuis
le premier voyage en 1911, ça s’est toujours terminé
façon Trafalgar pour nos couleurs.
Oui, les mines de certains sont grises ce mardi soir dans ces contrées
reculées et les visages sont graves en bouclant la valise
ou en vérifiant une dernière fois que les ‘’crampons’’
sont bien dans le sac. Car le lendemain on prend, dès le
matin, la direction Paris – Gare d’Austerlitz. Ensuite,
ce sera le taxi jusqu’au camp de base, l’hôtel
Louvois – tout près de la Bibliothèque Nationale,
rue de Richelieu. Le jeudi, on ira s’entraîner à
Jean-Bouin ou Charléty, c’est selon, avant de coucher
dans le train de nuit pour se réveiller une douzaine d’heures
plus tard à Waterloo Station, vous trouvez que c’est
un nom, vous, pour une fin de destination ?
Une horreur, oui ! Sans doute, mais pas pour tout le monde. Jean
Prat – qui en vérité a toujours été
anglais de manière et de goûts, en ce sens qu’il
fut le premier chez nous à comprendre que le rugby m’as-tu-vu
de nos clochers n’avait rien à voir avec le sport pratiqué
par les Britanniques, tout en effacement des personnalités,
tout en abnégation -, ce Jean Prat, qui vient de fêter
le 1er août ses quatre-vingt ans en portant beau, les aimait
bien, lui, ces ‘’British’’ et leur Twickenham.
‘’On peut me raconter ce que l’on veut, note-t-il
aujourd’hui, les traiter de faux-culs ou d’autres choses
mais, au moins avec eux, c’était correct. On se ‘’maillochait’’
peut-être un peu, mais ‘’proprement’’.
Et une fois que c’était fini, on se serrait la main
et puis c’était tout.’’ Ce que Guy Basquet,
capitaine ce 24 février 1951, confirme à sa façon
en se souvenant que ‘’si le soir, au banquet, les Anglais
firent un peu la gueule, cela ne dura pas plus de cinq minutes et
que les bières et les vestes, ensuite, tombèrent vite’’.
Mais avant le match, comment cela avait-il vraiment été,
dites, messieurs les anciens ?
Sans vouloir faire remonter quelques méchantes vérités
englouties au fin fond de la vase, il convient pourtant de laisser
dans l’encrier les mots convenus et d’écrire
franc. Sur l’ambiance d’abord. On en connut de plus
saines. Jean Prat, Guy Basquet et Lucien Mias – une icône
lourdaise, un monstre agenais, une graine de géant, vingt
ans, plantée à Mazamet – furent amenés
ce jour-là à se côtoyer. Or, c’étaient
des caractères qui, hors les stades, ne se fréquentaient
guère et n’entretinrent jamais rien d’autre que
des relations, disons, de politesse. Opposés en Championnat,
ce fut même une autre chanson. Ces trois-là utilisèrent
entre eux des méthodes de brigands, faites plus souvent de
jeux de mains qu’ils ne jouèrent à la main,
et usèrent surtout leurs godasses à se botter les
fesses plutôt qu’à trouver des touches. Bref,
les cadeaux n’étaient pas leur fort, pas plus que,
dans le dos, les amicales tapes de réconfort. Aujourd’hui,
même les chairs sont encore vives et, sous la cendre, les
haines cuites et recuites.
Cela posé, il n’empêche qu’en ce gris samedi
de l’hiver 51, deux choses au moins étaient sûres
: entre eux ce fut l’entente cordiale et, comme douze compagnons
de voyage, Prat, Basquet et Mias n’en menaient pas large.
Car les chiffres, eux non plus, ne plaidaient pas pour l’optimisme.
En 59 rencontres disputées à Twickenham – la
première remonte au 15 janvier 1910 -, les Anglais n’y
avaient été battus que douze fois. Et ce sont les
Irlandais qui s’y débrouillèrent le mieux –
jolie revanche sur l’Histoire -, victorieux en 1929, 1931
et 1948. Les Gallois, Écossais et Sud-Africains s’y
imposèrent deux fois, les All Blacks et les Australiens,
une seule. Les Français ? Jamais.
Dernier point, enfin, qui tracassait ces esprits chagrins lors de
la traditionnelle balade matinale dans Hyde Park, servant à
tuer le temps, c’est la composition même de l’équipe.
Elle avait été bricolée, bidouillée,
ladite formation. Constituée à la va-vite avec les
modestes moyens d’après-guerre. Rafistolée jusqu’au
dernier moment même. Une demi-heure avant le coup d’envoi
– à 14 h 35, c’est à Twickenham la coutume
-, René Crabos et Adolphe Jauréguy, petits génies
des années 20 et désormais sélectionneurs,
décidèrent, par exemple, de chambouler les lignes
arrières. Olive, un ailier, et Carabignac, le demi d’ouverture,
furent priés de se rhabiller, Pomathios et Alvarez venaient
de leur être préférés. Option visée,
la vitesse, question crédibilité, c’était
plus aléatoire. Chez les avants, notez bien, ce n’était
pas particulièrement plus engageant. La légendaire
troisième ligne Prat – Basquet – Matheu, celle
qui, en 1948, avait été chercher dans la boue et le
vent de Swansea une première victoire en terre galloise,
avait dû être amputée d’une aile, Matheu
s’étant blessé en Championnat le dimanche précédent.
Et si Prat pétait la santé, Basquet, lui, commençait
déjà à se défendre contre les ans, il
en avait trente.
Mais il y avait plus grave : le cinq de devant était très
court sur pattes en termes de maturité. Mias, on l’a
vu, était un môme n’ayant que deux matchs du
Tournoi dans les jambes, tout comme Fourès, et Bernard. Bertrand,
lui, n’avait joué qu’une fois en Bleu, une seule
! Comme aurait dit l’autre, ‘’avec ‘’ça’’,
vous iriez, vous, gagner à Twickenham !’’.
Et bien, ils l’ont fait. Ils sont montés – pur
surréalisme – jusqu’au sommet de la montagne
sacrée, le Temple du rugby. Jean Prat, qui répandait
autour de lui la confiance comme une lampe la lumière –
à la fin de la rencontre, les Anglais le désignèrent
meilleur joueur du Tournoi -, ‘’Jeannot’’
donc, donna tout de suite du clairon. Et les autres se mirent au
diapason. ‘’On a fait avec nos moyens, constate pourtant
toujours Jean Prat. Derrière, c’est vrai, on ne faisait
pas le poids, mais devant, malgré son inexpérience,
on avait un pack du tonnerre.’’
‘’Oui, on avait été terribles, se souvient
de son côté Basquet, notamment Dufau à la mêlée.’’
Même Mias et ses tendances individualistes _ ‘’Ah
ça, je lui ai remonté les bretelles’’
dit Basquet – oui, même Mias disparaissait à
tout bout de champ dans l’obscurité des mêlées
ouvertes pour en extraire des ballons dont Dufau et Alvarez s’obstinèrent
à faire le meilleur usage. Bref, la mêlée française
fut dominatrice, la charnière huilée comme jamais
et pourtant c’est l’Angleterre qui marqua la première.
Dans le Temple, d’ordinaire, pour être bien vu et considéré,
l’invité inconsciemment n’insiste alors pas.
Mais là, on se demande encore pourquoi, la réplique
ne se fait pas attendre. Basquet se cabre et ce qu’il va faire
est à ne pas croire. Tout juste après l’essai
encaissé, il récupère un ballon provenant de
Dufau, feinte la passe à Pomathios et charge tel un buffle
agacé par les mouches. Face à lui, il ne reste plus
qu’un type avant la ligne de but, aussi pâle que son
maillot put avoir été blanc. Un ailier, nommé
Victor Tindall, étudiant en médecine à Liverpool.
Dans cette folle 31e minute, nous avons déjà presque
tout le match. L’affaire, c’est vrai, fut assez rude.
Et le désormais retraité professeur Tindall se souvient
encore de ce qu’il reçut en plein buffet : ‘’Je
n’avais rien d’autre à envisager qu’à
attendre Basquet, tout en sachant qu’il pesait au moins 25
kilos de plus que moi et que cela ne servirait pas à grand-chose.’’
De fait, cela déboucha sur un essai du vieux Guy. L’honorable
professeur, 75 ans, qui n’a donc oublié ni Guy Basquet
ni Jean Prat, note toutefois, en bon Anglais qu’il est, parfaitement
instruit de la dialectique du ‘’fair play’’
: ‘’Cela fut relativement facile pour la France de nous
battre, car nous n’avions pas cette année-là
une bonne équipe.’’ ‘’Prof’’
certainement , mais petit boutiquier surtout.
‘’Facile ?’’, gronde à 82 ans Basquet,
entonnant la nostalgie du vieux chef courroucé. ‘’Vous
trouvez que c’est facile, vous, de s’attaquer à
un château fort étranger avec seulement quinze mecs
?’’
Oui, cela peut l’être lorsque parmi eux il y a un Jean
Prat. Lequel une fois l’essai de Basquet marqué s’occupa
du reste. D’abord en le transformant du bord de la touche,
ensuite en marquant le sien en seconde mi-temps, enfin en passant
un drop à six minutes de la fin (11-3). Et c’est ainsi
qu’en ce lieu sacré, la soixantième messe fut
pour la première fois dite en langue française. Et
que la célébrissime girouette qui surplombait l’unique
tribune découverte – située derrière
un en-but et appelée ‘’South Terrace’’
– indiqua enfin d’où venait vraiment le vent.
Du Sud.
Certes l’Angleterre se sentit humiliée. Et parla de
‘’coup chanceux’’. Alors, Jean Prat, cette
fois capitaine de ‘’son’’ équipe,
avec sa garde rapprochée lourdaise, où il annonçait
la couleur devant, son frère Maurice derrière, se
chargeant de la faire appliquer, revint y gagner le 26 février
1955 (16-9). Aux deux essais de Robert Baulon et Michel Celaya,
il rajouta les deux transformations et deux drops. L’idée
vint alors à un journaliste londonien du ‘’Daily
Mail’’, Pat Marshall, de faire une réputation
universelle à Jean Prat en l’intronisant ‘’Mister
Rugby’’ pour l’éternité. Comme il
l’avoua un jour, ‘’sans vanité, rien ne
me fit plus plaisir que ce surnom. J’étais dans le
vrai en étant reconnu par les Britanniques comme l’un
des leurs’’.
Depuis, les années ont été englouties. Et monsieur
Jean Prat, outre-Manche et mer d’Irlande, reste un monument.
Il restera à jamais l’un de ceux qui permirent au rugby
français de monter pour la première fois tout en haut
du Temple.