1er janvier 1945: l’autre Libération


Le général Koenig serre la main de Jean Dauger, le joueur le plus brillant
de cette équipe de 1945. A gauche, un jeune général nommé Jacques Chaban-Delmas,
futur Premier ministre. Il sera sélectionné pour le match suivant du XV de France.

Premier janvier 1945, Paris n’est plus occupé depuis quatre mois mais la guerre n’est pas finie. Hitler est toujours au pouvoir, il vient de jouer son va-tout avec la contre-offensive des Ardennes, on se bat encore en Alsace et dans la poche de Royan sur l’Atlantique. Il faudra encore attendre 27 jours pour que Auschwitz soit libéré.
Au milieu de ce tumulte, le rugby international reprend ses droits. La France reçoit l’armée britannique. En fait, la vraie reprise avait eu lieu près de cinq ans auparavant, le 25 février 1940. Pour la première fois depuis 1931, le XV de France affrontait une équipe d’outre-Manche. Il avait été balayé par cette même équipe, constituée des rugbymen servant sous les drapeaux, 36-3 au Parc des Princes. Cette équipe était en fait très proche des Lions, elle marqua huit essais dont trois par le centre gallois Wooler, un colosse d’1,88 m pour 89 kilos. Les Français avaient perdu le rythme du rugby international et en plus, ils n’avaient pas touché un ballon depuis dix mois à cause des tragiques événements.
C’était le centième match officiel des Tricolores et il symbolisait le retour en grâce de la France auprès des Home Unions (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles et Irlande) après neuf ans de mise au ban pour violences et faits de professionnalisme. Hélas, la ‘Drôle de Guerre’’, la débâcle et l’Occupation allaient tout réduire à néant. Le match de ce 1er janvier 1945 doit être donc considéré comme le premier de l’après-guerre, mais comme le second de la deuxième vie du XV de France.
L’équipe qui se présente au Parc des Princes joue en blanc et elle n’a pas encore récupéré le coq gaulois, seul un losange bleu blanc rouge est cousu sur la poitrine. Elle est aussi très inexpérimentée. Sur quinze joueurs, douze font leurs grands débuts internationaux et il n’y a qu’un seul ‘’survivant’’ du match de 1940, le capitaine et troisième ligne Pierre Thiers, 30 ans, qui porte le même nom que son club (le SA Thiers). Prisonnier pendant deux ans, il est revenu en Auvergne mais son emploi dans la coutellerie l’a obligé à arrêter le rugby. Pendant dix-huit mois, il s’est contenté du football.
Quant à l’ouvreur catalan Jep Desclaux, il compte 9 sélections dans les années trente. Puis il est passé à XIII en 1938 avant de revenir à quinze en 1942. A vrai dire, il n’avait pas eu le choix car le rugby à XIII avait été supprimé d’un trait de plume par le gouvernement de Vichy en 1941. Le centre bayonnais Jean Dauger est à peu près dans le même cas. Cet athlète sculptural (1,82 m et 84 kilos) n’est certes plus un jeunot mais il reste l’attaquant le plus doué de sa génération. Il avait franchi le Rubicon en 1938 pour 30 000 francs et un emploi dans les usines textiles de Roanne. Il se présente donc avec une expérience internationale, mais pour la maison d’en face.
Ainsi, d’un strict point de vue sportif, la période 1940-1945 n’avait pas été si négative pour le rugby orthodoxe, débarrassé de la concurrence de ses ‘’hérétiques’’ qui séduisaient tant de bons joueurs. Sur le plan humain, c’était autre chose. Le ballon ovale avait vu plusieurs personnalités remarquables emportées par le cours de l’histoire: Géo André, tombé sous l’uniforme des Forces Françaises Libres, Roger Claudel, mort en Alsace avec la Division Leclerc, Gilbert Brutus, fusillé par les Allemands, Etienne Piquiral, pas revenu de captivité, pas plus qu’Allan Muhr, mort de faim dans un camp de concentration. Quant à François Méret, pilier titulaire pour le match de 1940, il avait trouvé la mort quatre mois plus tard dans les Ardennes après avoir vécu seulement 12 jours avec son épouse.
Deux titres avaient été décernés en 1943 et 1944 et une nouvelle génération avait émergé. A sa tête, un troisième ligne de 21 ans, Jean Prat, qui n’a pas peur de tenter des drops. Il avait été lui aussi prisonnier de guerre en Allemagne avant de revenir en 1942: « Je venais de réussir un match de Championnat avec Lourdes contre Agen. J’avais inscrit 25 points. Jules Cadenat (un ponte de la Fédération, membre du comité de sélection) était venu me dire: ‘’Les gens ne te connaissent pas… Je vais leur parler de toi et ils vont te connaître’’. »
En ce 1er janvier, le temps s’est éclairci, 15 000 spectateurs ont rejoint l’ancien Parc des Princes et son vélodrome. Les joueurs sont salués par le général Koenig, gouverneur militaire de Paris. A ses côtés en uniforme, certains ont la surprise de découvrir un homme qu’ils ont affronté en Championnat: Jacques Chaban-Delmas, ailier du club parisien CASG. Il a gagné dans la Résistance ses étoiles de Général de Brigade. « On a joué la Marseillaise. C’était une sensation nouvelle. Ça nous a mis dans le bain » poursuit Jean Prat.
D’entrée de jeu, les jeunes français prennent l’initiative. Ils débordent facilement des Anglais costauds mais vieillissants (29 ans de moyenne d’âge dont Gus Risman, vedette du XIII, absous par sa qualité de militaire). Mobilisés sous les drapeaux, ils n’avaient guère eu le loisir de s’entraîner alors qu’au contraire, les Français étaient au cœur de leur Championnat, en pleine forme physique. Le deuxième ligne Robert Soro, 22 ans, tremblait comme une feuille au moment des hymnes, mais il s’est vite rassuré: « Je crois qu’ils avaient été surpris. Le contexte avait changé par rapport à l’avant-guerre où tout était plus brutal. Nous étions une nouvelle vague, le rugby repartait d’une autre manière. Les avants avaient plus de mobilité même si pour les piliers ça restait un peu juste. Je me suis échappé deux ou trois fois le long de la ligne de touche à leur grande stupéfaction. »
Son association avec le Béglais Alban Moga, 23 ans, était l’arme atomique du XV de France. Ils étaient des monstres selon les canons de l’époque (1,85 m, 110 kilos pour le Lourdais, 1,87 m, 109 kilos pour le Girondin) et leur âge leur autorisait encore les déplacements alertes: « Nous avions plein de combines en touche. Nous leur prenions tous les ballons. Mais à l’époque, on pouvait demander une mêlée à la place d’une touche, alors ils ont limité les dégâts. » Cet attelage avait été formé dans les jours qui précédaient: «Tous les comités avaient envoyé une liste à la Fédération. Plein de joueurs s’étaient retrouvés à Paris dans un hôtel de rien du tout. Il en venait de partout, Perpignan, Bordeaux, Bourgogne… puis nous avions rejoint un petit terrain de banlieue pour faire des tests. Au jugé, les responsables avaient fait leur sélection. »
Les sélectionneurs Crabos, Jaureguy, Lerou et Saulnier avaient eu le nez fin au sujet de ce duo de rudes combattants même si Adolphe Jaureguy, l’ancien international, ‘’homme de terrain’’ avait insisté sur un point précis: « Il fallait être corrects, pas de coups de pied, pas de coups de poing, il fallait presque les laisser faire… » Les neuf ans de bannissement flottaient encore dans l’air. Les dirigeants français savaient très bien qu’à la moindre incartade, l’International Board les renverrait dans les ténèbres. Une Libération en cachait une autre. Politique vis-à-vis de l’Allemagne, sportive vis-à-vis de l’Angleterre.
Marcel Volot ne jouait pas ce match (il sera sélectionné l’année suivante) mais il se souvient de ce contexte: « Avec le Stade Français, nous jouions souvent contre des clubs de Londres. Nous ne devions pas avoir le moindre geste déplacé. Et pour certains gestes techniques comme les positions en mêlée, on se calquait sur ce que faisaient les Anglais pour être sûrs de ne pas être mal vus par les arbitres. »
Mais ce rapport de soumission vis-à-vis des Britanniques n’avait pu empêcher la farandole française ponctuée par cinq essais. A quoi pouvait ressembler ce match ? Aujourd’hui, on le trouverait haché, notamment à cause des coups de pied directs en touche. Mais la notion de jeu offensif avait déjà tout son sens. Il était incarné par Jean Dauger. Ecoutons ce qu’en disait son partenaire au centre Louis Junquas dans un livre de souvenirs: « Ce fut un régal, je crois qu’il était à son sommet. Il avait toujours ses accélérations foudroyantes mais avec plus de maturité dans son jeu. Il a marqué deux essais dans des mouvements de facilité innée, sans jamais donner l’impression de forcer son talent. »
Pauvre Jean Dauger ! Son talent était si grand que les Britanniques lui firent payer très cher son incartade chez les treizistes professionnels. Au nom de la diplomatie, il ne dépassera pas le cap des trois sélections: « Je n’ai jamais vu mieux » se souvient le chroniqueur Denis Lalanne. Dans cette jeune promotion, un autre joueur tranchait par sa subtilité, sa classe et son allure. Il avait 20 ans. Le demi de mêlée toulousain Yves Bergougnan ressemblait à une longue liane. Il avait un aspect si romantique… et il sentait le rugby, quelle passe, quel abattage !
Sonnés, les Britanniques avaient programmé une revanche cinq mois plus tard avec autant de politesse que de perfidie. Les jeunes zazous découvrent les voyages en avion puis les plaisirs d’un traquenard à l’anglaise sur le petit terrain de Richmond. Robert Soro: « Ce n’était plus la même équipe. Ils avaient fait jouer des Australiens et des Sud-Africains et même un bon treiziste de plus. Ils nous avaient obligé à changer de talonneur car Auguste Jarasse ne s’était soi-disant pas bien mis en mêlée. Nous avions donc aligné Vilagra, un pilier, à sa place. » Le résultat sera désastreux: un seul ballon talonné par les Tricolores. Ils subissent en permanence et encaissent sept essais. Pourtant, ils étaient montés au feu avec un général dans leur rang car Jacques Chaban-Delmas, celui qui leur avait serré la pince en janvier, avait été sélectionné à l’aile droite ! Il y sera sevré de munitions, le futur Premier Ministre.
Mais la génération de la Libération avait assuré l’essentiel: montrer aux Anglais que son rugby était toujours compétitif et ses joueurs assagis. Plus qu’ils ne l’imaginaient sans doute. Le XV de France sera donc invité pour la reprise du Tournoi en 1947 avec six joueurs de cette équipe mythique.

Myriam Périssat, Jérôme Prévôt



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