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1er janvier 1906 : « Pouvons-nous
compter sur vous ? »
Pour remonter aux sources du
XV de France, nous avions suivi les flâneries du Gave de Pau,
après Pau et Orthez. Le cours de la rivière nous avait
conduit à une demeure cossue de Salies-de-Béarn où
les rhumatismaux prennent les eaux et où le docteur Jacques
Duffourcq avait pris sa retraite.
Les volets de la demeure étaient mi-clos. Le docteur devait
faire sa sieste. Nous avions patienté avant de pousser le
bouton argenté de la sonnette. Un « jeune » nonagénaire
nous avait ouvert : en cet hiver 1973, Jacques Duffourcq avait 92
ans mais n’en paraissait que 70. L’œil était
malicieux, les épaules roulaient comme navires un soir de
mouillage au port de Cardiff. A cette époque, il était
le doyen des internationaux français et le dernier survivant
de la première équipe de France de tous les temps,
opposée à l’équipe nationale de Nouvelle-Zélande,
le 1er janvier 1906, au Parc des Princes de Paris. Deux ans plus
tard, Jacques Duffourcq s’en est allé rejoindre ses
quatorze équipiers.
Ce jour de novembre 1973 où nous lui avions rendu visite
à Salies-de-Béarn, il nous avait guidé jusqu’à
son ancien cabinet, peuplé de bouddhas et de statues chinoises.
Calé derrière son bureau, il s’était
étonné que nous nous étonnions devant sa carte
d’international numéro 10 : « Aurais-je joué
arrière et non demi d’ouverture, c’est moi qui
aurais eu la carte numéro 1 », avait-il glissé,
malicieux. Puis il nous avait entraîné pour un voyage
dans le temps, forcément passionnant.
« J’ai découvert le rugby au collège de
Pau durant mes humanités. Nous avions d’abord joué
à la barette, puis au rugby : il était le sport à
la mode. Notre équipe portait le fier nom des « Coquelicots
». Un beau jour de décembre 1905, le jeune médecin
– qui venait d’ouvrir cabinet à Salies-de-Béarn
– reçut une lettre portant l’insigne de l’USFSA
(Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques,
créée par le baron Pierre de Coubertin). Soixante-huit
ans plus tard, la lettre était soigneusement pliée
dans le second tiroir de son bureau, quoique parcheminée.
« Tenez… lisez ! » :
« Monsieur et cher camarade,
« J’ai l’honneur de vous informer que vous avez
été désigné par la commission centrale
de rugby pour jouer dans l’équipe nationale, le lundi
1er janvier prochain, à 2 heures, au Parc des Princes, contre
l’équipe nationale de Nouvelle-Zélande.
« Je vous prie de vouloir bien m’informer par retour
du courrier si nous pouvons compter sur vous.
Signé : Charles Brennus. »
« Après avoir donné mon accord à Brennus,
s’était-il souvenu, j’avais pris le train en
gare de Pau afin de rallier Paris. Le voyage avait duré toute
la nuit de réveillon et je n’avais pas fermé
l’œil : les banquettes étaient dures en ce temps-là…
J’avais rejoint le Parc des Princes à 13 heures, soit
une heure avant le coup d’envoi. C’est en poussant la
porte du vestiaire que j’avais fait connaissance avec la plupart
de mes équipiers. Lacassagne et Branlat étaient même
mes camarades au Stade Bordelais. Mais la plupart m’était
inconnu : l’USFSA avait formé une équipe très
parisienne.
« Notre arrière était un Anglais, gros industriel
de Cockermouth, installé au Havre, William Crichton. Il portait
un casque afin de se protéger les oreilles et avait joué
en… gants noirs. Deux autres Anglais étaient réservistes
: Lewis et Wood.
« Nous comptions également dans nos rangs un Américain
de Philadelphie, Alan Muhr, surnommé « Le Sioux ».
Il mourut de faim, quarante ans plus tard, dans un camp de concentration,
tout comme notre trois-quarts centre à ce match, Henri Levée.
« Deux autres de nos équipiers étaient de race
noire : un pilier du nom d’André Vergès, étudiant
mulâtre, et un seconde ligne, Georges Jérôme,
né à Cayenne, et qui mesurait, tenez-vous bien 1 mètre
71 pour 74 kilos de muscles…
« Charles Brennus nous tendit un maillot blanc, orné
de deux anneaux rouge et bleu entrelacés sur la poitrine,
sans numéro dans le dos. Un photographe vint nous chercher.
Nous posâmes à tour de rôle. Nos adversaires
m’avaient parus si grands et si beaux que je leur avais tâté
les muscles, en un mouvement d’admiration craintive. Eux avaient
tiré la barbe de notre talonneur, Dedeyn : un joueur de rugby
barbu, ils n’avaient jamais vu ça dans leur île
du bout du monde ! De même étaient-ils imberbes alors
que tous, nous portions moustache : cela les avait beaucoup amusés.
»
De ce premier match de l’histoire du XV de France, Jacques
Duffourcq nous avait avoué n’en conserver qu’un
souvenir écorné : le temps est passé, qui a
brouillé les images :
« Je me rappelle toutefois que les chroniqueurs sportifs avaient
attribué le second essai français à Jérôme,
alors que c’est bien moi qui avais plongé le premier
après un coup de pied à suivre de mon ami Lacassagne.
Mais peu importe… Les Néo-Zélandais possédaient
une curieuse façon de se placer en mêlée : ils
n’étaient que deux en première et en troisième
lignes. Par contre, ils se comptaient trois en seconde ligne. Leur
numéro 8 s’appelait « winger » et effectuait
les introductions en mêlée : il s’agissait de
Dave Gallaher, leur capitaine. Ils étaient également
curieusement organisés en attaque, avec deux demis d’ouverture
appelés cinq-huitièmes. »
Nous lui avions suggéré qu’à huit contre
sept, les avants français avaient dû faire reculer
leurs rivaux. En guise de réponse, il s’était
esclaffé de rire :
« Lorsque vous vous trouvez devant le Pic du Midi d’Ossau,
vous pouvez bien vous mettre à mille : il ne bougera pas
de place. Les Néo-Zélandais, c’était
la même chose ! »
Malgré un temps de chien, un public enthousiaste s’était
déplacé au Parc des Princes, attiré par les
Néo-Zélandais, qui venaient de signer la première
et la plus incroyable de leurs tournées. Commencée
le 16 septembre 1905 en Angleterre, elle s’achevait près
de quatre mois plus tard, le 1er janvier 1906. Les All Blacks ne
s’étaient inclinés qu’une seule fois,
3 à 0, contre les Gallois.
Le dimanche 31 décembre 1905, les All Blacks avaient joué
et gagné à Swansea. Le soir du match, ils avaient
pris le bateau, débarquant à Boulogne-sur-Mer le matin
du 1er janvier, puis prenant le train en direction de Paris. Le
temps de poser leurs volumineux bagages à l’hôtel
de Saint-Pétersbourg, ils avaient pris le chemin du Parc
des Princes, totalement exténués. Ils l’emportèrent
toutefois par 38 à 8, réussissant dix essais contre
deux.
« Nous avions regagné le vestiaire avec le sentiment
d’avoir fait mieux que résister, avait souri Jacques
Duffourcq en refermant son livre aux souvenirs. Nous étions
certes très loin des Néo-Zélandais qui nous
avaient outrageusement dominés, mais nous nous considérâmes,
en toute modestie, comme des élèves doués…
»
Avant de nous serrer la main, Jacques Duffourq nous avait tendu
une médaille sur laquelle un coq triomphant chantait fièrement
sur fond bleu-blanc-rouge.
« Ah ! J’oubliais… » : de sa main fripée,
il avait déplié une feuille jaunie portant le menu
du banquet qui avait suivi ce France-Nouvelle-Zélande. Les
plats se comptaient aussi nombreux que les joueurs sur le terrain.
« Je me souviens d’avoir beaucoup chanté, soupira-t-il.
J’avais le sentiment que le rugby était une bien belle
chose qu’il fallait prendre à bras le corps. Par contre,
j’ignorais que la vie passait très vite. »
Sur ces mots, nous avions refermé la porte du cabinet du
docteur Jacques Duffourcq, route de Bayonne à Salies-de-Béarn.
Nous ne devions plus le revoir.
Jean-Paul Rey
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Trente-six lignes
de journal à l’époque…
« Match France-Nouvelle-Zélande
: victoire des coloniaux par 38 points à 8.
« Paris, 2 janvier – Le match sensationnel
qui devait mettre aux prises la fameuse et invincible
équipe de la Nouvelle-Zélande, avec une
équipe formée d’excellents joueurs
français, a eu lieu lundi après-midi,
par un très mauvais temps, au vélodrome
du Parc des Princes, à Paris. Les Zélandais,
en triomphant avec une supériorité écrasante,
ont justifié la série étonnante
de leurs succès en Angleterre et ont démontré
que leur renommée de joueurs exceptionnels n’était
pas usurpée.
« Dans la première mi-temps, les Zélandais
comptèrent 18 points (4 essais dont 3 convertis)
à 3 (1 essai par les Français). Dans la
seconde mi-temps, ils firent 6 essais dont 1 converti,
contre 1 essai converti. Les Français se sont
défendus honorablement, marquant 8 points. Le
premier essai a été marqué par
Cessieux, du F.C. de Lyon; le second fut plus difficile
à juger, 4 hommes s’étant abattus
en même temps sur le ballon. Le but fut réussi
par Pujol. « La recette s’est élevée
à environ 11 000 francs. Pour un jour de l’An,
et par un aussi mauvais temps, ce chiffre constitue
un succès.
« Après-demain, les Néo-Zélandais
quitteront Paris pour regagner leur pays, après
un des voyages les plus glorieux qu’ait jamais
entrepris un groupe de sportifs. »
« La Dépêche du Midi », mardi
2 janvier 1906.
Il ne fut pas relaté le curieux demi-cercle formé
par les joueurs de Nouvelle-Zélande avant le
coup d’envoi, et leur étrange incantation,
depuis connue sous le nom de « haka ».
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