Les héros de 1905 deviennent des « All Blacks »

En 1905, la Nouvelle-Zélande est un confetti perdu aux confins du vaste Empire britannique. Pour les Anglais, au sud de Londres, il y a le Kent; un peu plus au sud, la France; et, tout au bout du monde, cette terre étrange dont on croit savoir qu’elle est composée d’une paire d’îles portant des colons dont la passion pour l’élevage ovin (mérinos et croisés) semble curieuse à défaut d’être tout à fait exotique. Pour les Néo-Zélandais, l’Angleterre est la mère patrie, celle dont on attend tout, celle dont tout provient : les machines, les administrateurs, les chercheurs d’or et cette étrange troupe de bonhommes en culottes courtes qui, sur le pré, se disputent une vessie de porc remplie d’air sous le prétexte d’un jeu baptisé rugby. C’est en 1888, à la faveur d’une tournée là-bas, que les Anglais ont entrepris de convertir définitivement leurs lointains cousins aux joies du ballon à deux bouts, leur infligeant, à l’occasion, 17 défaites en 19 rencontres.
En 1905 donc, les colons – fermiers, forgerons, éleveurs et autres bergers – décidèrent d’aller faire un tour en mère patrie, ballon de rugby sous le bras, subsides gouvernementaux en poche, bien décidés à jouer quelques matchs revanches, bien qu’une équipe de maoris se soit rendue en Grande-Bretagne dès 1888. « La Nouvelle-Zélande qui vient ici pour jouer contre les clubs et les comtés ? Quelle insolence ! », s’exclame, plein de morgue, un commentateur anglais quand on évoque devant lui le projet de cette équipée. Du coup, personne n’ose lui préciser qu’au cours de leur tournée les Néo-Zélandais entendent se mesurer aussi aux nations britanniques : Ecosse, Irlande, Pays de Galles et Angleterre. Rien de moins.
Les amateurs néo-zélandais quittent le port de Wellington le 30 juillet 1905. Si l’histoire n’a pas retenu le nom du capitaine du navire, elle n’a pas oublié celui du capitaine de la bande de rugbymen, un certain Dave Gallaher. C’est que, désigné d’office par les instances locales, il refuse d’assumer les charges de cette distinction sans l’accord de ses hommes. Il réclame un scrutin, met son capitanat aux voix. Ce qui est bientôt fait. Et Dave Gallaher, élu par 17 voix sur 29, accepte officiellement ce que Dave Gallaher s’était vu accorder clandestinement.
Après cinq semaines de voyage, l’improbable sélection néo-zélandaise met pied à terre sur la côte anglaise et, le 16 septembre, s’apprête à affronter Devon, une des meilleures équipes du pays. Ce jour-là, les visiteurs portent un maillot noir avec des lacets autour des épaules. Sur la poitrine, on distingue une fougère argentée (ceux qui ont fait le déplacement savent que 180 sortes de fougères poussent en Nouvelle-Zélande : question de climat – il est humide). Sur le terrain, un joueur, Billy Wallace, est même coiffé d’un chapeau. Les Anglais de Devon n’en reviennent pas. Ces fermiers, se disent-ils, sont gens décidément pittoresques. Mais pour être curieux, les Néo-Zélandais n’en sont pas moins redoutablement habiles. Et ça, les joueurs de Devon l’ignorent encore. Ils ne savent pas que Dave Gallaher et son vice-capitaine Billy Stead, sont fins tacticiens. Ils n’ont pas eu vent de la diabolique aptitude de l’ailier Jimmy Hunter au crochet, qui laisse l’adversaire pantois. Ils n’imaginent pas que Charles Seeling est un aussi redoutable plaqueur. Ils ne se doutent pas une seconde qu’ils vont enregistrer, sur leur pelouse si verte, une si cruelle défaite. Le score est si lourd (4-55) qu’un journal de Londres croit bon de le rectifier à la baisse (4-5), certain que son envoyé spécial a dû céder aux plaisirs de la boisson pour écrire pareille ineptie.
Mais le pire – pour les Anglais – est à venir.
Après avoir inscrit 12 essais face à Devon, les Néo-Zélandais gagnent les 5 rencontres suivantes en marquant 41, 41, 32, 28 et 34 points (pour un total de 231). Ces scores ont donné naissance à un mythe : celui des « All Blacks ». L’anecdote (controversée par certains historiens du rugby) est la suivante : devant ce déluge d’essais, le correspondant du « Daily Mail » aurait écrit dans le câble adressé à son journal, que cette équipe était tellement rapide et adroite qu’on l’aurait dite uniquement composée d’arrières – « They are all backs », assurait-il. A la relecture, la phrase serait devenue : « They are all blacks » (« Ils sont tous noirs »), allusion à la couleur de leur maillot. Si coquille il y a eu, on en a connu de plus malheureuses…
Il faut que les nouveaux « All Blacks » débarquent au Pays de Galles, à Cardiff, pour que leur nouvelle réputation soit mise à mal. Après trois mois d’une tournée éprouvante (l’équipe compte en arrivant à Cardiff de nombreux blessés, parmis lesquels son capitaine, Dave Gallaher), la sélection des antipodes va s’incliner sur le score étroit de 3-0. Cette défaite est un événement, et plus encore la stérilité des attaquants néo-zélandais, qui ont habitué le public à plus de prolificité.
Mais les choses ne sont pas si simples. Au cours de ce match, les Néo-Zélandais ont bel et bien marqué un essai qui aurait dû leur valoir le gain de la partie. L’action litigieuse (et historique, on va le voir) se déroule au cours de la seconde mi-temps. Billy Wallace, après avoir percé la défense galloise, cadre l’arrière Winfield et donne à Bob Deans, qui se rue vers la ligne, ballon sous le bras. L’ailier gallois, qui le pourchasse, parvient à le rattraper et le plaque in extremis, ce qui n’empêche pas Bob Deans, sur sa lancée, d’aplatir quinze bons centimètres à l’intérieur de l’en-but. L’arbitre John Dallas fait alors route vers le lieu de l’action. Mais, sans doute ralenti par son costume de ville qui l’entrave quelque peu, il arrive bien tard. Et, sur le point d’accorder l’essai, il constate que le ballon n’a pas franchi la ligne, et le rend aux Gallois. C’est qu’il s’est passé de drôles de choses dans ce coin de terrain. A la faveur de la besogneuse course arbitrale et des effusions néo-zélandaises, l’un des « Diables Rouges » a, semble-t-il, sournoisement déplacé l’objet et l’a posé en deçà de la ligne fatidique, de manière à faire croire à une tricherie adverse.
Voilà comment les All Blacks enregistrèrent un revers aussi injuste qu’historique. Cette affaire d’essai refusé a empoisonné les relations entre les deux équipes (et les deux pays) pendant des années et, aujourd’hui encore, la polémique n’est pas entièrement éteinte. Pour Bob Deans, la quête de la vérité a même tourné à l’obsession pathologique. Deux années plus tard, sur son lit de mort (il fut emporté par une péritonite), ses derniers mots furent pour dire : « Cet essai, je l’ai marqué ! ». Tous les livres le reconnaissent, mais pas les statistiques. Quatre-vingt-quatorze ans plus tard après, la Nouvelle-Zélande est toujours donnée perdante de la rencontre de Cardiff. Le stade de l’Arms Park est devenu le lieu d’un triste pèlerinage pour les Néo-Zélandais qui demandaient encore, il y a peu, aux guides de leur montrer l’endroit où Bob Deans a aplati.
Ce petit bout de pelouse est aujourd’hui enfoui sous la tribune ouest du neuf Millenium Stadium qui a remplacé cette année le mythique Arms Park. Mais en 1983, il existait toujours. Cette année-là, Robbie Deans, petit-fils de Bob, en tournée au Pays de Galles avec les All Blacks, y fit une visite aussi inattendue qu’émouvante. « Personne ne savait qui nous étions », raconte-t-il. « Nous en avons profité pour aller sur la pelouse et rejouer la scène de l’essai quand nous avons entendu un ouvrier crier : « Le ballon était de l’autre côté de la ligne ! », c’est dire que cet incident de jeu a aussi marqué l’esprit gallois. » Les Néo-Zélandais, eux, avaient, ce jour-là, à jamais marqué le rugby. Bilan de la tournée de 1905 : 34 matchs joués, 33 gagnés, 830 points marqués, 30 encaissés. Ce n’est qu’en 1924 qu’on reverra une équipe au maillot noir faire aussi bien que sa devancière avec les « Invincibles » de Cliff Porter (30 matchs, 30 victoires). Et il faudra patienter jusqu’en 1986 pour qu’une nouvelle sélection néo-zélandaise fasse encore mieux : du 16 novembre 1986 au 18 août 1990, les hommes au maillot noir remportent 50 rencontres consécutives dont 23 tests-matchs.
De quoi venger l’honneur malmené de Bob Deans et reprendre une deuxième tranche de gigot d’agneau, histoire de fêter ça comme avant.

Charles Latour-Conil

1924-1925 : les " Invincibles " de Cliff Porter

Lors de leur deuxième tournée européenne, en 1924-1925, les All Blacks feront encore mieux : 30 matchs, 30 victoires dont 4 tests-matchs contre l’Irlande, le Pays de Galles, l’Angleterre et la France; les Ecossais, vexés de ne pas avoir été associés à cette deuxième visite des Néo-Zélandais, ayant refusé de les rencontrer…
Cette tournée restera aussi dans les annales pour (au moins) trois raisons supplémentaires :

la première expulsion d’un joueur en match international. L’incident se déroula à Twickenham, le 3 janvier 1925 : le deuxième ligne néo-zélandais Cyril Brownlie est expulsé par l’arbitre gallois M. Freethy au bout de dix minutes de jeu et plusieurs avertissements.

la présence, dans les rangs néo-zélandais, d’un joueur d’exception, l’arrière George Nepia, 19 ans. Il a joué 28 des 30 matchs de cette tournée. Brillant attaquant (il s’intercalait souvent), excellent défenseur, il est encore considéré en Nouvelle-Zélande comme un All Black de légende. Pour tous les techniciens, il restera le premier arrière « moderne » de l’histoire du rugby mondial.

le poste original du capitaine Cliff Porter : « winger », c’est-à-dire « coureur ». On dirait aujourd’hui troisième ligne aile côté ouvert. La grande différence, c’est qu’à l’époque, ce joueur jouait un peu le rôle d’un « libéro », naviguant sans cesse entre avants et trois-quarts, le plus souvent d’ailleurs avec ces derniers, ce qui n’était pas sans poser des problèmes aux défenseurs adverses : les « Invincibles », par exemple, n’étaient que sept en mêlée fermée !



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