24 février 1951 : tout en haut du Temple


Photo : Jean Prat, grâce au ballon maintenu vertical par André Alvarez, transforme ici l'essai marqué par Guy Basquet.

Prix Nobel de littérature en 1947, André Gide vient, ce 19 février 1951, de mourir. L’auteur des ‘’Nourritures terrestres’’ -‘’Familles, je vous hais… - a donc choisi ce mardi pour quitter à 81 ans ce monde et gagner la grande prairie réservée aux génies. Dire que la France entière est en deuil serait un grand mot, mais tout de même, un pays ne perd pas ainsi pareille conscience sans y laisser un peu de lui-même. Non, vraiment, la semaine ne débute pas bien.
Et du côté de Lourdes, Agen, Bayonne ou Toulouse, on redoute déjà qu’elle ne se termine pas mieux. Quatre jours plus tard, en effet, ‘’c’est le Tournoi’’, comme l’on disait, rendez-vous ayant été pris avec les Anglais sur le pré de Twickenham où, depuis le premier voyage en 1911, ça s’est toujours terminé façon Trafalgar pour nos couleurs.
Oui, les mines de certains sont grises ce mardi soir dans ces contrées reculées et les visages sont graves en bouclant la valise ou en vérifiant une dernière fois que les ‘’crampons’’ sont bien dans le sac. Car le lendemain on prend, dès le matin, la direction Paris – Gare d’Austerlitz. Ensuite, ce sera le taxi jusqu’au camp de base, l’hôtel Louvois – tout près de la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu. Le jeudi, on ira s’entraîner à Jean-Bouin ou Charléty, c’est selon, avant de coucher dans le train de nuit pour se réveiller une douzaine d’heures plus tard à Waterloo Station, vous trouvez que c’est un nom, vous, pour une fin de destination ?
Une horreur, oui ! Sans doute, mais pas pour tout le monde. Jean Prat – qui en vérité a toujours été anglais de manière et de goûts, en ce sens qu’il fut le premier chez nous à comprendre que le rugby m’as-tu-vu de nos clochers n’avait rien à voir avec le sport pratiqué par les Britanniques, tout en effacement des personnalités, tout en abnégation -, ce Jean Prat, qui vient de fêter le 1er août ses quatre-vingt ans en portant beau, les aimait bien, lui, ces ‘’British’’ et leur Twickenham. ‘’On peut me raconter ce que l’on veut, note-t-il aujourd’hui, les traiter de faux-culs ou d’autres choses mais, au moins avec eux, c’était correct. On se ‘’maillochait’’ peut-être un peu, mais ‘’proprement’’. Et une fois que c’était fini, on se serrait la main et puis c’était tout.’’ Ce que Guy Basquet, capitaine ce 24 février 1951, confirme à sa façon en se souvenant que ‘’si le soir, au banquet, les Anglais firent un peu la gueule, cela ne dura pas plus de cinq minutes et que les bières et les vestes, ensuite, tombèrent vite’’.
Mais avant le match, comment cela avait-il vraiment été, dites, messieurs les anciens ?
Sans vouloir faire remonter quelques méchantes vérités englouties au fin fond de la vase, il convient pourtant de laisser dans l’encrier les mots convenus et d’écrire franc. Sur l’ambiance d’abord. On en connut de plus saines. Jean Prat, Guy Basquet et Lucien Mias – une icône lourdaise, un monstre agenais, une graine de géant, vingt ans, plantée à Mazamet – furent amenés ce jour-là à se côtoyer. Or, c’étaient des caractères qui, hors les stades, ne se fréquentaient guère et n’entretinrent jamais rien d’autre que des relations, disons, de politesse. Opposés en Championnat, ce fut même une autre chanson. Ces trois-là utilisèrent entre eux des méthodes de brigands, faites plus souvent de jeux de mains qu’ils ne jouèrent à la main, et usèrent surtout leurs godasses à se botter les fesses plutôt qu’à trouver des touches. Bref, les cadeaux n’étaient pas leur fort, pas plus que, dans le dos, les amicales tapes de réconfort. Aujourd’hui, même les chairs sont encore vives et, sous la cendre, les haines cuites et recuites.
Cela posé, il n’empêche qu’en ce gris samedi de l’hiver 51, deux choses au moins étaient sûres : entre eux ce fut l’entente cordiale et, comme douze compagnons de voyage, Prat, Basquet et Mias n’en menaient pas large.
Car les chiffres, eux non plus, ne plaidaient pas pour l’optimisme. En 59 rencontres disputées à Twickenham – la première remonte au 15 janvier 1910 -, les Anglais n’y avaient été battus que douze fois. Et ce sont les Irlandais qui s’y débrouillèrent le mieux – jolie revanche sur l’Histoire -, victorieux en 1929, 1931 et 1948. Les Gallois, Écossais et Sud-Africains s’y imposèrent deux fois, les All Blacks et les Australiens, une seule. Les Français ? Jamais.
Dernier point, enfin, qui tracassait ces esprits chagrins lors de la traditionnelle balade matinale dans Hyde Park, servant à tuer le temps, c’est la composition même de l’équipe. Elle avait été bricolée, bidouillée, ladite formation. Constituée à la va-vite avec les modestes moyens d’après-guerre. Rafistolée jusqu’au dernier moment même. Une demi-heure avant le coup d’envoi – à 14 h 35, c’est à Twickenham la coutume -, René Crabos et Adolphe Jauréguy, petits génies des années 20 et désormais sélectionneurs, décidèrent, par exemple, de chambouler les lignes arrières. Olive, un ailier, et Carabignac, le demi d’ouverture, furent priés de se rhabiller, Pomathios et Alvarez venaient de leur être préférés. Option visée, la vitesse, question crédibilité, c’était plus aléatoire. Chez les avants, notez bien, ce n’était pas particulièrement plus engageant. La légendaire troisième ligne Prat – Basquet – Matheu, celle qui, en 1948, avait été chercher dans la boue et le vent de Swansea une première victoire en terre galloise, avait dû être amputée d’une aile, Matheu s’étant blessé en Championnat le dimanche précédent. Et si Prat pétait la santé, Basquet, lui, commençait déjà à se défendre contre les ans, il en avait trente.
Mais il y avait plus grave : le cinq de devant était très court sur pattes en termes de maturité. Mias, on l’a vu, était un môme n’ayant que deux matchs du Tournoi dans les jambes, tout comme Fourès, et Bernard. Bertrand, lui, n’avait joué qu’une fois en Bleu, une seule ! Comme aurait dit l’autre, ‘’avec ‘’ça’’, vous iriez, vous, gagner à Twickenham !’’.
Et bien, ils l’ont fait. Ils sont montés – pur surréalisme – jusqu’au sommet de la montagne sacrée, le Temple du rugby. Jean Prat, qui répandait autour de lui la confiance comme une lampe la lumière – à la fin de la rencontre, les Anglais le désignèrent meilleur joueur du Tournoi -, ‘’Jeannot’’ donc, donna tout de suite du clairon. Et les autres se mirent au diapason. ‘’On a fait avec nos moyens, constate pourtant toujours Jean Prat. Derrière, c’est vrai, on ne faisait pas le poids, mais devant, malgré son inexpérience, on avait un pack du tonnerre.’’
‘’Oui, on avait été terribles, se souvient de son côté Basquet, notamment Dufau à la mêlée.’’ Même Mias et ses tendances individualistes _ ‘’Ah ça, je lui ai remonté les bretelles’’ dit Basquet – oui, même Mias disparaissait à tout bout de champ dans l’obscurité des mêlées ouvertes pour en extraire des ballons dont Dufau et Alvarez s’obstinèrent à faire le meilleur usage. Bref, la mêlée française fut dominatrice, la charnière huilée comme jamais et pourtant c’est l’Angleterre qui marqua la première. Dans le Temple, d’ordinaire, pour être bien vu et considéré, l’invité inconsciemment n’insiste alors pas. Mais là, on se demande encore pourquoi, la réplique ne se fait pas attendre. Basquet se cabre et ce qu’il va faire est à ne pas croire. Tout juste après l’essai encaissé, il récupère un ballon provenant de Dufau, feinte la passe à Pomathios et charge tel un buffle agacé par les mouches. Face à lui, il ne reste plus qu’un type avant la ligne de but, aussi pâle que son maillot put avoir été blanc. Un ailier, nommé Victor Tindall, étudiant en médecine à Liverpool. Dans cette folle 31e minute, nous avons déjà presque tout le match. L’affaire, c’est vrai, fut assez rude. Et le désormais retraité professeur Tindall se souvient encore de ce qu’il reçut en plein buffet : ‘’Je n’avais rien d’autre à envisager qu’à attendre Basquet, tout en sachant qu’il pesait au moins 25 kilos de plus que moi et que cela ne servirait pas à grand-chose.’’ De fait, cela déboucha sur un essai du vieux Guy. L’honorable professeur, 75 ans, qui n’a donc oublié ni Guy Basquet ni Jean Prat, note toutefois, en bon Anglais qu’il est, parfaitement instruit de la dialectique du ‘’fair play’’ : ‘’Cela fut relativement facile pour la France de nous battre, car nous n’avions pas cette année-là une bonne équipe.’’ ‘’Prof’’ certainement , mais petit boutiquier surtout.
‘’Facile ?’’, gronde à 82 ans Basquet, entonnant la nostalgie du vieux chef courroucé. ‘’Vous trouvez que c’est facile, vous, de s’attaquer à un château fort étranger avec seulement quinze mecs ?’’
Oui, cela peut l’être lorsque parmi eux il y a un Jean Prat. Lequel une fois l’essai de Basquet marqué s’occupa du reste. D’abord en le transformant du bord de la touche, ensuite en marquant le sien en seconde mi-temps, enfin en passant un drop à six minutes de la fin (11-3). Et c’est ainsi qu’en ce lieu sacré, la soixantième messe fut pour la première fois dite en langue française. Et que la célébrissime girouette qui surplombait l’unique tribune découverte – située derrière un en-but et appelée ‘’South Terrace’’ – indiqua enfin d’où venait vraiment le vent. Du Sud.
Certes l’Angleterre se sentit humiliée. Et parla de ‘’coup chanceux’’. Alors, Jean Prat, cette fois capitaine de ‘’son’’ équipe, avec sa garde rapprochée lourdaise, où il annonçait la couleur devant, son frère Maurice derrière, se chargeant de la faire appliquer, revint y gagner le 26 février 1955 (16-9). Aux deux essais de Robert Baulon et Michel Celaya, il rajouta les deux transformations et deux drops. L’idée vint alors à un journaliste londonien du ‘’Daily Mail’’, Pat Marshall, de faire une réputation universelle à Jean Prat en l’intronisant ‘’Mister Rugby’’ pour l’éternité. Comme il l’avoua un jour, ‘’sans vanité, rien ne me fit plus plaisir que ce surnom. J’étais dans le vrai en étant reconnu par les Britanniques comme l’un des leurs’’.
Depuis, les années ont été englouties. Et monsieur Jean Prat, outre-Manche et mer d’Irlande, reste un monument. Il restera à jamais l’un de ceux qui permirent au rugby français de monter pour la première fois tout en haut du Temple.

Patrick Lemoine



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