En 1823, William Webb Ellis invente le rugby sans le savoir

Le jour s’est levé, le brouillard pas encore. Il n’est pas 9 heures : seuls les ombres et les ormes émergent de la brume d’automne qui enveloppe les pelouses de Public School de Rugby, en Angleterre. Rusty McLeane a brièvement abandonné son bureau de la bibliothèque de l’école. Il traverse Barby Road, franchit la grille décorée du blason de l’école, longe le mur de brique rouge qui sépare les vieux bâtiments couverts de vigne vierge des terrains de jeux. Il s’arrête devant une plaque de marbre rose, érigée là en souvenir de « l’exploit » de William Webb Ellis, l’ancien élève de la Rugby School qui aurait inventé, sans le savoir, le jeu de « rugby » - on dit toujours « football » dans les rues de Rugby.

Illustration: reproduction de la gravure au fusain de W.W. Ellis, conservée à la Rugby School


Le bibliothécaire s’est retourné. Il contemple les deux terrains de rugby, une vaste pelouse impeccablement tondue, hérissée de poteaux en H pris dans les vapeurs du matin. Contours flous, histoire floue. William Webb Ellis aurait accompli ici sa course folle, ballon en main, au milieu de partenaires et d’adversaires interloqués par un tel acte de rébellion caractérisée : « A fine disregard for the rules » dit le texte gravé dans le marbre. Le rugby serait ainsi né d’un geste de résistance, « d’un trait de mépris éclairé pour les règles ». C’est beau comme le début d’une légende et l’on a très envie d’y croire, tant ce jeu se complaît encore, 175 ans après le geste hérétique de William Webb Ellis, dans son idée de « sport à part » et dans les méandres fumeux d’un règlement souvent remanié et toujours sujet à controverse.
« Il faut faire travailler son imagination », suggère le bibliothécaire avant de s’en retourner vers ses livres. « Imaginez un élève jouant une partie de football qui saisit le ballon à pleines mains et qui court vers l’avant sous les cris de ses camarades… »
Alors imaginons.

L’époque ? La deuxième partie de l’année 1823, rapporte la chronique officieuse de l’école. L’Angleterre pré-victorienne du duc de Wellington aborde la révolution industrielle avec l’ardeur d’une nation qui s’est consolée de la perte des colonies américaines en écartant la menace révolutionnaire des armées de Napoléon.
Le site ? Le « Close », un vaste terrain de quatre arpents tout juste racheté à des fermiers pour « l’amusement » des garçons de Rugby, une petite ville du centre de l’Angleterre. Le sol du « big side », le grand côté du « Close », est bosselé, rugueux, impropre à la pratique des jeux, mais les pensionnaires de bonne famille ont mis la main au portefeuille pour le remodeler. A l’arrière-plan, quelques arbres, une petite rivière et un pont en bois façonnent un paysage de campagne anglaise.

En bordure de touche, un petit monticule couvert d’arbres (des ormes, donc) et entouré d’eau : c’est « l’île », le lieu où les aînés se réunissent en « levee » pour statuer sur nombre de choses, et notamment pour effectuer quelques mises au point sur l’évolution des règles du jeu de football.

Le 28 août 1845, une de ces « levees » fixe les 37 règles du code du football « tel qu’on le joue à Rugby ». Un peu plus tard, à partir de 1871, cinq anciens élèves présideront tour à tour aux destinées de la Fédération anglaise, la Rugby Football Union (RFU).

Le héros, c’est William Webb Ellis. Fils d’un militaire tombé en 1812 à Albufera, en Espagne, devant les troupes napoléoniennes du maréchal Louis-Gabriel Suchet, le jeune Ellis a quitté Manchester, sa ville natale, en compagnie de sa mère et de son frère; direction Rugby. « Ils devaient avoir de la famille dans la région, un contact » avance Rusty McLeane. Boursiers, les 2 enfants Ellis n’appartiennent pas à l’élite de l’école. Ils résident au domicile de leur mère et ne sont membres d’aucune des plus prestigieuses « maisons » du pensionnat. « Ils ne faisaient pas partie de la tribu », résume McLeane. Façon de dire que William et son frère n’avaient droit de regard sur rien, ni sur la vie scolaire, ni sur l’interprétation des règles du football.

William Webb Ellis, petit homme privé de père, est sans doute un garçon « à part » dans la petite société de la Rugby School. A part et libre de ses mouvements. En 1823, il a 16 ans. Il fréquente depuis 7 ans l’école où il suit les cours de la « Sixth Form », dernière année d’études. Bon en latin, il jouit d’une réputation « d’admirable » joueur de cricket. En revanche, son talent de cavalier est plus incertain; il a récolté une cuillère de bois à l’issue d’une course hippique. Son œuvre de footballeur souffre, elle, d’une franche incompréhension. Au soir de sa vie, le révérend Harris, entré à Rugby en 1819, croyait se souvenir que cet élève était « généralement soupçonné d’utiliser les règles du jeu à son avantage ». Le révérend n’a jamais précisé sa pensée, au grand dam d’un sous-comité réuni en 1895 par les « Old Rugbeians », une association d’anciens élèves partis sur la trace des origines du football de Rugby.

En 1823, l’école privée du Warwickshire accueille environ 350 garçons placés sous la responsabilité de John Wooll, le principal. « Parfait gentleman », « féru de discipline », « d’apparence presque joviale », il tient à ce que ses élèves puissent épancher leur trop-plein d’énergie en s’adonnant à ce qui ne s’appelle pas encore du sport : des jeunes gens dans des corps sains feront de bons capitaines, de navire ou d’industrie. Et puis, au début du XIXe siècle, le football a la faveur des jeunes, même si certains parents déplorent cette activité « plus appropriée aux garçons de ferme qu’aux futurs gentlemen ».

A Rugby, ce jeu oppose les plus grands, les plus costauds. Selon certains témoignages, contestés, ils sont tout de blanc vêtus – la tenue sera reprise plus tard par le XV d’Angleterre – et ils portent une casquette (« cap ») distincte selon leur équipe. Joueurs de champ, ils tentent d’amener le ballon au-delà de la ligne adverse, défendue par une escouade d’élèves plus jeunes, plus frêles, craintivement massés pour empêcher les sauvages incursions adverses. Un ballon déposé derrière la ligne est un essai; il donne droit à une tentative de but.

La légende se nourrit du mystère. Celle de William Webb Ellis tient en peu de phrases. Il a pris le ballon. Il a couru. Il « inventé » le rugby sous les quolibets de ses partenaires de jeu. « That’s all, folks ».

William Webb Ellis s’ennuyait-il au cours d’une de ces parties ? Était-il las d’attendre que le ballon finisse par sortir d’un de ces interminables regroupements souvent agités de secousses ? Était-il fatigué de ce règlement qui l’obligeait à s’arrêter pour placer un coup de pied chaque fois qu’il avait pu se saisir du ballon, était-il frustré par ce jeu qualifié de « jeu de pied » (« kicking game »), caractérisé par de nombreux coups de pied aux jambes de l’adversaire (« hacking ») ? Ou bien l’adolescent était-il en révolte contre ce « fagging system » qui, à Rugby comme dans toutes les écoles privées du royaume, conférait tout pouvoir aux aînés des fratries de jeunes gens bien nés ? On ne sait rien des motivations de celui qui, d’un mouvement d’humeur ou d’un trait d’audace, a laissé derrière lui beaucoup plus qu’un simple jeu : un fait culturel, une tentative d’organisation de la pagaille naturelle dans laquelle se retrouvent aussi bien les étudiants des universités du Commonwealth que les guerriers polynésiens ou les fils de fermiers des pays d’Oc.

Tout juste sait-on ce qu’un footballeur honnête aurait dû faire à sa place, au moment où le ballon lui est tombé dans les mains. Plusieurs anciens élèves passés à Rugby dans les années 1830, ont été interrogés par les « Old Rugbeians ». L’un d’eux se souvenait qu’il était possible de ramasser le ballon et de courir avec; un autre assurait qu’il était légitime de ramasser la balle et de s’élancer, mais seulement après le premier rebond; un troisième aurait juré qu’un joueur captant le ballon avec les mains était autorisé à effectuer quelques pas vers l’arrière afin de prendre de l’élan pour botter le ballon au loin. Une seule certitude : peu se souviennent de William Webb Ellis. Aucun n’a jamais eu vent de sa geste.

Lorsque le sous-comité des « Old Rugbeians » se réunit à la fin du XIXe siècle, l’Angleterre fait remonter l’histoire du jeu à quinze à une tradition « antique ». La légende d’Ellis naît alors des souvenirs d’un vieil homme; en 1880, Matthew Bloxham a publié dans le « Meteor », le journal de la Rugby School, un récit détaillant « l’exploit » du jeune impétrant, un adolescent qui, selon lui, « ne manquait pas d’assurance » et « avait une assez haute idée de lui-même ». La prose et la bonne réputation de Bloxham, ancien élève et fils de principal, convainquent le jury des « Old Rugbeians » : son article devient le texte fondateur de l’histoire du rugby, ou de la « Légende de Rugby », c’est selon.

Après son coup d’éclat, notre héros a étudié encore un an à Rugby avant de rejoindre un collège à Oxford, puis de rentrer dans les ordres, à Londres et sur le continent. Il est mort dans le sud de la France. On a retrouvé sa tombe par hasard dans un recoin du cimetière marin de Menton (Alpes-Maritimes) : la Fédération française de rugby (FFR) se charge aujourd’hui de son entretien. William Webb Ellis, pasteur, a rendu l’âme sur les bords de la Méditerranée, comme son père, militaire. Il n’a laissé aucun texte derrière lui, juste une image, une gravure au fusain, visible au musée de la Rugby School. Elle représente un homme en tenue de clergyman, l’air plutôt sombre, impénétrable.
La vie de cet homme (presque) sans histoire est une immense béance. C’est sans doute pourquoi chercheurs, historiens et passionnés de rugby prennent chaque année le chemin de Rugby pour confronter leurs thèses avec les archives de la Temple Reading Room de Rusty McLeane. Ils ne croient pas à la légende. « C’est une manie bien d’aujourd’hui », soupire le bibliothécaire. « Les gens cherchent toujours à renverser les choses établies ».
Rusty McLeane a sans doute raison. Mais savoir profiter des espaces, tenter de renverser l’ordre des choses est une manie de rugbyman. Et aussi une parabole idéale pour ce jeu à part, à peine assagi depuis qu’il est sorti du brouillard d’un après-midi d’automne anglais et du désordre intérieur d’un jeune rebelle.

Éric Collier



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